Sidekicks

Fin 2024, l’Abcdr du Son enregistrait pour la première fois son podcast Trajectoire en dehors de Paris. Le temps d’une heure trente, le Roubaisien Bekar revenait ainsi sur toute sa discographie, « chez lui », à Lille, dans la salle du Flow. Une expérience que la rédaction a décidé de renouveler, cette fois-ci à Marseille, et pas avec n’importe qui. 

Des Psy 4 de la Rime dans les années 2000 jusqu’à sa carrière en solo, Alonzo est devenu une figure du son rap marseillais dans son ensemble, au point de faire un concert au Stade Vélodrome à l’été 2025. Un parcours riche qui a donné envie à la rédaction de l’inviter à venir discuter de toute sa musique, en public. La rencontre se tiendra le mercredi 19 février dans la salle du Makeda et l’entrée est gratuite, sur billetterie. 

Billets 

Peu d’artistes au monde incarnent autant la stabilité que Bruno Mars, qui collectionne les numéro 1 au Billboard avec une régularité qui force le respect. Pas fatigué après 15 ans de carrière, le chanteur originaire d’Hawaii a dans le regard ce vide séduisant, celui que provoque la coke sans gluten prescrite par les médecins californiens, laquelle d’après la rumeur donnerait la jeunesse éternelle à l’heureux consommateur. Ces derniers mois, c’est un doublé de tubes imparable qu’a offert l’ami Bruno aux centres commerciaux du monde entier : la ballade soft rock « Die With A Smile » avec Lady Gaga, et le phénomène « APT » avec Rosé, échappée de Blackpink. Le 24 janvier dernier, Bruno Mars invite les deux chanteuses à sabrer le champagne dans le clip de « Fat Juicy & Wet », son nouveau single en forme de victory lap sexy.

Et pour cette victoire, Bruno a décidé de se faire plaisir, et de faire fi des bonne manières. The Stereotypes, l’équipe de producteurs responsable de nombreux succès du chanteur (dont le classique de mariage « 24K Magic ») fait ce qu’elle sait faire de mieux : passer au gant de crin un sous-genre ou une tendance musicale pour la rendre la plus lisse possible, quitte à la dévitaliser largement. Ici c’est le son ratchet de la côte ouest qui en en fait les frais, pour une caricature beauf de l’héritage de DJ Mustard. Muse du jour de notre héros, Sexyy Red enchaine les rimes trashs dont elle a le secret, l’emballage et le contexte n’en faisant ressortir qu’une vulgarité vaguement malaisante. En tant qu’incarnations d’une pop « familiale » et grand public, voir Lady Gaga et Rosé bouger la tête sur les ad-libs de la rappeuse aurait pu faire l’effet d’un geste punk grisant. La vacuité du morceau souligne au contraire la fuite en avant d’une industrie pop américaine à qui on a visiblement mis du poison dans la poudre.

Ray David Grammont, dit Tonton David, est décédé le 16 février 2021, à 53 ans et dans un certain anonymat. Il n’était pas étranger au monde du rap : il avait collaboré avec Intouchable et Doc Gynéco et était apparu sur Rapattitude, dont il avait signé le titre le plus emblématique avec « Peuples du monde ». David avait surtout été l’auteur, dans les années 1990, d’énormes succès populaires, tels que « Chacun sa route », « Allez leur dire » ou « Ma Number One ». Mais, avant de passer en boucle à la radio ou d’intégrer les Enfoirés, le Tonton avait connu un parcours pour le moins tumultueux, entre les foyers pour enfants, la taule et les squats. Une fois sa période de gloire passée, il reviendra d’ailleurs à un quotidien beaucoup plus précaire, tout en caressant le rêve de sortir son magnum opus, qu’il n’achèvera jamais. C’est cette trajectoire fascinante que raconte Alexandre Grondeau dans son livre Tonton David, le prince des débrouillards, qui sortira chez La Lune sur le toit le 1er février. L’auteur a déjà signé plusieurs ouvrages sur le reggae et a fondé le site reggae.fr en 1998. Il a de ce fait régulièrement croisé Tonton David et a également recueilli la parole de nombreux proches du chanteur. Avec Le prince des débrouillards, il s’agit pour lui de rendre justice à un artiste qui a marqué une époque avant d’être jeté aux oubliettes. Une initiative plus que louable.

Depuis son éclosion à la fin de l’année 2022, la rappeuse Kay Prodigy n’a cessé de montrer qu’elle savait rapper avec son style et sa diction. Un rap faussement nonchalant, plein de confiance en soi (qui l’aura emmenée jusque sur la scène des Flammes en 2024) qu’il ne faut pourtant pas uniquement résumer à ses collaborations avec le producteur Mezzo Millo. Voilà deux années en effet que la rappeuse expérimente d’autres terrains musicaux, en essayant de sortir du rap pur pour aussi aller vers du chant autotuné.

Un exercice qu’elle a particulièrement tenté durant l’année 2024, puisque la majorité de ses morceaux en collaboration auront été faits dans ce registre. Avec au bout du compte, une progression au fur et à mesure de ses propositions. Notamment sur l’EP UFONY de la productrice Meel B , où la rappeuse chantait en février 2024 sur des sonorités plus planantes en utilisant l’autotune de manière moins perçante ou robotique que d’habitude.

Fin décembre, elle réitérait l’expérience sur « KAYA » : un nouveau single solo – le premier depuis plusieurs mois – où Kay The Prodigy semble viser dans le mille musicalement, notamment dans son utilisation du chant. Sur une production synthétique et onirique portée par des basses lourdes signée Milksh4kevf, southsidemrs et Fakri Jenkins, la Strasbourgeoise déroule sa confiance en soi tout en jouant avec le chant, en étirant ses vocalises lorsqu’il le faut, ou en rebondissant au bon moment sur les rythmiques de la prod, notamment sur son refrain. Intégralement chanté, le morceau voit ainsi Kay The Prodigy livrer une prestation sous autotune maîtrisée, dans son interprétation comme dans son réglage de l’outil préféré de T-Pain. Un premier avant-goût de ce que la rappeuse réserve pour 2025 qui montre qu’après pas mal de temps passé à expérimenter, le travail commence maintenant à payer. Avec style qui plus est. 

Le rappeur réunionnais ZL50 (déjà évoqué ici dans nos colonnes)  a envoyé le vendredi 13 décembre 2024 la réédition de son EP Impliké, intitulée Impliké P2V. Plus versatile que le premier volet, entièrement produit par JLN, cette suite comporte des instrus de Madenka, Samuel Beatz et Saint 6, ainsi que deux featurings (CTZNKANE, et Junior).

Cette diversité de producteurs donne à entendre plusieurs expérimentations qui fonctionnent bien. Après la cohérence poussée à l’extrême d’Impliké, ZL50 retrouve sa liberté dans les flows, dans les voix (l’outro qu’on dirait faite sous hélium de « Glock 9 »), et dans le ton, qui se fait moins virulent, et plus volontiers doux-amer. Dans ce registre, il faut noter le très beau titre en featuring avec le portois CTZNKANE, « Tout ce temps », accompagné d’un clip de SSMatt. Les deux MCs évoluent en symbiose, et livrent un des titres les plus mélancoliques de ZL50, porté par un refrain qui accroche l’oreille sans en faire des tonnes. ZL50 exploite un peu plus cette veine mélancolique sur « 90g », premier morceau où il s’autorise à rapper sur des sonorités créoles, en l’occurence un kayamb samplé par Samuel Beatz.

Bien sûr les objectifs du trappeur n’ont pas bougé (« Le cœur Agamemnon, motivé pour ramèn’ le billet à la maison / le relance z’huissier fait perd’ a mwin la raison » sur « Agamemnon »), et il y aura toujours un titre qui lorgne sur le shatta (« Mood » avec Junior) pour compenser le mal de vivre. Bref, Impliké P2V enfonce un peu plus loin le clou d’Impliké, et nous fait entendre un ZL50 en pleine forme.

Le rendez-vous devient récurrent. Pour la quatrième fois, de nouveau dans la salle parisienne du New Morning, les fondateurs Éric Blaze, Dj Ness Afro et Sonia Bela organisent une soirée Beat Tape Session pour mettre à l’honneur des pros des MPC, ASR-10 et autres SP-1200. Pour cette édition calée le 17 janvier prochain, ils convient de nombreux invités. Côté MC : Busta Flex, toujours affûté, ainsi que 2L , Titi Banlieusard et les MC’s Paris Nest. Côté producteurs : Azaia, fidèle de ces soirées, et Kool M, producteur émérite, compagnon de route de La Rumeur et auteur en 2024 de Paname Originals, belle compilation. Complétée d’un set de DJ Ness Afro et de la participation d’un live band composé du trompettiste Serigne Diagne et du clavieriste Pr Strange, la soirée promet sa dose de bon son pour entamer cette année 2025. La billetterie est déjà ouverte.

Initié par Clément Perrin et Rodrigue Favre, respectivement rédacteur et illustrateur, Les Dudes est un livre léger qui a vocation à distraire et instruire les novices à propos de la décennie 2010 du rap français. Il s’ouvre sur quelques règles d’or évocatrices quant à son contenu : « ce top est subjectif et purement personnel », « ne nous prenez pas trop au sérieux et passez un bon moment ». En se focalisant exclusivement sur des artistes dont le premier album est sorti après 2010 et avant 2020, les auteurs dressent une liste de trente noms établie dans l’ordre alphabétique commençant par Alpha Wann et se concluant avec Vald. Entre eux, Chilla, Jul, Lala &ce, Niro, Shay et consort ont droit à une présentation biographique sur deux pages illustrées, permettant de brosser le portrait de chacune et chacun sans noyer le lecteur dans une recherche d’exhaustivité. L’ensemble est agrémenté de petits jeux à compléter directement sur le livre (mots fléchés, culture générap, 7 différences, etc.) dans un esprit de divertissement.

Paru aux Éditions Faces Cachées, avec lesquelles l’Abcdr entretient une proximité certaine, Les Dudes est disponible en ligne et dans tous les points de vente habituels. Un cadeau qui ravira le neveu lors du secret Santa familial ! Deux exemplaires sont à gagner sur les réseaux sociaux de notre site : Instagram et X.

C’est une de ces belles histoires où une passion dévorante amène à se dépasser et à transformer des idées en réalité. Sauf qu’ici il s’agit de deux passions et a priori pas forcément étroitement liées… pour ne pas dire franchement opposées. Mais son auteur a de la ressource et en ayant creusé sévèrement les deux sujets et univers, il a réussi à créer des ponts et des intersections surprenantes rassemblées autour d’un livre. Et cela avec le soutien et les témoignages d’activistes chevronnés. Pour découvrir le hip-hop par le vin et le vin par le hip-hop, pour les néophytes et les plus connaisseurs, voilà qui mérite le détour. Ce projet ambitieux et assez unique, c’est celui de Joris Vigouroux et le résultat de son histoire personnelle. Pour avoir eu le plaisir de s’y plonger, on vous recommande d’y jeter un œil et pas uniquement au moment de l’apéro. Une recommandation que l’on garantit sans pots-de-vin. Ce bon gros pavé est en cours d’impression mais vous pouvez suivre les détails associés à sa vente et distribution à venir ici

Paru le 22 novembre 2024, il est très probable que Scopa, album de quatorze titres en commun du rappeur Ascofi et du producteur DJ Per-K soit passé sous vos radars, le regard dirigé vers l’Ouest américain et un album sorti d’un chapeau de magicien, vite devenu un éléphant dans un magasin de porcelaine (oui, GNX de Kendrick). Pourtant Scopa, deuxième album en commun entre les deux artistes après Ego en 2023, a beaucoup d’atouts de son côté. L’album s’appuie sur des solides et ingénieuses productions boom bap de DJ Per-K, qui a également produit cette année « Monsieur Sunshine » et « DJ Khaled » pour Eloquence mais aussi un album-compilation, La Vie Magique, Vol. 2, invitant entre autres Veust, Jeff Le Nerf, Prince Fellaga ou LK de l’Hotel Moscou. Mais c’est aussi grâce à son ensemble carte postale affranchie en Italie que Scopa se démarque de la concurrence. Calcio, jeu de cartes, pasta, grappa, limoncello, cannoli, références aux Sopranos, au Parrain, le duo nous assoit sur une table à la nappe rouge et blanche où repose une carafe de vin en attendant l’antipasti. Au micro, Ascofi est à la hauteur de ses invités, que ce soit Veust sur « Fuoriclasse » ou Grems sur « Gatti Pazzi ». Cerise sur le gâteau, le tout est mixé et masterisé par Taipan.

L’impact en Europe du cloud-rap des années 2010, celui de Clams Casino et FRIENDZONE, ne se limite pas à Yung Lean, Bladee et la scène suédoise. La nouvelle génération de rappeurs de Berlin-ouest s’est également accaparée ces sonorités éthérées, entre rêves et moments de pleine-conscience. Parmi ces héritiers berlinois, on compte le très productif collectif BHZ, qui célèbre l’insouciance sous substances, ou la superstar discrète Pashanim, qui fait le lien entre cette esthétique et un rap plus dur dans ses thèmes et son interprétation. Un peu à mi-chemin de ces deux approches, Sylvain Mabe aka Symba est tranquillement devenu une figure incontournable du rap de la capitale. Son deuxième album Liebe & Hass, sorti en octobre dernier, s’ouvre avec « Bundesliga » sur une production évoquant l’iconique « Summa Time » du duo californien Main Attrakionz. Si ces sonorités « cloud » sont présentes tout au long de l’album, le rappeur promène sa mélancolie sur d’autres terrains, que ce soit le rock façon Vampire Weekend sur « Liebe & Hass » ou la « mélo » ensoleillée, tiakolesque, de « Ferienjob ».

Une variété d’ambiances rendue cohérente par l’interprétation et les textes de Symba. Avec sa voix légèrement filtrée pour la rendre cotonneuse, sa manière de poser tout en flegme et en confiance l’autorise à se montrer vulnérable mais jamais larmoyant ou impudique. Ainsi sur « Keine neuen Freunde », l’arrogance d’un rappeur et la célébration sincère et solaire de l’amitié ne font plus qu’une : « Shawty, vor zwei Sachen hab’ ich Angst, nur / Vor Gott und dass es Team nicht gut geht » (Shawty je n’ai peur que de deux choses : de Dieu, et que l’équipe n’aille pas bien.) Si l’artiste ne fait pas mystère de la priorité qu’il accorde à ses proches sur le reste du monde, sa manière de retranscrire le psyché d’une certaine jeunesse berlinoise tend vers l’universel, comme sur « Bunte Farben » où il fait se rencontrer en une poignée de mots la fête et la dépression: « Du weißt, dass es mir zu viel ist, schau hin, es vergeht die Zeit / Meine Freunde sind auf Depris, tanzen traurig in ‘nem Kreis » (Tu sais que c’est trop pour moi, regarde, comme le temps passe / Mes amis sont en dépression, dansent et tournent en rond.) Petits trafiquants et gros consommateurs, fêtards no future ou rêveurs solitaires, tout le monde semble chercher un peu de lumière à travers les nuages dans le Berlin gris que Symba décrit avec chaleur. Porté par un amour salvateur pour sa vie, comme pour mieux tenir contre la haine avec un grand h, celle du titre de l’album, auquel l’artiste dans ses songes refuse de croire : « Hab’ letzte Nacht geträumt, dass dieses Land uns wirklich liebt » (J’ai rêvé la nuit dernière que ce pays nous aimait vraiment.)