Sherifflazone, hell or high water
Interview

Sherifflazone, hell or high water

Fervent représentant de la DMV Crank en France, Sherifflazone a gagné le respect de pairs et auditeurs, d’Évry aux tréfonds de Washington. Pour l’Abcdr du Son, le rappeur revient longuement sur son parcours et le son qu’il souhaite créer.

Photographies : Camulo James pour l’Abcdr du Son.

Début 2024, un morceau de rap français secouait le réseau social TikTok au point de traverser l’Atlantique jusqu’à l’est des États-Unis. “AMIRI” de Sherifflazone, initialement sorti en exclusivité sur SoundCloud, était alors largement salué et propagé par les rappeurs locaux dont il reprenait les codes : la scène DMV Crank, un sous-genre dérivé de la trap et la drill. Homologué par ses pairs américains, avec qui il travaille désormais en étroite collaboration, Sheriff a très vite intégré sa mission : s’approprier la Crank et édifier son propre son à partir de ces barz et ces drums décalées.

La première pierre, DMVP, est sortie le 17 janvier dernier. Pourtant, son auteur fait ses armes depuis bien plus longtemps – très loin de Washington DC mais au cœur du 91, à Évry-Courcouronnes. Son parcours, inspiré de la passion de son paternel, démarre à l’âge de huit ans ; et de ses aînés à l’ingé son de son studio aux Pyramides, Sherifflazone grandit entouré de professeurs. Pour l’Abcdr du Son, le rappeur revient longuement sur son parcours, sa manière de créer et de voir la création.


Abcdr du Son : J’aimerais commencer par citer une de tes phases. Sur « LOCAL », tu dis : « On rappait dans la cour, nous on parlait pas de pesos. » Où et comment as-tu commencé à rapper ?

Sherifflazone : J’ai commencé très jeune, à partir de mes huit ans. J’étais encore en primaire. Tout le monde écoutait de la musique, mais je ne connaissais personne qui en faisait vraiment. Moi, je suis né dedans puisque mon père en faisait. J’ai grandi avec ça, j’assistais à toutes ses sessions, j’ai pris un peu de lui. Quand j’ai eu l’âge de constituer des textes sortis de ma tête, j’ai commencé à écrire. Mais avant ça, je m’entraînais sur les textes déjà existants de mes rappeurs préférés. Je voyais que j’arrivais à retenir un texte entier, donc j’ai décidé de commencer à écrire les miens dans la cour de récréation. Je demandais leur avis à mes potes, et j’avais tout le temps de bons retours, donc je me suis mis à fond dedans. Arrivé au collège, j’ai rencontré un pote, qui est toujours mon pote aujourd’hui et qui avait un home studio à cette époque-là. Lui ne rappait pas, mais il m’a emmené chez lui et fait visiter. Son père aussi était dans la musique. Aux Pyramides [quartier à Évry-Courcouronnes, ndlr], il y avait beaucoup de darons qui faisaient de la musique. Les nôtres se sont rencontrés et on a noué des liens. On a commencé comme ça. Au début, son père nous enregistrait, puis on a commencé à le faire tout seuls, on a pris nos marques. J’ai commencé les prods un petit peu après avoir commencé à rapper. On faisait du son tout le temps, soit des freestyles au sein même du collège, soit à la sortie des cours. Après, on s’est un petit peu professionnalisé. Le quartier a commencé à nous soutenir, puis ailleurs.

A : Quel genre de musique faisait ton père ?

S : Un peu de tout. Du rap, de l’afro… Il faisait beaucoup d’old school mélangé avec énormément de sonorités africaines, c’est-à-dire que c’était beaucoup de samples africains avec des drums bien boom-bap. Il avait sa patte aussi, donc c’était parfois un petit peu plus expérimental. Il testait des choses à droite, à gauche, mais ça sonnait tout le temps bien. Il avait des potes à lui qui faisaient des prods et se joignaient parfois sur la même prod, ça donnait des trucs excellents.

A : C’était une énergie collective.

S : Exactement. C’est ça que j’ai voulu prendre, justement. J’ai vu comment il opérait : il faisait beaucoup de musique seul, mais quand il était accompagné, c’était une vraie énergie collective. Tout le monde se donne de la force, chacun ramène son couplet et à la fin, le son est dingue. J’ai voulu récupérer ça de mon père avec mes potes.

A : Il le faisait de manière professionnelle ?

S : Non, pour la passion. Il ne comptait pas en faire quelque chose de sérieux. Un Noël, on a reçu un ordinateur, et directement, j’ai installé FL sur le PC. C’est là que ça a vraiment commencé. J’avais huit, neuf ans. J’avais fait des petits tests sur le PC de mon père au début, mais rien de concluant, parce qu’il m’aidait beaucoup. Là, j’ai commencé à me débrouiller un petit peu tout seul, tester ce que j’aimais bien, ce que je n’aimais pas, etc. 

A : Ça doit être compliqué d’appréhender FL à seulement huit ans…

S : C’est chaud, oui ! Mais franchement, je m’en sortais. À chaque fois qu’il y avait un petit problème, que j’avais un petit blocage, je demandais à mon père de m’aider et ça glissait. Après, j’ai appris au fur et à mesure. J’ai réussi avec le temps à avoir les résultats que je voulais. Au début, tu fais un petit peu n’importe quoi, tu vois ce qui marche, ce qui ne marche pas, et à force, tu captes ce que tu dois vraiment faire et tu le fais.

« J’ai grandi avec la musique de mon père. Quand je pouvais assister à une session, j’y assistais et je m’inspirais. »

A : Quel genre de musique tes parents écoutaient ?

S : Beaucoup de Snoop Dogg, Wu-Tang, Mobb Deep, Ludacris, Eazy-E. J’ai énormément de références comme celles-ci, anciennes. Sinon, c’était beaucoup de musique du bled, et les sons de mon père. Ses instrus tournaient à la maison, ainsi que ses sons et ceux qu’il faisait avec ses potes. J’ai grandi avec ça. Je suis né à Montfermeil et j’ai déménagé à Evry à mes trois, quatre ans. C’est à partir de là qu’il a commencé à se faire son réseau là-bas, qui passait à la maison faire du son. Quand je pouvais assister à une session, j’y assistais et je m’inspirais. Pour ma part, comme j’ai commencé à écouter du rap très jeune, je ne comprenais pas forcément ce que j’écoutais au début. C’est en grandissant que j’ai commencé à capter un peu. Les premières vraies baffes que je me suis mangées, c’était les premières punchlines de La Fouine et Booba que j’ai comprises. J’écoutais aussi beaucoup Sultan, Rohff et Youssoupha à cette époque-là. À l’âge où j’ai commencé à comprendre les lyrics et que ça m’a touché pour de vrai. Avant, c’était juste la rythmique et le flow que j’aimais bien. À force, j’ai kiffé cet aspect lyrical du rap, même si je ne me focalise pas sur ça dans ma musique aujourd’hui.

A : Tu disais que tu rappais des morceaux qui existaient déjà, lesquels ? 

S : Des morceaux de Sultan. Le morceau de Sultan, « Ils sont pas prêts », je le connaissais par cœur, sur le bout des doigts. Je le chantais partout dans la cour de récréation. C’est là que j’ai capté que je pouvais faire quelque chose. Parce que ce n’est pas tout le monde qui arrive à se placer, même si ce n’est pas son texte. Ce n’est pas évident, à cet âge-là surtout. J’écris mon premier texte à onze ans, je suis en sixième. J’ai grandi dans un milieu où les gens sont très méchants, ils ne vont pas hésiter à te dire si t’es éclaté, ils vont briser tes rêves. Si tu es vraiment éclaté, que ce soit dans le foot ou dans n’importe quoi, ils vont te dire « frérot, lâche ça ». Dieu merci, ça ne m’est jamais arrivé. On m’a toujours donné la force de continuer pour encore plus choquer, ne pas rester sur mes acquis. Ceux qui s’y connaissaient le mieux m’ont souvent donné des conseils, sans forcément discréditer ou manquer de respect, juste pour essayer d’améliorer le truc. J’ai toujours suivi les conseils que je pensais logiques. Je les ai appliqués et ça m’a fait évoluer dans plein de choses, surtout dans le beatmaking. J’ai énormément d’amis qui bossent dedans et j’apprends encore d’eux aujourd’hui. 

A : Quand tu as parlé de tes premières claques, tu n’as cité que du rap français. Et le rap US dans tout ça ?

S : C’est venu un petit peu après, à partir de mes 13 ans. Je me suis mangé la claque Young Thug, d’un pote qui l’écoutait beaucoup et me l’a fait découvrir. Au début, je ne capte pas. Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour comprendre. Après, il y a Lil Keed, Lil Baby, et surtout Gunna. Les prods m’inspiraient beaucoup. Leurs flows aussi, parce qu’à ce moment-là, je ne comprenais pas l’anglais et mon pote non plus, donc on se basait vraiment sur les flows, on ne cherchait pas à comprendre ce qu’ils racontaient. 

A : Est-ce que tu as très vite su que tu voulais miser toutes tes billes sur la musique plutôt que sur l’école ?

S : Pas tout de suite. J’ai continué les cours longtemps et je me suis spécialisé dans la coiffure. J’ai été barber pendant très longtemps. Malgré le fait que je travaillais beaucoup le rap, mon flow, pour avoir le meilleur rendu possible, je me disais que dans tous les cas, ça n’allait pas arriver en un claquement de doigts. J’ai continué à bosser jusqu’aux premiers signaux qui sont venus me montrer que ça allait bientôt arriver. Et dès que j’ai été sûr, que j’ai touché mon premier billet dans la musique, j’ai dit au revoir.

A : Est-ce que les doutes que tu avais au début étaient en partie dus au fait que ton père ne vivait pas de la musique ?

S : Déjà. Après, je me suis raisonné seul en me disant qu’il y avait plein de facteurs qui jouaient. Ce n’est pas la même époque. Aujourd’hui, il y a plein d’outils qui nous sont mis à disposition pour y arriver beaucoup plus facilement qu’à cette époque-là. Il faut profiter de ces choses-là. Eux ne sont pas forcément au courant qu’il y a tout ça pour nous, pour pouvoir aller loin. C’est pour ça que j’y croyais quand même, mais je n’étais pas non plus persuadé que ça allait arriver un jour ou l’autre. Je faisais juste mon taf. Et si un jour ça paye, ça paye.

A : La « génération Internet » a beaucoup plus d’outils.

S : Exactement. Ça facilite tout le monde. Surtout moi, ça m’a beaucoup aidé dans le développement et la promo de ma musique. Je n’ai pas eu besoin de faire grand-chose puisque les gens utilisaient le son à ma place.

« Quand on a commencé le rap, le sujet principal, c’était la violence. C’était notre mentalité, on ne rappait que comme ça. »

A : Sur « SHINE », tu dis que tu rêvais devant ton cahier de rap. Qu’est-ce qu’il y avait dans ce cahier ?

S : Il y avait beaucoup de textes. Et je ne voulais pas qu’on tombe dessus [rires]. Quand on a commencé le rap, le sujet principal, c’était la violence. Personne n’était fan de ça dans ma famille, malgré une maîtrise entendue, ils entendaient que je n’étais pas nul. Mais cet aspect-là ne leur plaisait pas trop. Sauf qu’à ce moment-là, c’était notre mentalité, on ne rappait que comme ça. Quand j’ai commencé à prendre un petit peu en maturité, là, j’ai pu plus facilement assumer mes textes. 

A : À quel moment tu te lances sur SoundCloud ?

S : Quand on se lance sur SoundCloud avec CJ, on doit être en cinquième, quatrième. On est restés en duo de la sixième à la troisième, un bon quatre piges. Au début, on sortait juste quelques sons comme ça, beaucoup sur YouTube, en images. On a sorti une petite mixtape sur SoundCloud qui n’est plus disponible aujourd’hui. C’est après que je suis parti en solo et que j’ai vraiment commencé à envoyer sur SoundCloud beaucoup plus régulièrement qu’en groupe. C’était beaucoup de rappeurs de ma ville qui me donnaient de la force à ce moment-là. Mais quand ça a commencé à tourner davantage, j’ai pu avoir quelques collabs avec d’autres petits artistes comme moi qui étaient dans l’underground et dropaient aussi régulièrement sur SoundCloud. J’ai fait énormément de feats et d’open verse [morceau sur lequel un.e autre artiste peut ajouter son couplet, ndlr].

A : J’ai l’impression que toute ta vie, tu as été très entouré en tant que rappeur.

S : Beaucoup, oui. Quand je me suis lancé, personne ne savait vraiment à quoi s’attendre. Il faut savoir que quand je sors mon premier son, je vais directement avouer à mes parents que je rappe. Ils ne le savaient pas et je ne voulais pas qu’ils le découvrent d’eux-mêmes. Je me lève, je les convoque dans leur chambre, et je dis « je fais du rap » [rires]. J’étais serein. Je leur fais écouter, ils kiffent mais ne sont pas d’accord avec les paroles. Ils ne me le disent pas tout de suite, au début, le daron est juste choqué. Le lendemain, il ramène son pote et lui fait écouter. Son pote lui dit : « Fais quelque chose avec ton fils. Il faut qu’il se calme un peu, mais fais quelque chose. » À l’époque, il y a le Studio Bunker, aux Pyramides, qui me donnait énormément de force. Je ne payais même pas mes sessions, ils ont vu le potentiel dès la première et savaient que je n’étais pas en âge d’assumer 25 euros de l’heure. Ils m’ont vraiment pris sous leur aile. 

A : Il y a une période où tu commences à être très actif sur SoundCloud. Qu’est-ce qui motive le fait que tu t’y mettes à fond ?

S : À ce moment-là, ça devenait un peu compliqué dans ma vie personnelle, donc il fallait que je fasse quelque chose pour de vrai. Je ne voulais pas continuer à coiffer des gens toute ma vie. À chaque fois que je rentrais du taf, mal de dos, mal de chevilles, etc. Il fallait que je me sorte de là, c’était une sorte de défi que je me lançais à moi-même. À 19 heures, j’annonçais dans ma story que trois sons allaient sortir avant minuit, et les sons en question n’existaient même pas encore. C’était pour me motiver. Les gens ont commencé à se questionner sur ma productivité, en mode « ce n’est pas normal ». Ça a solidifié la petite communauté que j’avais à ce moment-là. J’ai drop plusieurs mixtapes, je commençais à être référencé dans les commentaires, TikTok, etc. C’est là que j’ai eu les tout premiers contacts avec des beatmakers, des graphistes ou des réalisateurs que je ne connaissais pas du tout.

A : Et début 2024, quand tu sors « AMIRI », il se passe quelque chose. D’où est-ce qu’il part, ce succès ?

S : Je sors « AMIRI » sur SoundCloud et il streame beaucoup plus que tous les autres sons. Je suis content, je le fais savoir et je drop un son sur YouTube un peu après qui ne fait pas du tout les mêmes stats. Je fais une story où je gronde un peu ma communauté, et je dis que je supprime « AMIRI ». Je mets le son en privé, et ça échauffe la foule. Ça a commencé sur TikTok avec une vidéo « FREE AMIRI », « LIBÉREZ AMIRI ». Une vidéo, deux vidéos, trois vidéos, puis l’une d’elles devient virale, et ça atterrit dans les oreilles des Américains. C’est là que c’est devenu n’importe quoi et où je n’ai plus trop pu suivre ce qui se passait. Ça allait beaucoup trop rapidement. À partir du moment où le mec de Washington a fait le TikTok dessus, ça a pété. Je suis tombé dans les oreilles de Wemby et dans celles de tous les rappeurs de Washington que j’écoutais à fond. J’ai enfin pu concrétiser les collabs avec eux, parce qu’avant ça, je n’y avais pas accès. À ce moment-là, moi, je pète les plombs.

A : En France, quand on est un rappeur, on prend inévitablement nos inspirations des États-Unis. Sachant ça, qu’est-ce que ça fait d’être reconnu par des pairs là-bas ?

S : Ce que je me dis, c’est qu’il faut maintenir. C’est super, on a leur reconnaissance, le blaze tourne, les gens m’écoutent pour de vrai – mais maintenant, il faut faire en sorte que ça dure. Il ne faut pas que ce soit un effet de mode, donc derrière ça, je me mets directement à bosser pour trouver de nouvelles sonorités, celles qu’on a abordées dans le projet récemment. Il y a des coins dans lesquels je n’étais jamais allé de base, mais il faut le faire. 

« Je n’avais jamais vraiment entendu cette Crank là, authentique mais en français. C’était plus de la DMV sur des prods axées plug ou drill. »

A : Les gens vont très vite t’associer à un sous-genre de la DMV, la DMV Crank. Comment tu le découvres ?

S : Je découvre la DMV Crank avec Baby Jamo, et c’est lui qui me fait accepter le truc. Parce que de base, j’avais un peu de mal avec les sonorités et les barz décalées. J’écoute un son, truc de ouf, deux sons, truc de ouf, trois sons, truc de ouf. Après ça, j’écoute un autre artiste et je vois qu’il rappe comme lui, mais à sa façon. Puis d’autres ! Ils ont tous des voix très juvéniles et quand ils envoient leurs barz, on sent que ça sort de leur crâne quand ils sont dans la cabine. Ils sont sous je ne sais quoi, et ça envoie. Je kiffais cette énergie parce qu’au final, le son est un vrai enchaînement de barz. Les prods me faisaient péter les plombs, parce que je n’avais jamais entendu ça. On avait beaucoup entendu de drill à ce moment-là, et de trap, à foison. Mais quand j’entends ça, je me dis: « non, je ne peux pas le laisser. » J’aimais beaucoup l’evil plugg aussi, ce sous-genre de la plug un peu plus dark, ce que faisait Slimesito, etc. J’ai commencé à rapper sur ça avant de me mettre à la Crank. 

A : Tu avais envie de te l’approprier.

S : Voilà ! Je n’avais jamais vraiment entendu cette Crank là, authentique mais en français. C’était plus de la DMV sur des prods axées plug ou drill. Beaucoup de prods vraiment « new wave », sans que ce soit vraiment Crank comme dans les bas fonds de Washington.

A : Tu n’écris pas tes textes ?

S : Aucun morceau du projet n’est écrit. Je rentre dans la cabine, je ne suis pas dans mon état normal et j’envoie ce que je dois envoyer [rires]. Je dis ce qui me passe par la tête en essayant de garder une certaine cohérence, en essayant de toujours affûter mes rimes. Quand j’ai commencé la DMV Crank, au début, j’écrivais mes textes. Et puis un jour, je me suis dit que j’allais tester comme ça, voir ce que ça donne. Je voyais que c’était aussi fluide que quand j’écrivais mes textes, voire plus, donc j’ai opté pour cette technique-là plutôt que l’autre. Je préférais être à l’aise pendant que je faisais mes sons plutôt que de me casser la tête sur mon téléphone à écrire un truc pendant trente minutes pour qu’au final, il ne me convienne pas. Si ma barz n’est pas carrée, je l’enlève et j’en refais une mieux. Je peux modifier sur mesure au lieu de tout faire d’un coup et de ne pas trop être sûr de ce que ça va donner en globalité. Je peux vraiment travailler et me concentrer sur chaque seconde du son. C’est plus spontané, tu es plus susceptible de mieux dire les choses.

A : Même dans les flows, ça te permet d’avoir plus de liberté.

S : C’est ça ! Ce que je trouve chiant aussi, c’est que tu peux écrire un 16 mesures, un long texte sur ton téléphone et quand tu arrives au studio, à la moitié du texte, tu oublies le flow que tu as fait quand tu l’as écrit. Ça m’arrive beaucoup trop souvent, il fallait remédier à ça.

A : Comment s’est passé ton séjour aux États-Unis ?

S : On est allés directement à la source, à Washington, et on a été très bien accueillis. On a fait beaucoup de collaborations, que ce soit avec des beatmakers, des ingés son, des vidéastes, et même des photographes puisqu’on a shooté la cover de DMVP là-bas. C’était rempli d’opportunités. Au moment où je fais « FUTURAMA », par exemple, je n’ai jamais vu le beatmaker. Je ne sais pas à quoi il ressemble. Juste après, on se retrouve à Washington à faire du son dans un grand studio. Ehuncho6, qui a fait la prod de « AMIRI », je ne savais pas non à quoi il ressemblait, et qu’il avait seulement 16 ans ! On a aussi pu faire la collaboration avec Skino, un très bon rappeur de Washington que j’ai beaucoup écouté. Et toutes ces personnes sont dans le respect. On pourrait croire qu’ils sont arrogants – surtout en me voyant arriver avec mon statut de Français qui vole leur délire – mais c’était cool de voir qu’ils acceptent et kiffent. J’ai beaucoup de chance. Ça a tout changé.

A : Comment as-tu construit DMVP ?

S : On a fait un tri et on a sélectionné les meilleurs morceaux. Il y a eu beaucoup de versions de DMVP différentes. On est très satisfaits de la version finale. Il y a énormément de beatmakers différents, car je pose à la maison aussi, ce qui fait que je cherche beaucoup dans mon mail. Je fouille, c’est ce qui s’est passé pour « EASTPACK » et « SHINE », c’était vraiment de la chance.

A : Est-ce qu’il t’arrive encore de travailler sur tes propres prods ?

S : Ça m’arrive. Ce ne sont pas des sons qui sortent, je le fais pour le plaisir. Il n’y a que « STACK » que j’ai composé dans DMVP. J’avoue que j’ai du mal à poser sur mes propres prods. Vu que je les connais par cœur, je ne découvre rien, rien ne me surprend. Alors que quand les prods sont faites par d’autres, à chaque fois que je les réécoute, j’entends des trucs que je n’avais pas entendu. C’est la prod qui me permet de prendre une direction.

A : Il y a deux morceaux qui sont très différents du reste, « FAST FORD » et « DMVP », qui sont plutôt mélancoliques. Tu voulais t’essayer à des terrains différents ?

S : Oui, il fallait tenter ce côté-là. Je trouvais ça relou d’arriver avec un projet full trap, full DMV Crank. Déjà que ce n’est pas super facile à écouter pour ceux qui n’ont pas encore capté le truc… Si des gens ne sont pas forcément touchés par la Crank, ils pourraient l’être par ces morceaux-là. On a essayé d’en faire pour tout le monde, et pour que ce ne soit pas redondant. Il faut savoir que dans la Crank, tout est semblable. Les prods se ressemblent beaucoup, c’est un peu comme la drill. Il fallait casser cette redondance en l’abordant sous d’autres angles. Et comme on est arrivé avec la Crank, quelque chose qui existe déjà, on a voulu trouver une sonorité qui avait rarement, voire jamais été entendue par quiconque. C’est pour ça qu’on arrive avec « EASTPACK » et « JUMPMAN ». On essaie de ramener quelque chose, de créer notre propre sound. On est encore en train de travailler ça et on est sur la bonne voie d’ailleurs.

A : « JUMPMAN »…

S : C’est du n’importe quoi [rires]. J’étais dans le métro, je revenais de Bruxelles et le son « Juju on That Beat » m’est venu en tête d’un coup alors que je ne l’avais pas entendu depuis des lustres. Le frérot avait cassé ça ! J’ai gardé le truc en tête pendant plus de deux semaines, puis je suis allé à Londres et j’ai fait le concert avec Fimiguerrero. Le lendemain, je rentre en France et je me dis : « c’est aujourd’hui ». À la base, c’était sur une prod beaucoup plus sérieuse, une sorte de Drake type beat. On a reprod le son et au début, on kiffait tous, sans que ça nous transcende non plus. Le lendemain, on réécoute… Les gars, c’est quoi cette dinguerie ? C’est le recul qui nous a fait capter. J’ai pété les plombs.

A : Maintenant que tu as sorti DMVP, quelle est la prochaine étape ?

S : Explorer de nouveaux délires. Ça va toujours sortir des sons Crank, mais sur d’autres terrains. De la Crank plus axée sur les samples, etc. Il y a beaucoup de remixes de hits faits il y a longtemps, mais qui sont repris avec des drums de DMV Crank. On va essayer de ramener ça aussi. Il y a un mec qui s’appelle Stop Leakin, il est aussi passé sur « On The Radar ». C’est un gars de Washington qui se fait produire par des producteurs locaux. En ce moment, il ramène un nouveau sound, il garde l’essence de la Crank mais avec des samples. On va tester toutes ces choses-là, en gardant la Crank en haut. On va prendre la température.

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