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25 mai 2020. À Minneapolis, Georges Floyd, ex-rappeur de la scène de Houston proche de DJ Screw, meurt asphyxié par un policier blanc, Derek Chauvin. Au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, une dernière expertise médicale innocente les gendarmes impliqués dans l’affaire Adama Traoré, imputant sa mort à des antécédents médicaux. Quatre ans auparavant ce sont, selon ses proches, quasiment les mêmes derniers mots que celui-ci prononçait au sein d’un fourgon de gendarmes à Beaumont-sur-Oise : « Je ne peux plus respirer. » Parce qu’ « une longue vue offre à la conscience plus d’aise qu’un miroir » selon les mots de Joseph Andras et Kaoutar Harchi, les indignations médiatiques et politiques quant au racisme policier aux États-Unis se sont enchaînées, contrastant avec le silence en France. Malgré tout, le 2 juin 2020, la plus grosse manifestation dénonçant les violences policières depuis des décennies a eu lieu devant le TGI de Paris, sous l’impulsion du collectif « La vérité pour Adama ».

Parallèlement à la lutte pour la justice, une autre asphyxie touche la France, particulièrement les industries culturelles  : celle de la liberté d’expression, quand elle porte sur les institutions étatiques. Le rap, en tant que musique marquée par l’immigration postcoloniale, multiplie depuis ses débuts les dénonciations des violences policières. À chaque artiste sa manière d’en parler : storytelling documentés, retours symboliques à l’envoyeur, humour impitoyable, bangers cathartiques… Peu importe les formes et les époques, le sujet n’a jamais été ringardisé, et pour cause. L’histoire de sa pénalisation politico-juridique est longue. Elle passe d’un Kenzy sans pitié en interview dans les années 1990 à un quasi-hymne prudemment censuré de 13 Block aujourd’hui, au détour des amendes infligées à Despo Rutti pour une couverture d’album représentant un enfant noir au milieu de policiers identifiables lors de l’expulsion d’une famille.

À l’heure où le harcèlement policier est au centre de l’actualité, où l’on trouve même des auditeurs de rap capables de nier – voire de moquer – ces violences structurelles, il nous a paru indispensable de revenir avec plusieurs artistes sur quelques titres qui traitent de cette question. Souvent eux-aussi témoins dans leur chair du racisme policier, ces rappeurs et leurs témoignages rappellent que cette musique n’a pas n’importe quelle histoire. 

Ministère A.M.E.R – Plus vite que les balles (1994) Par Stomy Bugsy

« On a composé « Plus vite que les balles » avec Passi à l’époque où je vivais entre Porte de la Chapelle et Sarcelles. On ratait souvent le dernier train et on se retrouvait à marcher dans la nuit jusqu’à Sarcelles. Et notre quotidien, c’était de souvent se faire contrôler par la police, trois fois par jour. Cette course poursuite que l’on raconte sur le morceau, pour un jeune Noir de banlieue, c’était presque la routine. C’était le quotidien d’un jeune de quartier qui sort tard, qui est dans la mouvance hip-hop, qui a une démarche précise et qui se retrouve à être la cible des contrôles. C’était banal et ça ne devait pas l’être, et c’est ça qui est triste. L’histoire racontée est basée sur plusieurs histoires vraies et plusieurs cavalcades avec la police. En disant « les vitrines qui les a brisées ? », on parle de plein de choses : des vitres qu’on a cassées en allant chasser des skins, en taggant Gare du Nord, dans une bagarre de quartier, en fuyant un contrôle de police… Et les policiers faisaient parfois des tirs de sommation en l’air ou par terre, quand ils voyaient qu’on leur mettait 200 mètres dans la vue. Quand on y pense, objectivement, flic c’est un beau métier de base : aller sauver une vieille, arrêter un criminel, maintenir la paix, c’est une super belle profession. Au même titre qu’un pompier ! Mais quand un immeuble brûle, est-ce que le pompier se dit : « Il y a des Noirs et des Arabes dedans ? » Non. C’est pour ça qu’on a tant la rage contre les bavures policières. Et à l’époque c’était des bavures, aujourd’hui c’est presque des crimes avec le plaquage ventral. On sait que ça tue. Quand tu as trois policiers sur ta cage thoracique, 180 kilos, on sait que tu vas crever.  Et ceux qui essayent de les couvrir ne sont pas moins pires, il faudrait sérieusement faire le ménage chez eux. On raconte les mêmes choses depuis tellement de temps et pourtant j’ai l’impression qu’on a écrit ce morceau hier, c’est quand même triste. Sur le morceau, je dis « mais l’ennemi est dans son pays, sait où je suis : Paris la ville des képis » parce que c’est comme ça qu’on considérait vraiment la capitale. J’étais beaucoup plus emmerdé à Paris qu’à Sarcelles : comme il n’y avait pas autant de Noirs et d’Arabes à Paris c’était violent, tu te faisais contrôler sans arrêt ! Aujourd’hui, j’ai un privilège, c’est que certains flics me reconnaissent quand ils me contrôlent et ils me laissent plutôt tranquille. Mais quand ce n’est pas le cas, ça peut se passer mal, je peux me sentir agressé. Tu as une personne qui te fait du rentre dedans, qui te manque de respect… Tous les Noirs et les Arabes qui vivent ça au quotidien, ils sont forcément fatigués. Je dis souvent que pour être policier, il faudrait une formation plus longue. Là, en six mois, tu as un pistolet dans les mains et tu vas dans certains quartiers, il faut être prêt pour faire ce genre de choses. Je pense en tout cas qu’avec le Ministère A.M.E.R. et d’autres groupes, on a un peu éveillé les consciences sur les problèmes avec la police, on voulait dénoncer tous les problèmes qu’on subissait en tant que Noirs, c’était notre motivation première. Alors voir autant de monde venir au tribunal début juin, c’était beau. Il y avait des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes, des Noirs, des Blancs, j’ai adoré l’esprit des gens ce jour-là. La manifestation avait été interdite et malgré ça ils sont venus en étant respectueux. Ça redonne beaucoup d’espoir de savoir qu’il y a beaucoup de gens qui ont du bon sens et qui sont éveillés. Oui, il y a peut-être un abrutissement de la société, mais il y a aussi une grande prise de conscience de la jeunesse sur plein de thèmes politiques. J’ai beaucoup d’espoir pour le futur. « Plus vite que les balles » est en tout cas un morceau qui est resté dans notre discographie. C’est une bonne chose mais d’un autre côté, le fait qu’il dure dans le temps signifie que les problèmes sont toujours là : il y aura toujours des bavures de la police. Faisons en sorte qu’il y en ait le moins possible. »

KDD – Qui tu es ? (2000) Par Dadoo

« Ce morceau, « Qui tu es ? », part de plusieurs racines. La première est musicale : on avait cette vision d’un rap qui irait super vite sur une musique super lente. Quand à la thématique, on a trouvé que cette manière de rapper avait en elle-même le sentiment qu’on peut ressentir quand on est en face d’un officier, qu’on sent l’injustice poindre et qu’on n’a pas forcément le verbe pour répondre ou les témoins, et qu’on est obligé de contenir sa rage. Et à ce moment-là – parce que ça m’est arrivé souvent – je me suis dit que si le mec posait sa plaque et son pistolet, sérieux, on réglerait le truc de manière différente. Et peut-être qu’on n’en viendrait pas aux mains parce qu’il ne resterait plus qu’à discuter. Dans l’uniforme de policier, il y a déjà la violence, l’ordre, le pouvoir. Nous ce qu’on reconnaît c’est l’autorité des gens dont le travail est de défendre la justice et l’humain. Quand c’est le contraire, on a affaire à du pouvoir, et donc de l’abus de pouvoir. C’est cette rencontre entre cette envie musicale et ces contrôles à l’époque omniprésents dans la ville de Toulouse qui a fait ce morceau. « Qui sera le prochain ? », sur le même album, part d’une bavure policière : celle qui a tué Pipo. [Habib Ould Mohamed, tué d’une balle à bout portant par un officier de police et laissé pour mort suite à une tentative de vol, le 13 décembre 1998, NDLR] Quand on est sur l’écriture de l’album Une couleur de plus au drapeau, on vit ces événements. Et quand on reçoit la production d’Imhotep, on se retrouve dans cette ambiance, parce que la musique est très tendue, avec une belle mélodie. On a ce sentiment que la bavure policière est comme un monstre qui choisit ses proies. Donc on se demande : « Qui sera le prochain ? » Il y a eu une indignation populaire énorme, parce que tout le monde est touché. Ça nous bouleverse. Toulouse est une petite ville : on est amené à croiser les mêmes flics.

L’impunité devient un sujet d’inquiétude à l’époque. On se sent alors vraiment investi de témoigner : l’art c’est aussi un témoignage du vécu sublimé par la tendance esthétique et musicale. À l’époque, on capte très vite qu’il y a un système qui permet d’encaisser les coups du sort des conneries que peuvent faire les représentants de l’ordre, sous prétexte qu’ils doivent être irréprochables et soutenir les gouvernants. Il y a toujours ce jeu politique entre démagogie pure pour capter l’électorat et situations d’urgence à gérer, qui fait que moins ça fait de bruit, mieux c’est. C’est ce qu’on essaie de désarticuler dans ce morceau : donner des clés de réflexion pour comprendre et calmer les colères. La solution ce n’est pas la colère : c’est l’éducation. On a un troisième morceau qui traite de la police : « Un homme faible ». [sur l’album Résurrection sorti en 1998, NDLR] Le refrain dit : « Un homme faible a son âme dans son arme ». Le parti pris, c’était de rentrer dans la peau d’un keuf et de décrire la misère sociale qui peut impacter son professionnalisme – sans justifier la bavure. On s’est dit : « Admettons qu’un pote devienne keuf, qu’on sait que dans sa vie il a un divorce, qu’il vit un décès familial, et qu’il part en couilles sur le terrain parce qu’il est pas bien ? » Au même titre que tous les gens sur cette terre, les flics sont des êtres singuliers : ils ont tous des histoires, qui peuvent être aussi touchantes. Les keufs, c’est la street : tu peux tomber sur un bon comme sur un connard. Il m’est arrivé de tomber sur des keufs qui m’ont plutôt arrangé alors que j’étais en défaut de quelque chose. Je ne peux pas avoir d’avis définitif.

Mais il y a un an et demi, j’ai commis une infraction au code de la route en franchissant une ligne continue pendant un demi-tour, sans qu’elle soit dangereuse ou que je sois alcoolisé. La police municipale m’emmène au commissariat de l’Embouchure de Toulouse. J’y suis menotté, assis. Un des keufs prend son smartphone, met « Une princesse est morte » à fond et me regarde pendant tout le morceau. Et là je pète un plomb, je leur dis : « Mais à quoi vous jouez les mecs ? Je n’ai pas que ça à faire. » Je commence à gueuler, à demander à voir leur supérieur, et là une dame sort de son bureau et invite à me libérer après une suspension de permis de six mois parce que j’ai été véhément. Mais quand les mecs te menacent et que tu finis à écouter ta chanson au commissariat, t’as pas envie de rigoler. Auprès de qui est-ce que je vais porter plainte pour un truc comme ça ? Je m’en bats la race de qui tu es. Pose ta plaque et ton pistolet.

Ce qui est important c’est de traiter le problème à la base : la police doit être réformée. Je suis plus pour une police de quartier qui connaît ses habitants qu’une police importée d’une autre ville. Les mecs armés qui n’ont pas le bac sont priés de changer de métier. C’est une profession qui demande une formation beaucoup plus lourde. Il faut avoir des notions de psychologie et de médiation sociale pour savoir à qui ils s’adressent. »

Saïan Supa Crew – Polices (2001) Par Vicelow

« Je crois que « Polices » est parti de l’instru d’Alsoprodby, qu’on a kiffé. On s’est dit qu’on allait faire un truc sur la police, où chacun raconterait une situation précise, entrecoupée par une voix off. Pour la maquette c’était moi, mais on a ensuite eu Richard Darbois. [comédien spécialisé dans le doublage en français d’Harrison Ford, Danny Glover, Richard Gere, Jeff Goldblum, NDLR] C’est un tueur, ça a amené un level cinématographique. Dans le morceau, mon couplet ainsi que ceux de Fefe et Specta sont tirés d’histoires réelles ; ceux de Leeroy, Sly et Samuel sont des situations qu’ils n’ont pas vécues mais qu’ils ont voulu expliquer. En ce qui concerne mon couplet : il y a vingt ans en arrière, quand tu avais un staff ou un pit, c’était chaud quand tu te faisais contrôler par les flics parce qu’il fallait que tu aies tes papiers et ceux de ton chien, pour justifier sa catégorie. Ce n’était pas à Bondy [ville d’origine de Vicelow, NDLR] mais à Rosny-sous-Bois, où j’habitais avec ma copine de l’époque. Ce qui est délicat dans ce cas de figure, c’est que les flics sont casse-couilles, ils m’ont malmené, mais en vrai j’avais plus peur pour mon chien que pour moi, qu’ils le prennent et le piquent. C’était un ou deux ans avant la sortie de ce morceau.

J’aurais aimé qu’on sorte « Polices » en single et le clipper. Specta, surtout. Mais c’était pas évident parce qu’il n’avait pas un format commercial, il n’y avait pas de refrain. C’est pour ça qu’on a fait un contrepied aux Victoires de la musique [lors de la cérémonie de 2002, NDLR], en démarrant par « À Demi-Nue » puis en passant à « Polices » : c’était important pour nous de le jouer. Mais aujourd’hui, quand je le réécoute, je constate que rien n’a changé dans ce qu’on racontait. Mes premiers textes de rap parlaient déjà des rapports avec la police. J’avais une mentalité quartier : je n’aimais pas les flics, c’était comme ça. En plus, mon bâtiment était en face du commissariat : je voyais des gens de mon quartier s’y faire conduire. C’est obligé qu’au moins une fois tu aies eu à faire aux forces de l’ordre. Et je suis même pas un bandit. Déjà très jeune je me suis vite retrouvé dans des situations où j’étais dans une hostilité aux forces de l’ordre. Ce conditionnement est justifié parce que tu connais des grands qui ont vécu des mauvaises expériences avec la police. Mais à cause de ce conditionnement, ça crée déjà des tensions directement avec les forces de l’ordre. Quand je dis « les rapports jeunes-flics puent la morue », c’est que pour moi, c’est mort.

Le problème est au niveau de la justice : les flics doivent donner l’exemple mais ne sont jamais réprimandés. Les gens dans les quartiers le savent, et les flics n’en ont rien à foutre. J’ai vu des situations où des flics avaient de bonnes relations avec des jeunes. Il y avait une maturité des deux côtés. Il y avait une défiance envers la police, mais c’était un noyau d’irréductibles, de têtes brûlés des quartiers qui étaient face à la police. Mais le plus souvent, il y a une aigreur, une tension. Avec l’âge, je me suis fait mon expérience qui a confirmé mon conditionnement, mais en sortant du quartier, tu vois aussi qu’il y a la police du quartier et la police ailleurs, que des choses ont évolué mais aussi empiré, parce que rien n’a changé. Les jeunes d’aujourd’hui défient plus la police qu’avant. Tu n’as pas besoin d’être une caillera. Et la police est encore moins bien préparée qu’avant.

J’ai voyagé, vu les rapports des forces de l’ordre avec leur population dans d’autres pays, et on n’est pas les États-Unis. Quand un flic te contrôle et à sa main sur son flingue, il te dit pas « sale noir », mais il suit son protocole et tu blagues pas en vrai. En France, c’est plus folklorique, c’est autre chose. Les jeunes en France n’ont pas peur des flics. Certains leur font la misère et les flics sont pas prêts pour ça. Et après ils se vengent : regarde ce qui est arrivé au petit Gabriel, à Bondy. Quand t’es jeune, tu passes par là des fois : t’es con, tu veux voir, donc tu fais des conneries. Mais un cache-cache dans une crèche [référence au couplet de Feniksi dans « Polices », NDLR] ou essayer de voler un scooter, même si c’est illégal, les flics sont là pour arrêter, pas pour frapper des mineurs, par terre. Quand tu passes par là, que des potes sont passés par là, à part avoir la haine contre la police, qu’est-ce que tu peux faire ? Les mecs n’ont plus espoir en la justice. S’il y avait eu des flics qui auraient sauté après des bavures, je peux te dire qu’il y aurait eu des feux d’artifice dans les quartiers. Et regarde aujourd’hui : il faut qu’il se passe un truc aux États-Unis pour qu’on reparle d’Adama Traoré. On est très influencé par la culture américaine : ça s’est embrasé là-bas, ça embrase le monde. Nous, on suit. Maintenant il faut qu’on s’approprie notre lutte, notre combat par rapport à nos problèmes à nous. On est dans un racisme hypocrite, contrairement aux États-Unis. Quand tu veux faire des choses pour ta communauté, tu es vu comme communautaire. Mais les gens ont besoin d’être représentés. Si quelqu’un qui me ressemble vient me dire quelque chose, je vais peut-être plus l’écouter. Et même nous, les artistes : les morceaux sur la police, il n’y a pas que ça pour faire avancer les choses. Il y a plus à faire pour les petits frères arrivés à un certain âge. Des choses qui dépassent ce qu’on dit dans nos musiques, des choses sur le terrain. La manifestation du 2 juin, j’y suis allé pour soutenir et sentir les choses, mais il y avait aussi un côté hype et militant 2.0, malgré la bonne foie de beaucoup de gens présents. Mais maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? L’été va passer, et à la rentrée ? On ne doit pas juste s’arrêter sur le combat sur les violences policières, mais aussi s’interroger nous-mêmes. On pointe des gens pour qu’ils soient justes ; est-ce qu’on est nous-mêmes justes envers les gens ? On ne peut pas faire des rassemblements sur le racisme si on est pas nous-mêmes réellement unis et cohérents pour se faire entendre. On est ensemble jusqu’à quel niveau ? Il y a plus de petits qui meurent à cause de bavures policières ou à cause des fights entre quartiers ? »

Dosseh – Blue Lights (Remix) (2019)

« Je me suis retrouvé à faire un remix de « Blue Lights » de Jorja Smith parce que son équipe voulait faire une version française, et leur choix s’est porté sur moi. Je connaissais déjà le morceau, le sens qu’il avait, et le thème me parlait forcément. Les violences policières, c’est un sujet que j’ai déjà évoqué à plusieurs reprises dans mes morceaux, il y a pas mal de phases sur le sujet dans mes textes, et dans le cas de « Blue Lights » on était en plein dedans, avec les gyrophares de keufs, alors j’ai développé. C’est un sujet qui me tient à coeur parce qu’en tant que mec de cité c’est une réalité que l’on côtoie depuis toujours. Quand j’étais gamin, il y avait plein de grands qui racontaient comment des keufs les avaient emmenés dans la forêt pour les défoncer, en les laissant se démerder pour ensuite rentrer au quartier. Pour nous c’était presque normal. En grandissant, quand tu prends conscience de la gravité du truc, tu te dis que ça ne devrait même pas exister. C’est pour ça que sur le morceau je dis : « Quand s’pointent les Robocops même les innocents s’éparpillent. »

C’est un réflexe que beaucoup de jeunes ont assimilé. Lorsque les keufs arrivent et font une descente, même ceux qui n’ont rien fait se mettent à fuir parce qu’ils ont peur de se faire péter pour rien, qu’on les frappe, ou qu’on les embarque. Et je ne te parle pas de rumeurs, moi-même j’ai eu le réflexe de partir en courant alors que je n’avais strictement rien fait ! Au début du morceau je dis aussi que « j’regarde ma mère j’lui tape un dernier bisou sur le front » par rapport à des choses que j’ai vécues : tu embrasses ta mère parce que quand tu sors tu ne sais pas si tu vas rentrer le soir. Parce qu’il peut se passer ce genre de truc-là. Même un contrôle de routine, tu l’appréhendes bien plus que le reste de la France parce que tu sais que ça peut partir en couilles. Si tu tombes sur un mec un peu chaud qui veut faire du zèle, il va être hyper agressif, hyper irrespectueux. Dans mon cas, j’ai un nom qui sonne africain et un flic m’a déjà fait des phases en me demandant mon nom : « Hein ? Ça s’écrit ça ? C’est quoi ça ? » Il y a ceux qui répondent et ceux qui ne répondent pas. Si tu réponds ça peut monter très vite, et un truc comme ça tout pété peut partir en couilles. Tu peux te faire embarquer et prendre six mois pour outrage à agents ou alors te faire tabasser. Normalement, tu ne devrais pas sortir de chez toi le matin en te disant : « Je vais peut être me faire caler. » Mais on vit dans une sorte de réalité parallèle.

À une autre époque le rap était très politisé, parce que la société et le mood étaient comme ça, on n’avait pas de téléréalité qui t’enfume le cerveau et te divertit au point d’oublier les problèmes. C’est comme ça qu’on a grandi. Entretemps il y a des décennies qui sont passées, le rap est devenu le style musical le plus écouté de toute la jeunesse : tu es écouté par plus de monde mais tu n’as pas toute la jeunesse qui se sent spécialement touchée par les injustices raciales. Est-ce que c’est bien ou est-ce que c’est pas bien ? J’en ai aucune idée. Mais ça m’a fait plaisir de voir autant de monde venir à la manifestation au tribunal : dans la foule, il y avait des Blancs, des Noirs, des Arabes, et ça a permis de se rendre compte que le problème ne révoltait plus uniquement les jeunes de cités. Il y a toute une jeunesse qui s’est déplacée pour dire : « Non, je ne suis pas d’accord. » C’est bien que la puissance des réseaux ait réussi à faire monter ce truc-là à l’intérieur des jeunes, se sentir impliqués dans une cause. Le divertissement c’est bien, on kiffe tous, on en a besoin dans nos vies, on peut pas être tout le temps à cran. Mais de temps en temps c’est nécessaire de parler de choses sérieuses comme celles-ci. »

Jo le Phéno – Bavure 3.0 (2020)

« À l’origine, je voulais mettre « Bavure 3.0 » dans mon album, mais je n’arrivais pas à l’écrire, je n’arrivais pas à trouver le ton juste. Ironie du sort, dès que mon album est sorti, j’ai réussi à l’écrire d’un coup, tout seul. Comme pour « Bavure » un et deux, c’est le besoin de parler des violences policières qui a déclenché son écriture et le besoin de mes supporters d’en entendre parler. À ce moment-là, ce n’était pas le son que j’ai clippé aujourd’hui, c’était un autre texte, un peu plus… brutal. À force de l’écouter, je me suis dit que cette fois j’allais faire quelque chose de plus pensé, réfléchi, avec de l’énergie bien sûr, parce qu’il en faut pour ce genre de sujet. J’ai donc réécrit un truc avec un instru drill. C’est passé tout seul. C’est vrai que j’ai fait attention à ce que je disais dans les paroles [Jo a été condamné à 2 000 euros d’amende pour la première version de « Bavure » en 2017, NDLR] mais le son a de la haine, de la gouaille. L’impact de la musique est aussi dans les sentiments. Si je te fais un « Bavure 3.0 » chanté, sur un instru plus douce, même en disant la même chose, ce ne sera pas le même message. Là je choisis un instru drill, c’est énervé la drill, le texte est plus crié dans l’interprétation, donc déjà, ça ne fait pas victime. J’aurais même pu dire des trucs encore plus gentils que ceux que j’ai dit, ça n’aurait pas fait victime. Mais ce n’est pas gratuit ce que je fais. Je ne dis pas : « J’aime pas les keufs, point. » Je dis : non il y a des policiers biens, mais quand tu regardes l’ensemble, ceux que j’ai rencontrés par exemple, plus de 50 %, ils sont bizarres ! Alors qu’en plus, je suis quelqu’un de tranquille. Même quand je me fais contrôler, je ne suis pas du genre à m’exciter et leur parler mal. Mais ils te poussent à bout, jusqu’à ce que tu craques, et quand tu craques, ils se régalent, ils n’attendent que ça. Parce qu’à la base pour être dans la police, il faut passer un concours, tu n’es pas né super héros : c’est rien, c’est un insigne, tu dois être sanctionné. Le fait que tout le monde ait bougé aux États-Unis après la mort de Georges Floyd, ça a forcément été déclencheur. Et comme le peuple français est concerné par les bavures, ça a suivi. Même Castaner [ministre de l’Intérieur, NDLR] a commencé à dire que les propos racistes dans la police seraient sanctionnés. Il l’a dit, il faut le faire maintenant. Sinon je ne pourrais jamais dire que les choses ont changé. Moi, je suis un artiste, pas un politicien, et je fais ce que je peux en tant que tel. C’est bien beau de danser, bouger la tête, mais il faut parfois parler de choses réelles. J’espère donc que les gens qui subissent des bavures à longueur de journée vont se sentir soutenus, que ce titre leur fera du bien. En vrai, moi je veux juste faire du bien aux gens. Au peuple. »

Ul’team Atom – L’Entonnoir (2020) Par Fik’s Niavo

« La conscience des injustices, plus particulièrement des violences policières, c’est l’ADN de notre groupe. En 1998-1999, des morceaux d’Ul’team Atom en parlaient déjà. Sur vingt ans, ça nous a peut-être joué des tours médiatiquement, en termes de notoriété, peut-être qu’on aurait pu accéder à des choses un peu plus « strass et paillettes » si on n’avait pas évoqué autant de fois ce genre d’injustice. Là, pour notre comeback, c’était indispensable qu’il y ait un morceau qui traite de ces sujets. Le clip de « L’Entonnoir » a été tourné à Bordeaux, une ville qui a bâtie une grande partie de sa fortune aux dépens de la traite négrière transatlantique. Le port de Bordeaux a surexploité le « business » de la déportation. C’est Grödash qui a eu l’idée de jouer sur le contrepied avec cet instru de Mani Deiz, très posé, jazzy, limite un peu Pete Rock, tout en ayant des textes forts. Parce que si tu regardes bien, normalement les morceaux sur les condés c’est des trucs violents, scéniques. Le son a parlé surtout à une certaine tranche d’âge, mais c’est un peu notre cœur de cible, on ne verse pas dans le jeunisme. Je commence mon couplet par « j’ai passé l’âge de dire fuck la police comme un ado ». La différence est générationnelle, un son comme « Fuck le 17 » de 13 Block, j’aurais pu le faire à vingt ans : il y a quinze ans on avait fait « Quoi ma gueule » sur un sample de Johnny Hallyday. [Rires]

Et pareil, on était toujours dans ce truc de provocation en utilisant Johnny, une icône de la musique française. Ce morceau marche toujours super bien sur scène par exemple. « L’Entonnoir » aussi, mais ça t’amène à d’autres émotions, ça pousse à la réflexion, alors que « Quoi ma gueule » ou « Fuck le 17 » c’est des sons de zbeul ! On attend le refrain, ça part en pogo… Là sur « L’Entonnoir » on ne voulait, pas faire du rap de vieux, mais parler de ces sujets posément : n’attendez pas que sur ce morceau j’arrive pour insulter gratuitement la police, parce que c’est ce qu’ils attendent de nous aussi. En faire des trucs de petits jeunes énervés, de la même manière qu’ils décrédibilisent les manifs en focalisant sur les casseurs. Non, il y a des revendications. À quarante ans, tu essayes de revendiquer avec ton cerveau plus qu’avec tes tripes, mais quand tu mélanges les deux ça donne « L’Entonnoir ».

Quand je dis « maintenant tu cries au drame car tu connais le goût des flashballs », c’est une invitation à la réflexion : demandez-vous pourquoi quand il se passait des choses dans nos quartiers il y a vingt, trente ans, quand on n’en pouvait plus parce qu’on se sentait asphyxiés, par la justice, la police, la répression, on nous a souvent fait porter le bonnet du délinquant. Avec l’enchaînement de Nuit Debout aux gilets jaunes, on entendait « la police nous matraque, nous vise… » Mais des tirs au flashball, on en avait en 1996 aux Ulis ! J’ai vu des brigades en 1998 dans le 91 que je ne voyais à Paris que lorsqu’il y avait des gros matchs genre PSG-Liverpool, pour les hooligans. Mais ce que je veux surtout dire, c’est que les gilets jaunes ou les gens qui se font taper dans les manifs, c’est des gens qui se font taper pour ce qu’ils font. Les gens dans les quartiers populaires se font taper pour ce qu’ils sont. On a vu ça pendant le confinement, aux Ulis, à Argenteuil, des jeunes qui se sont fait tabasser en bas de leurs immeubles, certains avaient leurs attestations, certains faisaient juste des courses… Ces choses-là convoquent des choses qui ont trait à l’humain, on me frappe pour mon humanité, dans ma peau, on se donne le droit de dire que mon corps dans l’espace public représente un danger, un fantasme de sauvagerie. Et de fait, l’État envoie des gens pour maîtriser mon corps à n’importe quel moment, pour n’importe quel motif. Ce n’est pas la même chose qu’aller en manif, remplir son sac, faire ses banderoles, savoir que tu vas affronter la police.

À l’ère des réseaux sociaux, du rayonnement du rap français et d’un questionnement y compris chez les Anglo-saxons sur les liens entre les ex-colonies, l’État et la population du « pays des droits de l’homme », on a sous-titré le clip en anglais pour partager notre expérience. Et ça n’a pas loupé : on a noué des liens avec des beatmakers cainris, qui disaient : « Ah bon en France y’a ça aussi ? » Ça a ouvert notre champ des possibles, et on espère que encore plus de gens vont prendre connaissance de ce titre. »

Abi2spee – Flingue Tes Collègues (2020)

« Avant « Flingue tes collègues » j’ai abordé le sujet de la police dans ma musique avec un peu de haine et j’ai voulu faire un morceau dont on ne pouvait pas dire qu’il était haineux, j’ai digéré ça. Le but était de faire une comptine joviale, un truc tout con pour dépasser le stade de ma haine. J’ai fait des sons où j’avais le seum, là je voulais faire quelque chose de simple et clôturer le truc. Ça ne sert à rien d’aborder ce thème avec haine, il faut le faire avec intelligence. Ils sont tellement ridicules, le problème est si prononcé… Il y a eu une histoire en France d’un gars qui a pété les plombs dans la police et a tué au couteau des collègues, alors je me suis posé la question de savoir ce qui amène un flic (ou un gars qui travaille avec les flics en tout cas) à tuer ses collègues. Ils ne sont pas tous teubés, il y en a qui ont un peu de culture et toute la journée, tous les jours, pendant des années ils voient des gars faire des trucs qu’ils ne respectent pas… Ça doit perturber je pense. Je voulais en faire une histoire en musique, avec une certaine légèreté et de la violence, c’était un contraste nécessaire pour que le morceau soit beau et qu’il parle aux gens. Tous les flics ne sont pas des meurtriers ni des racistes mais dès le moment où tu es averti de ce problème, que tu es là et que tu portes l’uniforme alors que personne ne t’y a obligé, tu acceptes ça.

J’ai beaucoup été confronté aux keufs, ils m’ont frappé quand j’étais petit, j’avais un seum de base et il n’était pas forcément réfléchi. Maintenant, j’ai compris comment le truc fonctionnait. Ces gars sont conditionnés, tout leur métier est construit sur des bases de violence, de répression et de reproduction d’un système. Ce n’est pas pour rien qu’on leur apprend plus à frapper qu’à bavarder, ce qu’on leur demande c’est d’agir, d’obéir aux ordres comme des teubés. Ceux qui ont conscience de suivre des ordres et le font quand-même comme des chiens sont encore plus cons, et ils sont nombreux. Ce sont des pions et ils sont nourris de beaucoup de seum personnel, alors ils utilisent leur taff pour le déverser, c’est idiot. La plupart des jeunes qui entrent à l’école de police croient qu’ils vont faire le bien, ils sont matrixés, ils croient que ce sont des Superman alors que ce sont des merdeux… Si tu crois que la police ce sont des justiciers, que tout y est tout blanc, c’est que tu as mal été averti et tu as attendu d’être dans une équipe de racistes pour t’en rendre compte. Je suis sûr que plein d’eux savent ça mais ce sont des faibles, ils restent. Je préfère nettoyer des slips que patrouiller dans la rue en uniforme comme un débile. Après leur avoir montré ma haine, avec « Flingue tes collègues » je leur donne à réfléchir et maintenant je ne peux plus rien faire ! C’est à eux de réfléchir. Là, ce qu’il se passe, s’il y a vraiment un changement qui arrive, il faut qu’il y ait des flics qui agissent, ce n’est pas le seul peuple civil qui va réussir. Plein de keufs captent, mais ce sont des victimes ! Tu t’imagines, tu taffes dans un truc, tu es contre ce qui s’y passe et tu en es esclave. Ils sont faibles et en même temps je ne peux pas les plaindre. »

Soso Maness – Interlude (2020)

« Je voulais faire un interlude différent pour mon album Mistral et la police, en ce moment, ça devient vraiment n’importe quoi. Donc « Interlude » arrive à un moment où il n’y a jamais eu autant d’exactions des forces de l’ordre. Ne serait-ce qu’hier, on a clippé un morceau sur Paris, la police a débarqué en plein tournage, ils étaient cinquante… J’estime que quand on a la chance d’avoir une audience, il faut aller combattre ces gens-là. Et comme je dis sur le morceau : « Je suis pourri comme un membre de la BAC nord. » Je compte d’ailleurs clipper ce son, de la même manière que celui de mon morceau « TP » en première vue, sauf qu’au lieu de montrer un dealer, ce sera un policier cette fois-ci, on sera de l’autre côté. Je vais écrire « BAC nord 2010-2011 » au début pour ne pas avoir de problème avec la police, en référence à l’affaire de corruption où des policiers ont été condamnés.

Bon, il y a des policiers qui font bien leur travail, il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier. Mais là je me pose vraiment beaucoup de questions sur jusqu’où ça va aller. À Marseille, il y a l’histoire avec l’Afghan, le petit de 16 ans à qui ils ont cassé la mâchoire … à Argenteuil il y a deux jours ils ont tué un petit… On parle de trucs réels ! J’ai l’impression qu’il y a une espèce d’aura… d’extrême-droite, qui existe parce que c’est une réalité, qui doit protéger. Il y a 70 % des gens de la police qui votent FN quand même… [plutôt autour de 51 % selon Check News, NDLR] Tu as vu le policier qui s’est mis à rapper ? [Kaotik 747, qui n’est non pas policier mais soutien de la police, NDLR] Je l’avais prédit [Soso Maness fait référence aux propos qu’il a tenus dans cet entretien avec Vice, NDLR]. Et le policier de la BAC nord, ou de la BAC 93 qui rappe, un jour il va arriver. Et vous allez voir il y aura des gens de chez nous qui feront des feats avec ! C’est dangereux si le rap ne devient que du divertissement. J’avais peur à une période que ça devienne comme le rock, que ça disparaisse. Il faut que tes fondations restent hip-hop. Maître Gims, Soprano c’est des kickeurs de fou. Ils restent des rappeurs. C’est pour ça que de mon côté je fais en sorte que le rap ne soit pas que du divertissement, avec des sons comme celui-ci sur la police. »

Lalcko – On vous oublie pas (2020)

Lalcko « On vous oublie pas » (2020)

« J’ai écrit « On vous oublie pas » pour mon album L’Eau lave mais l’argent rend propre sorti en 2011. Il faisait partie d’une série de titres produits par Wayne Beckford. Il n’est pas sorti car il devait être fini mais on n’a pas eu l’opportunité de retourner en studio pour le terminer. Mais quand on voit la forme qu’il a pu prendre dix ans après, ce n’est pas plus mal. Wayne a revisité la prod en la rendant plus dynamique et actuelle, dans une approche plus globale que le simple sample et les notes qu’il avait jouées, qui étaient déjà assez particulières à l’époque et qui accrochaient. Là, il a vraiment donné une force supérieure au morceau dix ans plus tard, lui donnant toute sa légitimité. Comme beaucoup, j’ai toujours été très engagé dans la lutte pour les libertés. Dans notre jeunesse, c’est quelque chose qui nous a quand même fortement marqués, cette différence que certains officiers de police pouvaient faire devant nos différents teints de peau. Quand on était parfois arrêtés, comme des jeunes adolescents, la pression était plus mise sur ceux qui étaient noirs ou maghrébins. C’est pour ça que j’ai pensé à écrire ce titre et ce sujet n’était pas très abordé à l’époque. D’autant plus que dans la ville de Rouen, un jeune, de regrettée mémoire, Ibrahim Sy, avait perdu la vie dans des circonstances troubles [en janvier 1994, NDLR], ce qui avait causé d’ailleurs de grosses émeutes connues nationalement. Cette cicatrice est restée dans la ville.

Je dis dans l’intro : « On dit que les grandes nations sont mémoire » et culture. Il est aisé pour les vivants d’oublier les morts, c’est dans notre nature. Un des socles sur lesquels on construit les grandes nations c’est sur la mémoire, le fait de se rappeler de qui l’on est, d’où on vient, de l’écosystème dans lequel on évolue et ont évolué nos pères. On ne peut rien construire de durable sans mémoire. Un des moyens les plus vicieux et les plus assassins pour agenouiller un adversaire est d’essayer d’effacer sa mémoire. Il n’y a pas seulement un déni de mémoire sur les violences, il y a un déni de mémoire tout court sur les êtres. Parce que si on se souvenait exactement de la relation qui nous lie, on ne se permettrait pas de prendre des libertés avec la loi, en ce qui concerne une certaine catégorie de la population, en estimant que ceux-là sont moins susceptibles de se défendre ou méritent ce qui leur arrive. Quand on se souviendra de nous, on se souviendra des histoires et on se rappellera pourquoi il faut que ça ne recommence plus jamais. Le déni de mémoire n’est pas seulement au niveau des institutions, il est érigé en culture : on essaie de faire croire aux jeunes qu’il n’est pas important de se souvenir, « c’était il y a vingt ans, c’est trop vieux ». Cette mémoire devrait nous aider à ne pas retomber dans les mêmes pièges. J’ai parlé de l’affaire de Collins Khosa en Afrique du Sud dans laquelle un jeune a été lâchement assassiné dernièrement [en avril 2020, NDLR]. C’est aussi la question de la posture du pouvoir, d’avoir des menottes et de porter une arme. Je me mets à la place de ces gens, c’est très difficile de se rappeler qu’on doit faire son travail quand en tant qu’homme on sait comment on peut avoir des crises d’ego, comment il nous en faut peu pour vouloir écraser les autres. Alors oui ce genre de crimes arrivent partout mais la brutalité policière sur les noirs dans le monde occidental est un très grand sujet qui rejoint celui des libertés, et qui par ce prisme touche la question africaine. On a assez fantasmé sur l’intelligence des grands poètes racistes et valorisé des gens qui n’en valaient pas la peine. Mettons la lumière sur ceux qui veulent voir le monde uni et libre, et la condition humaine respectée. »


Et parce que même si les symboles comptent, le nerf de la guerre est ailleurs : le soutien financier et la mobilisation physique. Cet article est donc suivi de plusieurs caisses de solidarité pour des familles victimes de violences policières, de pages de soutien à des familles de victimes et de l’appel à manifester du comité « Vérité et justice pour Adama », samedi 13 juin à République.

Caisses de solidarité 

Pages de soutien aux victimes de violences policières

Manifestations

En 2002, il se disait que c’était « bandant d’être indépendant. » Et dans les années 1990 ? Stéphanie Narjiss Ménard et Vincent Stora ont fondé le label Artikal Record, qui a notamment sorti la compilation Police et l’album de Papifredo en 1997. Ils ont également étroitement collaboré avec Night & Day, distributeur historique du rap français qui a contribué à lancer la carrière de nombreux groupes (Ideal J, La Cliqua ou Tout Simplement Noir, pour ne citer qu’eux). Ils étaient donc particulièrement bien placés pour nous parler d’une facette méconnue du rap français d’il y a vingt ans, celle des labels indépendants.

 

Abcdrduson : Quels sont vos premiers contacts avec le rap ? 

Vincent Stora : C’est très vieux, je me souviens plus de l’année mais j’ai découvert Run DMC, « Walk this Way ». En 1986, j’avais douze ou treize ans.

A : Tu découvres ça comment ? 

V : Je ne me souviens plus, ça fait longtemps. [rires] Tout est arrivé en même temps, avec le graffiti, le tag. J’étais à Paris à cette époque-là. À cet âge-là on passe par plein de modes.

A : Est-ce qu’ensuite tu gardes un lien continu avec le rap ? 

V : Oui. À la base je suis musicien. Avant d’avoir un label je faisais du son. Donc je commence à acheter du matériel, pour faire des productions. J’ai toujours été dedans.

A : C’est quoi tes premiers souvenirs en rap français ? 

V : Rapattitude, NTM, la cassette d’IAM qui commençait à circuler, Concept, Assassin. Et puis bien sûr les émissions de Dee Nasty, avec Solaar et compagnie qui arrivent.

A : Et de ton côté Stéphanie ? 

Stéphanie Narjiss Ménard : J’ai découvert le rap à travers mes oncles, qui ont à peu près huit ans de plus que moi. J’habitais en province et pendant les vacances scolaires mes oncles devaient nous garder mes sœurs et moi. Mes oncles étaient complètement implantés dans le Hip-Hop et j’ai passé toutes mes vacances scolaires à Paris. J’allais au terrain vague de La Chapelle et au Trocadéro. J’ai commencé à m’habiller autrement, à m’imprégner du truc. Entretemps j’ai été pensionnaire chez les Cathos en Picardie. Je suis arrivée avec un nouveau style, un nouveau blaze, des nouveaux sons. Mes oncles ont fait une petite carrière dans la musique, pardon les tontons, c’est des dossiers : ils ont signé dans les années 1980 avec Carrère et ils ont fait un premier titre qui s’appelait « PNY », « Paris New York City ». C’étaient les débuts du smurf. La photo de la pochette a été prise au Trocadéro, les deux gars à l’extrémité ce sont mes tontons. En contrepartie mes oncles venaient dans la maison où ma famille habitait en Picardie pour les weekends et ils amenaient tous leurs potes du Trocadéro et du terrain vague. C’était des grosses fêtes à la maison et c’est là où j’ai commencé à écouter du son. J’ai onze ans à ce moment-là. À la maison j’ai rencontré Lady V, Kool Shen, Joey Starr. Ils m’ont vu grandir et depuis je suis restée dedans. Ils venaient avec leurs propres cassettes, leurs premiers titres. Après j’étais connectée à MTV, j’ai suivi tout ce qui se faisait. J’étais fan de l’émission de Fab 5 Freddy, de Sidney, forcément, parce que c’est lui qui a lancé mes tontons.

A : C’est quoi le premier disque de rap (français) où tu te dis vraiment qu’on est passé à autre chose que ce bouillonnement ?

S : C’est horrible, la référence qui me vient à l’esprit n’est pas la plus glorieuse pour les femmes : j’étais fan de l’album de 2 Live Crew qui musicalement n’était pas inintéressant. Et dans le même genre il y avait Tone Loc. Cette vague un peu funk, musicalement très chiadée ça détonnait de ce qui se faisait dans le rap français. L’album de Black Sheep aussi m’avait mis une vraie claque.

A : Tu comprenais l’anglais ? 

S : Absolument pas, c’était la vibe qui me faisait délirer. Le flow, l’énergie. C’est ce qui m’avait été inculqué en voyant les mecs danser sur des rollers avec des k-ways, faire des toupies. Le Hip-Hop pour moi c’était l’énergie.

A : Comment tu rentres dans le milieu de la musique, comment tu te professionnalises ? 

S : Avec Monsieur ici présent, qui est très entrepreneur et qui a l’idée à la sortie du bac de monter une petite association qui s’appelle Tapage Nocturne. On commence à organiser des soirées dans Paris, à faire venir des groupes en concert. En 1992 on organise nos premières soirées dans Paris, avec un peu de Hip-Hop, de la salsa…

V : Ensuite mes débuts discographiques, c’est plus vers 1994. Je faisais du son, mais pour gagner un peu ma vie j’ai fait une formation d’ingénieur du son et je commence à travailleur au Studio de la Seine à Paris, en tant qu’assistant. À l’époque pleins de disque de rap se font là-bas, NTM notamment enregistre là-bas. Donc je me retrouve assistant sur plein de sessions de Hip-Hop. J’avais déjà des connexions mais je m’en fais d’autres. C’est là où Artikal prend un peu forme. Comme j’étais assistant j’avais possibilité d’utiliser le studio le soir, je m’étais arrangé avec le manager.

A : Jeff Dominguez nous racontait exactement la même chose…

V : Oui lui bossait à Plus XXX, j’ai bien connu Jeff. La grosse différence avec aujourd’hui, et pas que dans le rap, c’est qu’à l’époque on n’enregistrait pas un album sur un laptop. Il fallait prendre un studio et ça coûtait une fortune. Donc tout d’un coup, pouvoir avoir ça… Quand j’ai eu cette opportunité, je me suis dit pourquoi ne pas monter un label vu que ce qu’il fallait principalement c’était avoir des sous pour enregistrer, et moi j’avais cette possibilité. C’est parti de là.

A : Tu t’étais focalisé sur le rap ? 

V : Oui complètement. L’idée c’était de faire un label de rap.

A : Tu savais avec qui tu avais envie de bosser ?

V : C’est l’époque où tout a explosé. On a lancé le label vers 1995-1996, les premiers trucs Night & Day sont sortis à ce moment, quand plein de petits groupes ont commencé à apparaître. On faisait des connexions et moi étant dans le studio, j’en voyais tous les jours débarquer. Des compilations commençaient à se monter, sur lesquelles je me suis retrouvé assistant. C’est un peu fou, c’était quand même il y a vingt ans. Je me souviens d’une compil sur laquelle j’avais bossé, j’avais fait des sons dessus mais j’avais aussi bossé en tant qu’ingénieur. Ça sortait avec un magazine d’art… C’était une compil gratuite distribuée avec un magazine dont je ne me souviens plus le nom. Dessus il y avait D.Abuz System et plein de groupes indé de l’époque. Là je me suis fait des connexions. Après, l’idée de monter un label se précise avec Stéphanie et un ami à nous, Karl, dit Lion Scot. On tombe sur un groupe qui s’appelle La Relève, qui revient de Philadelphie où ils avaient enregistré un trois titres avec The Roots. C’était produit par une fille, Jasmine, je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Elle avait produit financièrement ce projet. Ils arrivent avec ça et contrairement à ce qu’ils pensaient ils ont du mal à trouver un deal pour pouvoir le sortir. Et au culot, on leur dit que nous on peut le sortir le projet. Je pars avec le projet sous le bras et je vais voir Patrick Colleoni, le directeur artistique de Night & Day, qui était à l’époque distributeur et je lui demande s’il peut sortir ça et il me répond oui. Pour être honnêtes on n’avait pas participé à la production sur ce projet, en tout cas pas de ce qui s’est fait à Philadelphie. Mais comme on ne pouvait pas sortir que trois titres, on a réenregistré deux ou trois morceaux à Paris, chez Jeff au Black Door. On a produit deux titres pour pouvoir en avoir cinq. C’est le premier projet d’Artikal.

A : À l’époque vous vous rendez compte de l’opportunité que c’est d’avoir The Roots sur un disque, et d’être presque les premiers à faire un titre avec des Américains ? 

V : Oui on se rend compte. C’était juste avant qu’ils n’explosent vraiment. Ils avaient du succès mais à l’époque c’était un truc de connaisseurs. Ils n’avaient pas encore fait l’énorme tube qui est arrivé deux ans après « You Got Me ».

S : C’est pas « What They Do » avant « You Got Me » ?

V : Non le gros tube qui les a fait connaître du grand public c’est « You Got Me » avec Erykah Badu. Quand on a sorti le disque on est entrés en contact avec eux, pour être sûrs que tout soit clean. Et La Relève a fait toute la première partie sur la tournée française. Ils faisaient déjà des belles salles à l’époque qui étaient remplies partout en France, ils avaient fait le Bataclan. On les a accompagnés sur la tournée.

A : La Relève ensuite ne marque pas vraiment l’histoire du rap français…

V : Oui, l’EP n’a pas eu le succès espéré. Par rapport aux autres disques indépendants, en termes de vente, ça fonctionne, mais on pensait que ce serait un succès et ce n’est pas le cas.

S : Il y a aussi un détail, comme ce n’était pas des titres franco-français et qu’en titre il y avait eu une loi votée avec un quota de titres en français à jouer, c’était compliqué de négocier l’entrée en rotation. On a été bloqués d’un point de vue promotion radio. « Ça peut pas rentrer en rotation, y a du ricain« . Ça ne nous a pas aidés, la participation des Ricains. « Mais bon c’est quand même The Roots, on a fait une tournée avec eux. » « Ouais c’est bien, mais ça rentre pas dans le quota. »

V : Et après La Relève n’a pas continué. Mais bon on n’était pas liés, on n’avait pas de contrat d’artiste avec eux. Ils sont quand même apparus sur la compilation Police.

« On ne va pas cracher sur les majors, on rêvait tous d’être en major, soyons honnêtes. »

A : Cette compilation Police j’ai envie de l’aborder sur un premier angle : c’est la première fois qu’on voit certains artistes émergents du rap alternatif. Comment se fait cette compilation très hétéroclite ? On y retrouve de Section Fu à Svinkels, en passant par Delleck, Aktéfrazé… Ce n’est pas vraiment un thème où on les attend quand on connait leur discographie…

V : Les deux titres supplémentaires de l’EP de La Relève sont produits par Micko Niko, un ancien breakeur qui a fait partie des PCB et qui ensuite a monté un groupe signé chez Barclay, A.S. Incontrôlable. Il commençait à faire du son et il a produit ces deux titres. On devient potes, il était à l’époque en édition chez EMI, qui avait un studio à Courbevoie où plein de trucs se faisaient. C’était un peu un laboratoire, tous les artistes signés pouvaient l’utiliser. Il avait commencé à enregistrer une compilation sur le thème de la police, sans entrer dans des démarches pour sortir le projet. Comme on s’entendait bien il m’a proposé de finir le projet ensemble et de le sortir. Il avait déjà enregistré quelques titres au studio EMI, on a continué et c’est là qu’on a intégrer La Relève avec qui on travaillait, Section Fu qu’on connaissait, Papifredo avec qui on avait envie de travailler. Il y avait aussi James Delleck qui n’avait jamais rien sorti. Je crois qu’on l’avait connu par Thierry de La Relève, c’était un peu la même clique. Nico avait enregistré un quart du projet, on complète, on mixe et on sort la compilation en 1997.

A : Vous êtes aussi dans une période où il y a Delabel et Hostile en face, est-ce qu’il y avait une compétition, une émulation entre labels ? Quelle est la situation du rap français d’un point de vue distributeurs/producteurs ? 

V : On est en plein dans l’époque où ça signe à tout va. Deux ans avant il y a NTM, IAM, Solaar signés en major. Assassin a une licence. Et puis quelques autres. Mais 1997 c’est vraiment le moment où ça signe à tours-de-bras. Nous on n’est pas vraiment en concurrence, on ne boxe pas dans la même catégorie. En revanche, on est un peu l’internet, le YouTube d’aujourd’hui, c’est-à-dire qu’on sert à faire le buzz. Les gros labels attendent de voir quand un disque passe les 20 000 ventes chez Night & Day, et là ils commencent à s’intéresser à l’artiste. Ils étaient très contents qu’on sorte des petites compilations. À cette époque-là on n’a jamais eu de problème. Après ça c’est corsé. C’est devenu impossible d’avoir un featuring avec un mec signé en major. Mais à cette époque-là ça leur servait, ça faisait du buzz, ça donnait une crédibilité aux artistes d’être présent sur ce genre de projet. On servait de promo.

S : Comme les mixtapes. Les DJs sortaient des nouveautés, nous aussi.

V : À l’époque de Police, aucun artiste n’était signé, certains étaient en édition.

A : Puisqu’on est sur les compilations, parlons de la première sortie de l’année 1997, Invasion. Qui a eu l’idée de cette compilation ? 

V : Night & Day c’est un distributeur. Rien n’était produit directement, le label distribuait ou prenait en licence des projets, comme ceux d’Artikal ou d’Arsenal Records par exemple. Invasion c’est le premier disque dont le chef de projet, Patrick Colleoni, est à l’initiative. Il a sorti des disques de rap pendant deux ou trois ans, ça a plutôt bien marché, et il décide de sortir cette compilation. C’est lui qui a trouvé le nom, qui a eu l’idée de la pochette, qui monte le tracklist, qui contacte Cut Killer pour mixer le tout… C’est là qu’il crée le label Invasion Records, chez Night & Day, puis chez Média 7 et d’autres indépendants.

A : Ce projet concatène un peu le catalogue des années précédentes. Comment vous le défendez à l’époque, quel est l’écho qu’il a reçu ? 

V : En termes de compilation en indé, je pense que c’est ce qui a le mieux marché.

S : C’est la carte de visite de Night & Day, le meilleur de Night & Day est dans Invasion. Les best-sellers, les artistes qui ont réussi à détonner, sont là.

A : 1997 est un peu une année charnière. La plupart des artistes qui sont présents au tracklisting d’Invasion signent en major. Comment vous voyez leur évolution ? 

V : On ne va pas cracher sur les majors, on rêvait tous d’être en major, soyons honnêtes. On était sans cesse en train de démarcher pour essayer de signer des artistes en licence chez une major. C’était le but. Le mec qui te dit « Non je vais rester indépendant« , ce n’est pas vrai. [rires] C’est vrai qu’en indépendant tu n’as aucune pression de personne, tu fais absolument ce que tu veux, ce n’est pas le cas en major. C’est des années où il y a énormément de signatures, donc ça se professionnalise à tout point de vue. Les groupes commencent à avoir une meilleure expérience de studio, de son, de production, donc il y a du bon. Mais c’est vrai qu’il y a pas mal de groupes qui n’ont pas confirmé, qui n’ont pas réussi le cap avec les majors. S’ils étaient restés en indépendants ils auraient mieux réussi ? Je n’en sais rien.

A : Vous n’avez pas de conviction personnelle sur le sujet ? 

V : Il faudrait voir disque par disque. Si on parle des trucs de Night & Day, La Cliqua ça s’est plutôt bien passé. D.Abuz, pas trop.

S : Ministère AMER, chacun a fait sa carrière solo en major.

V : Ce n’est pas exactement la même chose mais c’est un groupe qui a plutôt bien marchandé. Un autre exemple c’est Tout Simplement Noir, qui est resté en indé et qui a continué à marcher relativement bien. Il n’y avait pas des scores de major mais ils sortaient régulièrement des disques qui vendaient très bien pour de l’indé.

S : Pour rebondir sur ce que disait Vincent, j’ai quitté Artikal en 1999 et j’ai intégré Sony Music. Ça a été intéressant de voir comment ces groupes que j’ai connus en indé ont évolué une fois en major, et notamment à Sony Music. Ce qui me vient à l’esprit, c’est Ministère AMER, que je connaissais, bien qu’ils n’étaient pas chez Night & Day. J’ai suivi la carrière de Stomy Bugsy chez Columbia, j’ai vu comment Passi a évolué au sein de V2, avec Chassagne. C’est intéressant de voir comment ces groupes ont évolué et comment le rap a évolué entre cette période charnière de 1996-1998 et les années 2000. Voir la professionnalisation, quelles en sont les dérives et les vices, l’arrivée de Skyrock… Je vais le dire très honnêtement, je fais partie des gens qui ont été particulièrement choqués de l’attitude de Laurent Bouneau en tant que directeur artistique du rap français, qui faisait la pluie et le beau temps quant à ce que doit être le rap français. J’ai été témoin de choses en tant qu’assistante marketing ou assistante artistique, j’ai vu comment des premiers projets de studio ont évolué, comment des albums entiers ont été « scratchés » parce que Monsieur estimait que ça n’avait pas l’écoute ou l’audimat nécessaire pour sa radio. J’ai vu des drames, des mecs qu’on a piochés en Province, qu’on a fait venir à Paris, qu’on a fait jouer en studio, qui ont été mis en écoute et qui ont été ramenés gentiment en leur disant « t’es gentil mais tu rentreras pas en rotation, on ne peut plus rien faire pour toi. » Pareil en termes de signatures d’album, à l’époque on faisait des signatures d’artiste, on s’engageait sur trois ou quatre albums. On sortait des singles, on voyait l’airplay, et si ça marchait il y avait un album qui suivait. Mais attention : un album, on verra pour le deuxième. Et rebelotte, on refait un single, on regarde comment il marche, pour un deuxième album, etc. J’ai trouvé ça dommage, à quelque part on a dénaturé le disque, on n’était plus dans la direction artistique, plus dans la création. C’est mon regret. Voilà la dérive de la professionnalisation pour moi. Après il y a des bijoux, L’École du Micro d’Argent par exemple.

A : Et justement, un mec comme Fabe a réussi à maintenir une certaine intégrité, c’est un peu un contre-exemple. C’est le caractère de l’artiste qui fait que ça peut marcher ? 

S : C’est le nombre d’albums vendus qui va faire la différence. Fabe ce n’était pas un mec qui avait un nombre de ventes hallucinant. Il est resté bloqué à un pallier. Il a pu garder son identité artistique parce qu’il n’y avait pas l’attente d’un énorme retour sur investissement. Il fait partie des gens à qui on a foutu la paix. Mais dès qu’on arrivait à un certain niveau… À part peut-être IAM et NTM, qui avaient une véritable liberté artistique. Dès qu’on passait disque d’or, on était à la merci des gens.

V : Il y a quand même plein de super disques qui sont sortis en major…

A : Ce n’est pas ce que je pense personnellement, que la major dénature le travail de l’artiste. Je pense que c’est plus Bouneau qui a dénaturé les choses, effectivement.

V : Bouneau ça vient un peu après, c’est venu doucement. En 1996, Skyrock n’était pas encore 100% rap.

A : C’est en 1998 qu’ils commencent à mettre les pions en place.

V : Moi je trouve qu’en major il y a plein de super bons disque qui sont sortis. C’est très bien pour un artiste de se retrouver en major, les conditions, les moyens. Tu peux vendre des disques. L’indépendant c’est super, on a passé de bons moments mais il faut être honnête, au maximum on vendait 25 ou 30 000 disques. On pouvait en vivre, mais c’était quand même bloquant. On ne passait pas par exemple en radio. Il y avait tout un circuit auquel on n’avait pas accès. On prenait un peu de pub dans les magazines spé mais on n’avait pas vraiment de budget marketing. C’était limité pour un artiste d’être en indé. Mais tu as des contre-exemples, on en parlait quand on a fait Night & Day Live [NDLR : concert de juin 2017 à la mémoire de Patrick Colleoni, décédé en 2009, avec de nombreux artistes distribués par Night & Day à l’affiche], des groupes comme La Harissa ont sorti des disques pendant des années et avaient leur petite économie parallèle qui fonctionnait.

A : Est-ce qu’il y a des artistes où vous vous êtes dits « on n’a pas fait grand-chose pour lui mais finalement c’est lui qui a pété les scores, on n’aurait pas pensé que ce serait lui qui cartonnerait ? »

V : Je peux parler d’un groupe auquel on n’était pas liés mais qui a bien marché, Tout Simplement Noir. C’est le disque qui a le mieux marché chez Night & Day, sans faire énormément de promo, sans passer en radio. Ils n’étaient même pas en licence, c’était une distribution, ils étaient totalement indépendants. Et ils ont duré, ils ont fait plusieurs disques qui ont tous marché.

A : Comment ça fonctionne la distribution, techniquement, juridiquement, commercialement ? Où s’arrête le rôle de la production, où commence celui de la distribution ? C’est juste placer les disques dans les rayons ou ça va plus loin ? 

V : Tu as trois types de contrat. C’est toujours le cas d’ailleurs, même en distribution numérique. Pour prendre notre cas, on était un label qui signait directement des artistes. On produisait l’album et ensuite il y avait deux solutions : soit on signait en distribution simple, c’est-à-dire qu’on touchait 60% du disque et l’artiste 40%. Et le rôle de la distribution s’arrête vraiment juste à mettre le disque dans les bacs et à assurer la gestion des stocks. Ils ne mettaient pas de budget de promotion. Nous on livrait les cartons de disques chez Night & Day, dans leurs locaux à la Plaine Saint-Denis, et eux géraient toute la logistique de distribution. C’est un gros boulot, il y a les précommandes, c’est-à-dire qu’ils avaient des représentants dans chaque coin de France. Une dizaine environ, chacun dans un secteur. Un mois avant la sortie, ils allaient voir les vendeurs de la FNAC ou les indépendants pour annoncer que le disque allait arriver. L’idée c’était d’avoir une belle mise en place le jour de la sortie. Après on pouvait signer en licence aussi. C’était plutôt quand tu signais en major, tu pouvais être en licence chez un indépendant aussi. Là ils ne te reversent pas 60% mais 20% du prix du disque. Par contre ce sont eux qui prennent en charge la fabrication et toute la promotion et le marketing. Ce sont eux qui assurent la promo, les achats de pages de pub, etc. Ce sont les deux possibilités en tant que label, les deux contrats possibles. Après en tant qu’artiste tu peux aussi signer directement en artiste dans une major. Le principe d’Artikal c’était qu’on était l’interface entre l’artiste et Night & Day.

A : Du côté de Night & Day, est-ce qu’il y a eu l’ambition de signer des artistes directement ? 

V : Non il n’y a eu aucun artiste sous contrat avec Night & Day. ça passait toujours par des labels.

A : Quelles relations vous aviez avec les autres labels qui gravitaient autour de Night & Day ? 

V : Elles étaient plutôt bonnes. On ne se connaissait pas tous forcément très bien, mais on s’est tous un peu croisés. Night & Day était un gros point de rencontre.

A : Il y avait une couleur val-de-marnaise chez Night & Day, avec Ideal J, Different Teep, EJM, Abuz en partie…

V : Je ne pense pas que ce soit calculé. Une des premières signatures c’était Alariana, qui produisait Ideal J notamment. Donc ils ont sorti leurs projets là-bas.

A : Different Teep, c’était un peu les grands frères de la Mafia K1Fry et d’Ideal J notamment. Avec La Rime Urbaine qui sort chez Night & Day, Mehdi devient le producteur attitré de toute une équipe.

V : Pour moi le disque marquant, c’est le premier Ideal J. C’est un classique absolu du rap français, en indé ou pas. Je l’ai réécouté quand on a fêté les vingt ans de Night & Day. Mehdi ça a toujours été un très grand producteur, un mec novateur.

A : Je voulais également vous parler de Monsieur R, qui était très actif à cette période.

S : Le Ménage à 3 j’adore, ils me font délirer. Je l’ai découvert dans Invasion avec « R III », je me suis demandé « C’est qui ces oufs ? » Ça sortait des sentiers battus, y avait une vraie énergie, c’était relativement bien écrit.

V : Ouais, très productif, il a sorti beaucoup d’albums. Chez Night & Day il sortait régulièrement des choses.

A : Ce rap politisé a un peu mal vieilli…

V : Pas tant que ça je trouve. Je ne vais pas te dire que j’écoute tous les jours les albums de l’époque, mais comme je m’y suis replongé cette année je trouve que ça n’a pas tant mal vieilli que ça. Je trouve qu’à l’époque on disait des choses. C’était de la musique à texte, aujourd’hui on est plus dans l’entertainement, le texte passe largement derrière. Dans ce qui marche en tout cas.

A : ça faisait vraiment partie du cahier des charges à l’époque…

V : Ouais, complètement. Dans le rap indé en tout cas.

S : Quoiqu’on en dise, quand Solaar est arrivé il a mis une claque à tout le monde en termes d’écriture. Ça a peut-être donné l’envie à d’autres groupes de travailler là-dessus. Il y avait une volonté de rendre hommage à la musique française chez certains artistes, comme Rocca par exemple. Aujourd’hui, on est dans la vibe.

V : Il y avait déjà du rap mainstream à l’époque, Ménélik, Mellowman… En général c’étaient des produits de major, parce que ça demandait plus de marketing.

A : Papifredo était passé à Cap’tain Café, animé par Jean-Louis Foulquier. Quand on est chez Artikal, comment on appréhende un passage télé ? 

V : On n’en avait quasiment pas des passages télé. Cap’tain Café, même si c’était sur France 3, ça ne faisait pas spécialement vendre. Tu passes sur Skyrock, le lendemain tu vends des disques. Tu avais deux, trois ou quatre passage en une journée, le lendemain tu avais des commandes de disques, tu vendais des singles ou des albums. Tout ceux qui passaient, c’était un disque d’or assuré. Tu as des trucs évidents comme ça. Avec des pubs télé, c’était évident que tu allais vendre du disque. En passage télé, je ne sais pas s’il y avait beaucoup de trucs à l’époque…

A : Il n’y avait quasiment rien, les trucs genre Hit Machine, Charlie et Lulu, que Rocca a toujours regretté avoir fait…

V : C’était impensable qu’un artiste indé passe là-dedans… Rocca l’a fait quand il était chez Universal. Aucun label indé n’avait accès à ces médias. On pouvait appeler. Bouneau on l’a vu, j’étais dans son bureau trois ou quatre fois, il n’a jamais passé un truc à nous, il n’a jamais passé un truc indé. Si, le seul truc indé qu’il a passé c’était 113, Ni Barreaux ni frontières, qui a fait disque d’or en indé. Autrement tu pouvais aller le voir, à l’époque il te recevait. Après il ne te recevait même plus. Au début, je pense que ça l’intéressait de savoir qui était qui. Du coup il nous recevait, il écoutait les trucs. Je ne me souviens même plus de qu’il disait. À un moment on a compris qu’on ne passerait jamais, c’était impossible. Ça répondait à une certaine logique, pour lui de toute façon on ne pouvait pas suivre : s’il mettait notre disque en playlist, on ne pouvait pas suivre en pub télé ou en clips, de passer à la vitesse supérieure. Lui ce qui l’intéressait c’était d’accompagner de gros succès. Pour revenir à Cap’tain Café, je ne pense pas qu’un passage te faisait vendre beaucoup de disques. C’était bien, ça participait à la promo mais je n’ai pas le souvenir que le lendemain les choses s’affolaient. Ça restait une émission spé. C’était le seul truc auquel les indés avaient accès.

S : Il y a eu l’émission de Parano Refré sur MCM, Blah Blah Rap, mais c’était plus tard je crois.

V : À cette époque, c’étaient les trucs de Foulquier. D’ailleurs c’était plutôt Ambre Foulquier. C’est elle qui organisait les Hiphopfolies à La Rochelle, qui ont disparu après, et c’est elle qui s’occupait du rap pour Cap’tain Café.

A : Vous avez un avis sur le passage de Fabe à Taratata ?

V : Je me souviens qu’à l’époque je trouvais qu’il avait plutôt raison.

S : C’est aussi une belle illustration du choc des générations. La musique à papa contre celle du fiston.

A : Vous allez rééditer Police cette année. Pourquoi avoir choisi celui-là ?

V : Parce que c’est celui qui a le mieux marché. [rires] Et c’est une compilation, ça réunit plusieurs artistes. On n’allait pas mettre le focus sur une personne ou un groupe. On s’est rendu compte qu’il y avait un peu buzz là-dessus sur internet, on s’est dit que c’était dommage que le disque ne soit pas disponible.

S : Oui il y avait un peu de demande aussi. Ce qu’on a sorti à l’époque ça n’existe pas numériquement.

V : C’était évident, c’est le truc le plus emblématique qu’on ait sorti.

A : Ce sera le seul ou il y en aura d’autres ?

V : On réfléchit. Il y en aura peut-être d’autres, peut-être des projets croisés avec d’autres labels aussi. Quand on a fait ce concert hommage à Night & Day on a revu tous les gens de l’époque, et il y aura peut-être des projets croisés avec d’autres labels, pour des compilations. Peut-être essayer de ressortir Invasion… Même si on n’en est pas les producteurs. Les labels n’existent plus mais les gens sont toujours là.

A : Vous décrochez de ce milieu des labels rap à partir de quand ? Qu’est ce qui vous fait vous en éloigner ?

V : Moi très clairement c’est un peu après 2000, quand le rap français est passé dans une autre dimension. C’était très sympa cette époque, on était des passionnés, mais à un moment on grandit, il faut vivre. Ça demandait beaucoup d’énergie pour pas grand-chose en retour. Quand vraiment les majors et Skyrock ont pris la main complètement, en indépendant il n’y avait plus aucune chance de vendre des disques. Au début on avait un certain poids, on faisait un peu centre de formation, on servait à quelque chose. Ensuite on ne servait plus à rien. Bouneau avait compris le système, les majors aussi. Ils n’avaient absolument plus besoin de nous, ils faisaient leur buzz eux-mêmes. Tu pouvais sortir un disque en indépendant, mais tu n’en vendais plus un seul. On était complètement largués. C’est comme le foot aujourd’hui. Si ton club n’a pas de moyens démesurés, tu peux laisser tomber. Je prends souvent l’exemple de l’AJ Auxerre, Night & Day c’était un peu l’AJ Auxerre du rap français. [rires] À l’époque ils sortaient des gars, aujourd’hui ils sont limite en National. À un moment tu te dis « On va se faire chier, dépenser beaucoup d’énergie et on va vendre deux disques. » Donc on a arrêté. On est restés dedans, Stéphanie a travaillé chez Sony et moi je me suis remis plus dans la production, à faire des sons pour des artistes. Il faut pouvoir tenir un label. C’est pour ça que très peu ont tenu.

A : Aujourd’hui ce serait possible de faire un label indé ? Quand vous voyez les jeunes qui arrivent à développer des trucs…

S : Peut-être que c’est plus simple qu’à l’époque, avec les moyens de diffusion d’aujourd’hui.

V : C’est plus simple de produire un disque. Le mettre en ligne, tout le monde peut le faire. Après c’est très très dur de le vendre, aussi dur qu’avant si ce n’est plus. Faire un clip, le mettre sur YouTube c’est facile. Te faire connaitre, je ne pense pas que ce soit plus facile. J’en ai fait l’expérience, je continue à sortir des disques, pas spécialement dans le rap. On a facilement accès au réseau, mais on est plus noyés dans la masse. Sortir du lot, c’est très compliqué.

S : Moi j’ai fait un break, je suis partie de la production, j’y reviens aujourd’hui. C’est intéressant de voir comment les choses évoluent. Quand je discute avec ceux qui sont restés en maison de disques, je ne suis pas sûre qu’ils aient compris comment la musique se diffuse aujourd’hui. J’ai discuté avec les mecs de la Scred, savoir comment ils arrivaient à cultiver leur buzz, comment les majors arrivent à travailler leurs productions, comment des indépendants comme PNL arrivent à faire le buzz aujourd’hui. Ça a l’air d’être à la fois très simple et très compliqué. Des mecs qu’on ne connait ni d’Eve ni d’Adam sont capables de percer du jour au lendemain, et d’autres sont hyperpuissants et on ne va même pas en parler. Qui fait les choix, qui décide, quelles sont les cibles ? À l’époque c’était beaucoup plus simple, on avait vingt ans. Aujourd’hui, ça va de huit à cinquante ans. C’est ce qui m’intéresse aujourd’hui, essayer de comprendre comment on peut séduire un petit gosse de huit ans comme quelqu’un de cinquante ans. Qu’est ce qui va faire kiffer une personne comme moi aujourd’hui dans le rap français ? J’ai les mêmes outils que tout le monde, j’ai un smartphone, je vais sur YouTube. Je n’ai pas les mêmes déclics mais j’ai les mêmes réflexes. Ce que j’aime bien c’est le côté chineur qu’on n’avait peut-être pas hier, où on nous donnait un peu la becquée. On découvre un artiste, on se renseigne, on voit qu’il a fait un album… J’ai découvert Goldlink comme ça. Les moyens de diffusion sont différents, et j’aime bien le côté dénicheur.

A : Tu parlais de la Scred Connexion. Koma a sorti quelques disques chez Night & Day. Comment tu vois leur évolution depuis vingt ans ? Ce qu’ils ont réussi à perpétuer leur buzz, l’image, à travers un gros slogan et une identité visuelle forte ? 

S : Je les trouve assez touchants, de nous tous c’était peut-être ceux qui ont été les plus constants. Ils n’ont jamais rien lâché. Avec leurs moyens, ils ont construit, bâti. C’est intéressant de voir qu’aujourd’hui ils ont une radio, un magasin, ils continuent à produire, à diffuser du rap. Ils sont là, ils évoluent tranquillement. Il y a un côté artisanal qui m’est sympathique. Ils ont tout mon respect, moi je fais partie des gens qui à un moment ont lâché prise, parce que j’avais des responsabilités, parce que je ne pouvais pas me le permettre. Je ne pouvais pas continuer à rêver, il fallait que je paie mon loyer. Mais eux ils sont encore là.

A : Tu imaginais ça quand tu les voyais en 1996-1997 ?

S : Honnêtement, non. Koma avait un côté très déterminé, mais je n’aurais jamais imaginé que vingt ans après il serait toujours là. Fabe a décroché pour des raisons qui sont les siennes, nous on a décroché, beaucoup ont décroché. Mais Koma est toujours là et il est encore capable de rassembler. Lion Scot est là-bas, il fait des émissions. La Scred continue à faire des concerts, ils sont très présents dans le 18ème. Ils continuent à rassembler.

A : Le contre-exemple ce serait celui des X-Men, qui est un peu considéré comme l’un des plus grands gâchis du rap français. Est-ce que ces trajectoires d’artistes sont prédictibles dans un certain sens ? Quand vous regardez tous les artistes que vous avez vu passer, est-ce que vous vous dites « c’est fou, on n’aurait jamais pensé que vingt ans après il en serait là » ? 

V : Il y a eu beaucoup de mecs qui ont marché alors qu’on ne l’imaginait pas, et inversement. X-Men c’est le bon exemple, c’était le groupe absolu à l’époque. Je pense que ça a sûrement trop trainé, même s’il y a forcément des raisons. Les mecs au lieu de sortir rapidement ils ont attendu longtemps. Les disques marchaient bien, donc on pouvait se permettre d’attendre. Il y avait deux ou trois ans entre chaque disque. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, maintenant quand les mecs marchent ils profitent du filon et ils sortent projet sur projet. À l’époque en France c’était très pépère. Les mecs prenaient vachement leur temps, à tort ou à raison. X-Men je connais pas du tout les détails de l’histoire, mais j’ai l’impression que c’étaient des mecs qui avaient de l’or dans les mains et que tout le monde voulait, et qui ont beaucoup attendu pour finalement sortir un truc qui n’a pas vraiment marché, pour ne pas du tout rebondir après. Alors que tout le monde pensait que c’était évident, que ça allait cartonner. Lunatic un peu aussi, même si leur album a marché à son échelle. C’était entièrement produit par un label indépendant et ça a fait un peu plus de 100 000 je crois, ce qui est un très gros score sans aide promotionnelle de major. Ils sont passés sur Skyrock, ça a été un succès.

A : Quel était le bon timing à l’époque ? Comment on décidait de l’instant t pour sortir un projet, quand on gérait un label ? 

S : On fonctionnait plutôt au coup de cœur. On n’avait pas un planning précis, avec un calendrier de sorties. On essayait de faire les choses en fonction de ce qu’on aimait.

V : On n’avait pas un volume de productions énorme, on ne pouvait pas produire dix projets en même temps. Aujourd’hui, on essaie de faire du buzz, de présenter des clips. Nous il y avait l’étape des précommandes. Ça existe toujours, les disques se vendent toujours un peu physiquement mais avant ce n’était que du physique. En termes de planning il ne fallait pas rater ta sortie. Il fallait avoir des murs de disques à la FNAC des Halles, bien placés pour que les gens achètent. Comme il y avait plein de sorties, si tu ne marchais pas au bout de deux semaines, tu te faisais virer des bacs et ne recommandaient plus de disques. Il fallait avoir une bonne précommande, pour que le jour de la sortie il y ait un paquet de disques dans les FNAC pour un avoir un truc visuellement fort. On a foiré deux ou trois sorties.

A : Lesquelles ? 

V : Je pense à un très bon album d’un mec qui s’appelait Zeguino, qui faisait partie du groupe Schkoonk!, qui avait sorti un disque chez Small. On a sorti un très bon disque avec lui et on a merdé la sortie, du coup c’est sorti dans l’anonymat et c’est passé à la trappe. Le disque était bien, bien produit.

A : À l’inverse, une précommande qui a bien marché ? 

S : Police.

V : Il y avait un buzz, on avait fait une super promo. On avait du coller 40 000 stickers dans tout Paris. Il fallait créer la demande, il n’y avait pas internet. On avait bien anticipé. Il n’y avait que marqué « Police », du coup tout le monde se demandait ce que c’était, « est-ce que c’est Police qui ressort un disque ? »

S : On a travaillé aussi un peu la légende urbaine, « achetez le maintenant avant que ce soit censuré. »

A : Vous avez travaillé avec Texaco, en parlant de street marketing ? 

V : On travaillait avec une autre boite, Urban Act.

S : Il fallait qu’on soit créatifs, on n’était pas en mesure de pouvoir batailler avec les moyens financiers de plus gros distributeurs ou de majors. Quand j’ai débarqué chez Sony, il y avait tout un département qui s’appelait la « Promo-com », où on devait travailler en amont les sorties d’album. On était au téléphone avec la FNAC pour leur dire « Y a le prochain Céline Dion qui sort, la promo c’est ça, je te l’envoie. » Quand on faisait une précommande, on avait un chiffre estimé, il fallait s’en rapprocher le plus possible. Si la précommande était bonne on achetait les affiches 4:3, les kakémonos, les jeux-concours. On essayait de négocier, pour voir si elle pouvait venir faire un showcase. C’était un job à plein temps. Quand j’ai débarqué à Sony je suis arrivée là-dedans, on était très loin de ce que j’avais connu et imaginé.

A : Vous avez aussi eu quelques sorties internationales.

S : Tippa Irie et Blak Twang. Je suis très fière de ces deux projets-là.

V : On récupérait des albums en licence qu’on distribuait en France. J’ai toujours été dans le reggae et on a distribué en France des albums anglais. On n’en a pas fait des milliers, Blak Twang, Peter Hunningale, Tippa Irie. C’est tout. Les derniers disques qu’on a sortis n’étaient plus chez Night & Day, on a suivi Patrick Colleoni chez un autre indépendant qui a aussi disparu, Média 7. C’était au début des années 2000. On a sorti encore quelques trucs là-bas. Hamed Däye notamment. Mais on était un peu passés à autre chose.

A : Patrick Colleoni ça a été un mentor pour vous ? 

V : Plus que ça. C’est pour ça qu’on a fait un concert hommage et que tout le monde a répondu présent. On ne se rend pas compte de ce que ça pouvait être de sortir un disque à l’époque. C’était un truc inaccessible, et lui a ouvert la porte. Tout le monde est d’accord là-dessus.

S : Mentor ce n’est pas forcément le terme. Il a ouvert les portes et on a tous une profonde gratitude envers lui.

V : Le mec était présent, il suivait. Il n’intervenait pas artistiquement, il écoutait, il donnait son avis, mais ce n’était pas un directeur artistique, il ne venait pas en studio t’expliquer ce qu’il fallait faire. C’est pour ça qu’il ne participait pas à la production, il signait les projets soit en licence, soit en distribution. Mais il te relançait, il y avait une idée de fidélité.

S : C’était un musicien aussi, il était passionné de jazz, il adorait le reggae. Il avait une oreille.

V : Oui on parle du rap, mais il a sorti Buena Vista Social Club, plein de références en jazz, il distribuait en France de gros labels de reggae jamaïcain comme Greesleeves. Night & Day ça a été très gros pour plein de musiques urbaines. Et ça a énormément servi au rap français. Le nombre d’artistes qui sont sortis de là et qui n’auraient pas existé autrement… Et c’était une libération quand il a commencé à sortir des disques. Il nous a montré que c’était possible, alors qu’avant il n’y avait que les majors, qui devaient signer un projet rap par an. C’était du domaine du rêve de pouvoir sortir un disque et d’un coup ça devenait possible. C’était quand même une petite révolution. Pas que dans le rap, dans le milieu discographique français en général. Ça a aidé plein de trucs à se développer, même par exemple la French Touch qui est arrivée après.