Interview Aurelius

Aurelius ou l'étonnante histoire d'un anonyme beatmaker bordelais devenu fournisseur de son d'une partie de Queensbridge. Découverte et réinterprétation du rêve américain sur l'asphalte new-yorkais.

2006-05-21 00:00:00 Propos recueillis par Nicobbl

Abcdr : Peux-tu te présenter ?

Aurelius : Aurelius, beatmaker de Bordeaux.

A : Comment es-tu venu au Hip-Hop ? Et à la production ?

A : J'ai commencé à écouter du rap aux alentours de 1994-95. A l'époque c'était le début du Wu-Tang et c'est d'ailleurs, entre autres, grâce à l'album d'ODB que je m'y suis mis sérieusement. A partir de ce moment là j'ai plus lâché l'affaire. Plus tard, j'ai commencé à m'intéresser au son et à me poser des questions. Je savais pas comment ça marchait et comment on faisait un son. J'étais encore bien loin d'entendre parler d'un sampleur, alors je me suis acheté des platines, enfin si on peut appeler ça des platines.

A : Elles étaient si pourries que ça ?!

A : Oui je crois même pas avoir réussi à faire un scratch avec. La marque c'était KAM, d'ailleurs je dois être le seul à connaître. Mais bon, à moins de 1000 francs la platine fallait pas s'attendre à grand chose. Ceci dit à l'époque j'y connaissais rien et vu mon budget, je pouvais pas prendre autre chose, alors j'ai choisi les moins chères. J'avais aussi une petite boite à rythme. Je faisais mes sons en direct en les enregistrant sur un poste à cassettes, c'était plus du bidouillage qu'autre chose.

Ensuite j'ai découvert une boutique Hip-Hop à Bordeaux, la seule a l'époque, et ils vendaient des sapes et des vinyles. J'ai commencé à y passer de plus en plus de temps. J'y restais parfois des après-midis entières à écouter les dernières sorties. C'est là que j'ai rencontré les bonnes personnes qui m'ont aidé et aiguillé. Le premier vrai son que j'ai fait c'était avec un petit logiciel que j'avais acheté avec un pote.

A : C'était quoi comme logiciel ?

A : Ca s'appelait Music Center de Micro Application. Et c'était plus un gadget qu'un vrai logiciel de son, mais bon…je pouvais enregistrer et éditer des samples donc ça me suffisait largement pour débuter. J'avais samplé là-dessus un morceau de "Shaft" et c'est bien après que je me suis acheté mon premier sampler. D'ailleurs je bosse toujours avec ce sampler, le S2000.

A : Rétrospectivement, quelles sont les premières productions et les premiers albums qui t'ont marqué, ceux qui t'ont donné envie de passer du stade d'auditeur à celui de producteur ?

A : J'ai écouté un paquet d'albums en boucle mais celui qui m'a mis la plus grosse claque c'est "Moment of truth" (Gang Starr). Celui-là, il a pas quitté ma platine pendant plusieurs mois. Après je crois que de toute façon, dès le départ, j'ai voulu faire du son.

A : Apparemment tu es en contact avec un certain nombre de rappeurs de Queensbridge, qui, en plus, ont été très impressionnés par tes productions. Comment a pu se faire la prise de contact ?

A : C'est un peu long à expliquer. Je suis parti à New York pour la première fois en 2004 avec ma copine. J'avais pris avec moi des CD de démo et puis vers la fin de mon séjour je me suis dit qu'il fallait que je me bouge alors j'ai décidé d'aller à Queensbridge. En fait tout est parti de là.

Sans rentrer dans les détails, un matin j'ai pris le métro direction le Queens, je me suis arrêté a Queens Plaza puisque c'était la station la plus proche du pont. J'ai marché un peu et j'ai fini par me retrouver en face de QB. Je suis rentré sur le Hill, la place centrale de Queensbridge. Après, pour résumer, je suis passé par différents intermédiaires pour, en gros, a la fin de la journée, me retrouver avec A.Dog et Ty Nitty, à chiller dans le van promotionnel d'Infamous Mobb. Tout ça en écoutant mes sons.

Depuis je retourne régulièrement à Queensbridge, ça aide forcement au niveau des contacts vu qu'ils se connaissent tous. Du coup, j'ai traîné avec beaucoup de gars et beaucoup de rappeurs au quotidien (ACD, Blitz, Infamous Mobb, Nature, Killa Sha, etc...).
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A : Sur quels projets travailles-tu actuellement ? (des noms, des noms !)

A : J'ai pas vraiment de projet perso, j'essaie juste de bosser mes beats et d'avancer. Le problème à QB c'est qu'il y a beaucoup de rappeurs mais peu d'entre eux sont vraiment signés. Alors j'essaie de me concentrer sur ceux qui ont des projets concrets comme Infamous Mobb. Ils vont sortir leur troisième album sur lequel je devrais avoir une ou deux prods…vu qu'au départ j'ai fait l'erreur de filer mes sons à un peu tout le monde. Y'aura sûrement une collaboration avec J-Roc un mec de QB qui déchire et qui a beaucoup de choses à raconter. [NDLR: à ce sujet, lire l'article "J-Roc : from crack to rap"]

A : Tu as déjà sorti officiellement des morceaux ?

A : J'ai sorti un maxi en 2002 ou 2003 avec des MC de Bordeaux et de Toulouse. C'était un bon maxi mais j'avais fait aucune promo donc forcément j'ai pas vendu grand chose.

A : Tu as fait d'autres trucs ?

A : Non, en dehors de ce maxi, et de quelques petites collaborations sur Bordeaux, je n'ai rien sorti de plus.

A : Avec quel matériel travailles-tu ?

A : Je bosse avec le même matériel qu'à mes débuts, c'est à dire un sampleur S2000, Cubase et depuis peu un Triton. Ceci dit faudra quand même que j'investisse un peu un de ces jours.

A : Apparemment tu fais plus dans la composition que dans le sample. Pourquoi ?

A : Ca c'est plutôt récent, et d'ailleurs tu m'aurais dit ça y'a deux ans je t'aurais pas cru. Disons que le fait de composer te permet de faire passer l'émotion que tu veux alors qu'avec le sample t'es pas complètement libre. En plus de ça, la compo' c'est un confort personnel, j'ai plus besoin d'aller me prendre la tête a trouver le sample qui déchire. De toute manière je pense que la compo' c'est ce qui me correspond le mieux. Enfin ça ne veut pas dire que je ferai plus de son avec un bon sample de soul.

A : Avec le développement de logiciels assistés par ordinateur, j'ai l'impression qu'il y a une vraie démocratisation de la production, dans le sens où tout le monde peut faire des beats. La réussite de quelqu'un comme 9th Wonder qui utilise, entre autres, Fruity Loops, qui pourrait sampler des MP3 mais ne le fait pas, illustre à mon avis assez bien cette idée. Qu'en penses-tu ?

A : Comme je te disais, moi il m'a fallu des années avant de comprendre comment faire et quoi acheter pour faire du son. Maintenant le gamin qui veut se mettre au son il allume Internet et tout lui est donné. Je pense que le truc est un peu moins magique qu'avant. C'est clair qu'on est dans une autre époque, où tout le monde rappe, tout le monde fait du son.

D'un autre coté maintenant si tu veux vraiment réussir t'as vraiment intérêt à être vraiment au dessus du lot, tellement y'a de la compétition.

A : Réaliser un album instrumental, c'est un rêve façon projet un peu fou, une réalité ou tu n'y penses même pas ?

A : Je pense que c'est vraiment trop tôt pour ça, je vais d'abord essayer de me faire un nom et après on verra.

A : Dans une ville comme New-York où le Hip-Hop est franchement omniprésent, et où il est difficile de percer, on pourrait se dire que le relatif succès de producteurs ou collectifs français (difficile de ne pas évoquer Get Large) là-bas tient du miracle. Qu'en penses-tu ?

A : Au contraire, pour être honnête je pense que le fait d'être français est un atout. Moi ça m'a aidé et ça, j'peux pas le nier. Si j'avais été un petit blanc de là-bas je sais pas si j'aurais eu le même accueil à QB. Au départ la curiosité a joué un grand rôle. Après c'est clair que t'as intérêt a être sûr de tes sons si tu te pointes là bas pour ça. Parce que s'ils aiment pas ce que tu fais ils perdront pas leur temps avec toi.

A : En fin d'année dernière on pouvait lire pas mal d'articles proclamant haut et fort que New-York n'était définitivement plus la place forte du Hip-Hop, et que tout se passe désormais à Houston. Quel est ton avis là-dessus ?

A : C'est clair que si tu allumes ta TV et que tu regardes BET, tu verras que des vidéos down south. Et bien évidemment les magazines parlent de ce coté grand public…Mais le rap s'arrête pas a BET ou MTV. Donc de là dire que tout se passe à Houston ça me semble un peu exagéré.

A : Tu vis à Bordeaux, ce n'est pas trop frustrant de vivre à distance cette espèce de rêve américain ?

A : Oui par rapport à la musique ça serait beaucoup plus facile pour moi d'être là-bas. Après, le rêve américain tu peux le vivre que si t'as vraiment un bon job parce que si c'est pas le cas t'y resteras pas longtemps. Aprés j'te dis ça parce que je connais le coté ghetto. La plupart des gars que je connais là-bas travaillent pas. En tout cas pour l'instant, moi je suis bien à Bordeaux.

A : Tiens, question de cerner un peu mieux tes goûts musicaux, peux-tu nous citer cinq morceaux qui t'ont particulièrement marqué ces derniers temps ?

A : Bon, qui m'ont marqué, c'est peut être un peu fort mais voilà les morceaux que j'écoute en ce moment:

Busta et Kelis: 'I love my bitch'
Styles P: 'My favorite drugs'
Ghostface: 'Momma'
Lil Kim: 'Last day'
Mobb Deep: 'Speakin' so freely'

 

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