Rocé - Identité en crescendoRocé Amitié et Amertume

Extrait de Identité en crescendo

L’amertume est un café, un sale goût amer mais ça revigore. L’amitié ? C’est juste le petit sucre qui l’accompagne, ça apaise…

L’enfance a besoin d’escorte dans le souci du lendemain. On choisit pas toujours ses potes, souvent ça vient comme ça vient. On forme des groupes qu’on supporte, croire à un destin commun. Ça rend sûr, ça enveloppe, l’amitié sur le terrain… Y’a des violences qu’on voit pas, comme un sourire trop grand pour être vrai ; des bruits qui peuvent blesser, quand on se connaît depuis le CP. Mais on sort les mauvais morceaux, parce que ça sert de parler, surtout quand ta bande glande trop, et que t’as le prestige de la saler… T’aimerais savoir tout ce qui se dit, tu flippes de te faire écraser, car celui qui sait qui parle à qui, sait avec qui parler : c’est dit et redit, mais chaque mec que tu vas charrier offre des galons à prendre, un prix, une case sur le damier.

On tend une main, tu tends la tienne, c’est pas comme se serre l’étau. Tu sers un ressort qui s’agrandit dès que tu tournes le dos. Dans la société faut être le meilleur ? C’est bateau. Dans le jeu social faut être le meilleur ami du plus grand salaud… La pression est de taille, l’hypocrisie est le sort de ceux qui ont besoin de ça pour faire valoir leurs efforts. C’est toujours le même refrain : on dit "A la vie, à la mort", puis à la mort du besoin, on fait plus les mêmes efforts… Ah ! la jeunesse, si fragile et quel germe le stress, apprentie dans un jeu social fourré de cynisme et tristesse. Si tes potes sont la meilleure arme, ça fait mal quand elle te tire dessus, par l’abus de confiance, déçu.

Voilà, et on grandit, et on pense seul, et on assume et il nous reste un pote ou deux, les autres se renouvellent comme les plumes… Finit-on par accepter que ces relations nous embrument ?
Non, parce que ce qu’on aime dans l’amitié, c’est l’amertume.

L’amertume est un café, un sale goût amer mais ça revigore. L’amitié ? C’est juste le petit sucre qui l’accompagne, ça apaise…

Plus tard, tout recommence encore, parce que le besoin est là. Personne n’est surhumain, personne n’a envie d’être seul. C’est marrant : quel que soit ton statut, quel que soit l’endroit, c’est les mêmes embrouilles qu’on trouve, les mêmes histoires que les gens veulent, le même jeu social des petits chefs, des petits cons, des petites victimes, des meneurs, des lèche-bottes, et des grandes gueules… C’est encore plus pathétique parce qu’on est moins jeune, la connerie authentique. Sans excuses car l’innocence est en deuil.

Monde d’adultes, de collègues ? Besoin que les collègues deviennent amis pour que dans les embrouilles l’affectif détache le grave, et puis besoin de monter dans ce groupe d’amis pour que tu ais à ton actif un rôle pas trop brave… On s’était donné rendez-vous dans dix ans. "Ah ! l’ bâtard ! il a réussi l’enfoiré, putain, le con !" T’es jaloux, c’est grillé, je vois ça dans ton expression - à pas faire attention, la vérité sort d’impulsions, et on voit sur ton visage, la faille, le truc, le petit défaut. Le truc qui nous sépare, par des pensées de petits salops mais on garde ça pour soi, parce qu’on te dirait parano. En fait on devient seul quand le confident devient le ragot.

Voilà, on a grandi et on pense seul et on assume, et il nous reste un pote ou deux, les autres se renouvellent comme les plumes. Finit-on par accepter que ces relations nous embrument ? Non, parce que ce qu’on aime dans l’amitié, c’est l’amertume.

L’amertume est un café, un sale goût amer mais ça revigore. L’amitié ? C’est juste le petit sucre qui l’accompagne, ça apaise…