Interview Djamal

Djamal et Kabal auront marqué au fer rouge le rap français en 1998 avec "Etats d'âmes", album dense et complexe. Désormais seul derrière le micro au sein d'In Vivo, le projet de l'ex guitariste de Lofofora, Djamal est avant tout une des plumes les plus aiguisées que le rap français possède.

2003-02-15 00:00:00 Propos recueillis par Shadok

Abcdr du son : Tu peux te présenter rapidement ?

Djamal : Ouais, je m'appelle Djamal, j'ai 28 ans et j'habite à Bobigny depuis 28 ans.

LE RAP

Le rap, c'est un moyen d'expression à la base pour toi, ou tu le percevais différemment ?

Oui c'est carrément un moyen d'expression... J'ai appris le rap avec des groupes comme Assassin ou NTM, comme beaucoup de jeunes qui ont mon âge aujourd'hui. J'ai découvert IAM bien plus tard. Pour moi le rap servait à dire des vérités : prendre position sur ci ou ça, être en rapport avec l'actualité ou l'histoire etc... Ca devait évoluer, être en perpétuel renouvellement et puis avoir une certaine densité, t'apprendre des choses, soit sur la vie en banlieue (comme souvent c'est le cas, le rap c'est souvent un témoignage), soit sur la vie en général, soit sur le monde, la politique. Donc Assassin, ça m'a concerné dès le début : "Je ne veux pas être esclave de votre société" pour moi c'était la révolution, incroyable de dire ça ! On était là avec mes potes au premier rang, on gueulait, on kiffait ça mortel. Pareil quand on allait voir NTM. Pour moi c'est ça le rap, ça sert à faire bouger les choses. Le rap, ce n'est pas raviver les bas instincts.

Quand le Hip Hop est arrivé dans ma vie, parce que je n'étais pas là dès le début, pas comme certains le prétende et comme si ça avait une importance, il y avait la danse et la peinture, plein de choses qui étaient vraiment là. J'ai taggé des murs avant d'écrire des textes.

Et tagger c'était pour les mêmes raisons ?

J'ai l'impression que c'est un moyen d'expression aujourd'hui. Si j'avais un autre biais pour dire ce que j'ai à dire, écrire ce que j'ai à écrire ou communiquer ce que j'ai à communiquer, pour provoquer des dialogues et des réactions, peut-être que je ferais autre chose que de la musique. Possible.

En fait ça s'est fait sur l'instant ?

Voilà, et puis le rap c'était parfait. C'était poum tchac poum tchac, il y avait l'ambiance, et tout ce qui était autour était parfait pour ça. Le texte que j'écris je vais le faire écouter à mon petit frère, à mon meilleur pote et après ça va aller plus haut. Mais je suis responsable de ce que j'écris et de ce que je fais écouter à mon petit frère, et même si parfois j'ai eu des envies de brûler un commissariat ou des conneries comme ça, jamais on est passé à l'acte. Jamais j'aurais mis ça dans un texte, jamais j'aurais incité d'autre gens à faire ce que moi-même je n'ai pas fait et faire un raccourci dans la réflexion. J'ai pas à inciter à faire ci ou ça, j'ai a inciter à choisir, ça ça me parle. Et si mon petit frère en entendant mes textes ce dit : "putain la solution c'est d'aller crever un keuf, d'aller brûler un commissariat ou de porter une arme tout le temps", ben ça non, ça ne m'intéresse pas. Je n'ai pas envie de foutre mon petit frère là-dedans, comme je n'ai pas envie que le pote à mon petit frère soit là-dedans. Si ça existe, ben tant mieux, parfois j'en écoute et je suis content d'entendre du rap comme ça, cependant je ne pense pas que ma place soit là-dedans. Et ce qu'on disait déjà à l'époque de Kabal c'est que si on a fait du rap c'était pour amener notre pierre à l'édifice, faire quelque chose de différent. Si c'est pour faire comme quelqu'un d'autre, fais-le pas, il y en a qui le font mieux que toi, fais ton truc à toi. Aujourd'hui c'est comme ça que je vois ça et c'est pareil pour mes textes, je me dis qu'il faut apporter quelque chose de différent, il faut toujours trouver un moyen d'une façon ou d'une autre de dire le truc.

Justement, tu parles d'apporter de nouvelles choses, comme Rimbaud pour 'Le dormeur du val', ou même à La Fontaine dans 'De par les yeux d'un disciple', c'est quand même pas le trip de tout le monde d'apporter ce genre de thèmes dans le rap ? C'était calculé ou c'était simplement ton truc à toi et c'est venu de façon naturelle ?

Alors déjà, petit préambule à la réponse : ce que je vais dire maintenant, vu que ça s'applique à Kabal c'est un truc qu'on partageait avec D', donc on était deux dedans. Par exemple 'Le dormeur du val' c'est lui qui a apporté la thématique pour qu'on puisse en faire un texte. Après le morceau tel qu'il s'est fait, c'est une autre histoire. Mais la base, c'est ça, c'était à deux, il y avait une évolution. Et puis au début, on se faisait faire des dossiers par des amis à nous pour nous aiguiller sur un thème. Si on voulait faire un texte sur tel mouvement politique, on demandait à quelqu'un qu'il nous fasse une revue de presse sur ci ou ça, sur l'actualité, le passé... Evidemment on le faisait aussi nous-même, mais on se faisait aider également. Mais aujourd'hui avec Internet, tel que ça s'est développé, tu as vraiment besoin de personne, tu peux faire ton truc tout seul, t'as ton dossier super complet et t'es content. Il y avait de l'émulation, on était deux à écrire les textes mais il y avait toute une troupe de gars, parce qu'on était une bande de potes. Le fait qu'on soit un groupe c'était vachement important. Donc l'initiative que Kabal a eu ne venait pas que de moi-même. Ca, c'était le préambule (sourire)... mais est-ce que tu peux me rappeler la question ?

Rimbaud...

Je crois qu'on s'est senti minuscule devant beaucoup d'auteurs en tant que petits auteurs que nous étions. Et pour nous, plutôt que de réutiliser ce qu'on avait lu et de le tourner à notre sauce, parfois on faisait une simple citation. Donc oui, je pense que c'était calculé. On était du genre à calculer tout au niveau de nos textes, de nos mots, à se dire "Hé, pourquoi t'as dit ça ? Moi je dirais ça". Et oui, on savait très bien que le hip-hopeux de base il en a rien à secouer de La Fontaine et qu'il s'en bat les couilles, mais nous on s'en fout. C'était calculé parce qu'on voulait provoquer quelque chose de différent et qu'on pouvait se dire qu'il était possible d'amener à la lecture des potes à nous, et même d'autre gens qui vont écouter notre musique et à qui ça va plaire. Et encore aujourd'hui, dix ans après l'enregistrement du premier maxi de Kabal, je croise des mecs dans le centre commercial de Bobigny qui connaisse encore les couplets de Kabal. Y'a 'Grenade à plâtre dans ta face', "Tchac tchac deux coups d'surin dans l'ventre de l'état", y'a plein de trucs comme ça, il reste des choses. Et ça je sais que ça vaut cher, parce que s'il reste des choses positives, c'est que c'est quand même bien. Et si ça a pu à un moment faire ouvrir un bouquin de La Fontaine à quelqu'un ou ouvrir un dictionnaire : grosse victoire ! Parce qu'on sait très bien que ça n'arrive pas tous les jours. Nous-mêmes dans notre vie, il nous a fallu beaucoup de claques dans la gueule pour qu'on se dise que c'était important.

Il faut simplement trouver le vecteur pour l'amener.

Ben ouais, et le rap c'est un vecteur idéal dans le sens où t'es proche de la rue, c'est populaire. Je sais pas si c'est le rap nous a fait ou si on a fait du rap, mais en tous cas on était là... je vois pas autre chose. Pour nous provoquer la réaction, se servir d'un truc qui concernait pas forcément les gens qui lisaient des bouquins ou qui n'était pas concernés par la politique, c'était parfait. Mais on savait très bien qu'on faisait cela à notre petite échelle, qu'on était minuscule. Et c'est ça qui était intéressant : de sortir 1000 exemplaires de la compil' (cf "Plein phares sur le 93"), 1250 de "Fou à nier", et puis "La conscience s'élève" (1996) sur Assassin Productions et enfin sortir notre album (cf "Etats d'âmes" en 1998) en autoproduction. Là on sentait qu'on était nous-même et qu'on faisait notre chemin, et on nous le renvoyait positivement ou négativement. De toutes façons on a eu très peu de critique négative dans le milieu du hip hop, mais beaucoup d'ignorance, les gens en avait rien à foutre de Kabal. On ne faisait même pas du hip hop pour eux. Il y avait un pote avec qui on peignait à Montpellier qui nous appelait les 'punk du rap', parce qu'il nous avait vu sur scène avec un guitariste. Mais il aimait ça. Mais pour le hip-hopeur, on était loin du délire de base. Pareil dans nos vêtements ou nos attitudes, on en avait rien à secouer : en noir avec les sweet à capuche, c'était notre trip, on était dans notre petit monde. On ne construisait pas une image, c'était nous. C'est pour ça qu'on a été surpris par l'impact que ça a eu, de voir qu'il y a des gens que ça concerne. Ca aurait très bien pu concerner personne. Moi j'ai déjà entendu dire que c'était du rap d'intellos, du rock. Mais il a fallu 3 ou 4 ans pour que des gens qui écoutent du hip hop se mette à dire que Kabal avait fait quelque chose qui était hip hop à une époque. Moi j'ai aucune rancœur vis à vis de ça, si on a fait ça à l'époque et que c'est aujourd'hui qu'on se rend compte qu'on était quand même dans le créneau du rap, c'est que quelque part il y avait un truc de faussé à l'époque. Mais on a poussé le rap à ses limites, tant au niveau du texte, que de la musique, que de la prestation scénique. Pas 'à ses limites' dans le sens on en a fait un truc super bon, mais on a été à la frontière de ce qu'on pouvait faire en étant considéré encore comme des rappeurs... Moi j'ai l'impression qu'il y a des textes de Kabal qui peuvent se lire simplement, sans pour autant être rappé, je trouve ça intéressant. Ce n'est pas forcément ça qui fait le rappeur... On peut discuter rap et machin, mais pour nous le rap c'était 'à définir'.

Comme si on cherchait à chaque fois ?

Ouais, ce n'était pas un truc où il fallait être comme ça ou dire ça pour être 'rap'. Pour nous, on a toujours fait du rap, toujours, même avec deux guitares électriques et une batterie sur scène, et on était trois MCs, voilà ce que c'était. Pour nous c'était ça, et même si on était différent des autres, ça cognait et on était content.

Pour revenir à la question précédente, ce qui est beau aussi c'est quand tu écris quelque chose et que ça te dépasse : toi-même ça te fait penser ce que tu écris. Tu te dis : "avec cette pensée j'ai ouvert une porte", et ça c'est intéressant. Ca on s'en est rendu compte après, mais il y a un fossé entre ce que tu écris et veut dire, ce que tu obtiens comme résultat et ce que le gars comprend et interprète. De toutes façon la musique tu la comprends avec ce que tu as vécu, ce que tu as écouté avant. L'impulsion initiale de la musique c'est de faire ton truc, le lâcher et de faire en sorte que les gens puissent l'interpréter à leur guise, tripper dessus et se faire plaisir. Quand je peux provoquer le plaisir ou la réflexion, moi je suis content. Et je pense que c'est pareil pour tous les musiciens, même si ils font des choses qu'on pourrait qualifier de simples ou simplistes, ou de la musique pour danser. On veut tous la même chose, on veut provoquer du plaisir aux gens. Philosophiquement, si tu veux procurer du plaisir à quelqu'un, c'est comment toi tu prends du plaisir, et tu le projettes sur la personne et tu te dis qu'on faisant cela elle prendra du plaisir comme moi. Donc nous ça nous faisait plaisir de prendre des tartes par La Fontaine et en même temps de tripper sur Assassin ou le Mouvement d'Immigration et des Banlieues ou le Cosimap ou la CNT, on a été à fond là-dedans et on a tout pris à bras le corps. On s'est dis qu'avec ça, ce qui nous faisait plaisir, on arriverait à faire plaisir à certaines personnes. Et ça a été le cas d'une certaine façon, à une petite échelle. Moi le fait qu'il y ait eu peu de gens, mais que les peu de gens qui ont embarqué dans le trip de Kabal, il reste quelque chose, c'est sûr.

LES COLLABORATIONS

En parlant des gens qui étaient embarqués, il y a eu Lofofora à une période, avec le titre La bête notamment. Et encore une fois ça a aboutit sur quelque chose assez loin du hip hop dit 'traditionnel'...

Travailler avec Reuno (cf le chanteur de Lofofora) c'est un plaisir, parce que c'est un mec qui a une culture musicale et littéraire qu'on ne peut qu'envier, et il a une ouverture d'esprit incroyable. C'est vrai que partager des points de vues, confronter des idées, des genres, c'était un leitmotiv pour Kabal. C'est vrai que quand tu regardes on a 19 morceaux sur l'album, il y a 13 invités, et quand on trouvait la bonne personne on faisait notre truc. Le morceau avec Melaaz (cf 'L'autre monde') c'était une super expérience pour nous.

Hasheem aussi.

Asheem aussi. C'est classe, pour nous c'était mortel. Moi par exempleavant quand on a fait le morceau(cf 'Là-bas') avec Asheem, je n'écoutais pas de RnB français, j'en avais strictement rien à foutre, ça ne me faisait aucun effet, mais quand on a discuté du morceau avec Asheem, et bien j'ai trouvé ça super. C'était super parce que c'était vrai, parce qu'on avait réfléchit, on avait pensé, on était d'accord, on exprimait nos trucs... "J'aimerais partir là-bas" (en chantant le refrain), c'était mortel ! Alors qu'avant c'était dur de me faire écouter du RnB. Et avec Lofofora c'est pareil, quand on les a vu en concert, j'ai entendu la musique, j'ai écouté les paroles et je me suis dit 'houlala', mais voilà c'est ça ! Je regardais les gamins dans le public et ils me faisaient penser à moi quatre ans en arrière quand je regardais Assassin. C'est pareil, c'est pareil... je sais c'est difficile à définir, mais il y a une famille de groupes qui résonnent de cette façon là. Et pour Doctor L (cf il produit Le dormeur du val sur Etats d'âmes) c'est le genre de gars qui peux te pousser à faire quelque chose dont tu ne te sentais pas capable en entrant dans le studio. Ca c'est excitant.

Ouais c'est là que je voulais en venir, c'est que tu n'allais pas systématiquement vers ton genre, le hip-hop, et c'est peut-être pour cette raison que Kabal n'a pas eu un public exclusivement hip hop, loin de là même.

Nous, quand on a sorti notre premier maxi, on était super étonné, il y avait des gens qui avait quarante-cinq ans qui écoutaient le maxi, qui achetaient le vinyle et qui trippaient. On se disait "Mais qu'est-ce que c'est que ce délire ?". Et c'était le top en fait, on était super fier de ça : de na pas s'adresser directement qu'aux gens qui avaient des casquettes. Ca sert à rien de brosser les gens dans le sens du poil, il y en a qui le font très bien. Si j'avais une casquette, un pull Carhartt, des grosses chaussures, ok faudrait que je fasse du rap plus conventionnel et machin, mais bon je m'en fous de Bobigny, ce n'est pas une ville de rap, c'est une ville de funk. Aujourd'hui ça a changé, mais à l'époque c'était comme ça. On se foutait de ma gueule quand je portais un bandana, alors qu'on était à l'époque d'Ice-T, pour moi c'était normal. Et quand on écoutait du rap, on se foutait de notre gueule aussi, et puis après ça a évolué tout doucement.

Et votre conception du rap, c'était de faire un rap différent ?

Pour nous le rap a toujours été 'différent', maintenant difficile de te dire si lui ou lui ou lui font le même rap, non ce n'est pas vrai ils font tous des rap différents.

Même l'égotrip ?

Le rap égotrip je trouve ça drôle, parfois plaisant, c'est de la musique, c'est kiffant...

Ca t'arrive d'en faire, pour la forme ?

Non... ça par contre je peux te dire que je suis assez différent de certains MCs que j'ai rencontré dans le sens où certains ne peuvent pas s'empêcher de pe-ra quand ils entendent un instru. Nous c'était pas notre truc de partir en impro. On peut, on l'a déjà fait entre nous, entre potes, mais tellement ça dit n'importe quoi... qu'il faut arrêter de dire n'importe quoi ! (rires) Tu vois 'coude' 'couilles' 'nouilles', ça va, c'est bon, stop. Pour moi le rap c'était 'être efficace', certes il y a une manière d'être efficace en faisant de l'impro mais pour moi c'est pas le but. Faire briller les MCs pour moi c'est pas le but du rap. Mais c'est une conception super personnel et je reproche surtout pas aux autres de fonctionner autrement, et c'est très bien parce que on se ferait chier si il y avait que des groupes comme Kabal ou In Vivo, on se ferait chier grave ! C'est bien qu'il y ait du relief et du contraste, mais c'est pour ça aussi que tu ne peux pas collaborer avec tout le monde. Au niveau humain on est différent, on ne voit pas la musique pareille, on va avoir du mal à faire la même chose, donc à chaque fois on cadrait bien les choses sur des thématiques précises...

C'est un peu ce qui s'est passé avec In Vivo lorsque vous avez invité Saul Williams, qui a une conception de la musique assez proche de la votre ?

J'ai lu les textes de Saul Williams et écouté son album et j'ai dit 'aïe aïe aïe !'. Ce n'était pas obligatoire qu'on fasse quelque chose ensemble, mais ça coulait de source, alors j'ai traduit mes textes en anglais et puis on lui a fait écouter nos maquettes et je pense que lui aussi a compris que c'était bien qu'on fasse quelque chose ensemble. Bien parce que c'est positif, pas forcément pour nous, juste parce que c'est positif de le faire. On a passé une nuit de dingue, c'était passionnant, une expérience de vie énorme... C'est bizarre, je n'essaierais pas de définir ce qui fait que dans cette fameuse 'famille d'artistes' ou de groupes, je me pose souvent la question. Mais moi j'ai l'impression, très égoïstement, que j'ai travaillé qu'avec des gens cool dans la musique. D'abord c'est humain, si ça n'accroche pas, c'est rare que tu fasses de la musique sur le principe. Si j'avais eu affaire à un Saul Williams qui se déplace comme un Nas, je n'aurais jamais fait de morceau avec lui, ça mène à rien, ça veut rien dire. Parce que j'ai rencontré l'humain et pas l'artiste. Pour Lofo c'est pareil, et avec Assassin au début on était dingue de l'artiste et après on a connu les humains et on a kiffé et puis à un moment ça s'est arrêté après la tournée de l'homicide tour, on a fait nos affaires nous-mêmes parce qu'à force de travailler avec Assassin, y'a un moment où à chaque fois qu'il y avait marqué Kabal il y avait écrit Assassin. Tu vois ce qu'on fait maintenant c'est différent... puisque aujourd'hui on est pas au même endroit...

Récemment tu as fait un featuring sur la mix-tape de Psykick Lyrikah (cf 'Malaise'), un morceau de rap pur et dur, comment s'est faite la connexion ?

Moi c'est le bonhomme qui m'a plu. Si j'avais eu envie de faire un truc rap-à-fond, j'aurais été voir mon ami Toty et je lui aurait dis 'vas y fait péter les violons et on va faire du pe-ra', mais là c'est le bonhomme qui m'a plu. Arme c'est un gars particulier qui connaissait vachement bien Kabal et qui travaillait dans une radio, puis un jour il m'a proposé un featuring. Et des propositions de featurings j'en ai peu, et je ne cherche pas à en avoir beaucoup comme je ne suis pas déçu d'en avoir peu, mais c'est rare que je refuse. Et Arm de Psykick Lyrikah il m'a fait écouter ses prods, il m'a fait lire ses textes et moi je trouvais ça naturel de faire un morceau avec ce gars qui a un vrai niveau de rappeur. Et on a fait un morceau limite, un morceau-salon en peu de temps mais je trouve le morceau intéressant et la mix-tape elle est incroyablement bonne. Je vais être incroyablement prétentieux mais franchement pour moi Kabal 2003 c'est lui, je ne dis pas que c'est la même chose, mais il est dans la même veine. Il est aussi dans cette famille de gens. Psykick Lyrikah c'est un super bon groupe, comme il y en a peu en France. C'est vrai que c'est un groupe débutant dans le sens où c'est leur premier 'produit' mais la qualité du rap elle est là, y'a pas de problème. Souvent il se passe du temps entre certaines personnes pour pouvoir enregistré un titre, Arm quand je l'ai rencontré, je me suis dit que même si on fait un titre-salon, en une après-midi, ce serait bien, que ce serait mortel. Parce que j'ai vu que le gars, il avait les mêmes points d'importance dans le sens où il soulignait en rouge la thématique, les mots, la couleur des mots, l'ambiance etc et ça pour moi c'était super important et je me suis dit : 'même combat, on se comprend tout à fait'. Moi j'ai hâte et je pense que lui aussi il a hâte qu'on refasse quelque chose ensemble. Par contre, je reçoit assez de musique de petits groupes qui débutent et qui ont une bonne façon de penser, et je tiens à le dire. Il y a un groupe qui s'appelle Ramcore Posse Fat Yerba, qui vient de Rambouillet et qui est issu d'un collectif de cinq groupes de métal et ils ont fait un groupe de pe-ra qui est vraiment bien et on a fait un featuring ensemble, façon freestyle, à six ou sept. C'est bien, ça créé des connections véritables pour des vraies choses, c'est positif. C'est souvent très immatériel et très abstrait de dire ça, mais le but c'est de faire quelque chose qui serve et avance un peu...

LA PLACE ET LE RÔLE DU RAP, LA MUSIQUE

Et l'étiquette 'rap' tu dois encore la sentir, ça doit être dur de l'enlever de la tête des gens, même avec In Vivo ?

Tant pis pour eux (sourire)... Ca ne facilite pas les choses. En tous cas si je devais faire que du rap, je ne serais pas heureux. Ce qu'est le rap pour moi et ce qu'il représente pour d'autres m'a l'air franchement différent. Le rap et sa définition n'appartiennent a personne donc bonne route a tous... Aujourd'hui quand Farid branche sa guitare ou sa basse, j'ai le sourire comme un gamin, c'est le grand huit ! Je suis au top. Et en concert c'est encore mieux. On parlait du mp3 tout à l'heure, c'est quoi l'avenir de la musique ? C'est les concerts, parce que le public sait que les concerts c'est bien.

En gros tu perçois un peu le mp3 comme un instrument de 'marketing' ?

Voilà, et tu verras dans dix ans les artistes se feront leur thunes en concerts. Dans dix ans qu'est-ce qui va te ramener des sous si t'es pas un gros artiste qui vend pas 3 millions d'albums ? L'avenir c'est le concert. Et puis le plaisir que tu donnes aux gens il est décuplé en concert. Ce moment de vie c'est un vrai truc.

Oui il y a même la possibilité maintenant de repartir d'un concert avec l'enregistrement du live que l'on vient d'entendre.

Ouais et tu sais comment ça s'appelle ce procédé ? In Vivo ! (rires) C'est mortel ça et c'est sûr que c'est l'avenir.

C'est aussi une autre relation avec le public ?

Ouais, il y'a plusieurs façon d'être avec le public qui vient au concert. Nous par exemple on fait des tables de presse. Et nos concerts, on les accepte du moment qu'on nous paie le voyage, souvent on ne fait pas de bénéfices, mais ça nous permet de bouger et de voir des gens que ne pourrait pas rencontrer ailleurs. Bouger de Bobigny ça permet de voir autre chose, d'apprendre aussi.

De l'extérieur, puisque tu t'en es un peu éloigné, comment perçois-tu le rap, en tant que porteur de message, à l'heure actuelle ?

Ca me paraît trop cloisonné, le regard que les autres portent, le fait de faire du rap ou pas, ça mène à rien. Tout ce jeu d'acteur, ça me fatigue et ça me dérange. Tout se qui veut briller me dérange et me pose un problème.

De quoi, de se mettre constamment en avant ?

Ouais, je n'aime pas cette démarche, la démarche de vouloir 'être'. Sois et ta gueule ! Essaie de savoir, d'avoir conscience de toi, d'où t'es, de pourquoi t'es là, comment ça se fait que tu es comme ça ? Je pense que ça c'est des vrais questions. C'est le début, après tu peux te poser des questions sur d'autres choses. Avoir meilleure conscience de soi et de l'autre c'est important. Parce qu'en France on vit plutôt bien et qu'autour de nous ça vit plutôt mal, et quoiqu'il arrive on est malheureux. On doit trouver notre bonheur dans notre merde, parce que notre merde ne va pas changer du jour au lendemain. Il faut qu'on fasse attention à nous. Faut qu'on se réveille... enfin je dis faut qu'on se réveille peut-être pour me réveiller moi-même, et si quand je dis ça ça peut faire se réveiller des gens...

Tu as déjà eu des retours par rapport à ça ?

Ben ouais, il y a des gens pour qui l'album a été un réel déclencheur et qui m'en ont parlé. Il y en a d'autres qui m'ont dit que ça les avaient sortis d'embarras assez puissants du genre : la vie est pourrie, la vie est morte etc... Faut pas qu'on se fasse d'illusion, toute personne qui écrit et qui chante est écoutée, il y a une portée, un impact et il y a des gens qui y croient.

Tu ne trouves pas qu'il y a trop peu d'albums rap qui abordent réellement et complètement les différentes émotions que l'on peut contenir ?

Malheureusement si, et c'est dommage... je me suis souvent demander s'il fallait chercher dans le rap ce que tu voulais trouver dans la musique. Le rap c'est limité d'une certaine façon... Soit le rap se transforme un peu pour apporter d'autre chose à d'autre gens, soit il reste ce qu'il est et il va s'éteindre, tout doucement. Et ce serait dommage parce que c'est un truc énorme. Et le rap, ce n'est qu'un tout petit bout de la culture hip hop. Aujourd'hui quand je vois qu'il y a des écoles hip hop qui sont formées par Hhhistory (www.hhhistory.com) ou le D6Dcrew à Chalons en Champagne, à Londres ou à Los Angeles, je trouve que c'est intéressant. Là il se passe quelque chose. Les gamins apprennent à peindre, à danser, à écrire, à présenter leurs idées, à comment communiquer entre eux, à faire des groupes. Et ça c'est une ouverture à la vie. Je m'en fous moi du rap avec des casquettes et machin et machin... le rap c'est mortel dans la vie des gens. Le rap c'est quelque chose de magique dans ma vie, alors j'aimerais bien que ce soit magique pour d'autres. Que le gars qui a fait du breakdance soit bon ou pas, on en a rien à secouer ! Dans sa vie il aura discuter avec d'autres gens, connu d'autres expériences et ça c'est le plus important. Et les choses qui sont importantes c'est les choses les plus simples et les plus banales dans la vie. Du moment qu'on se bouge, que ça ouvre des horizons culturels et qu'on est heureux, ça vaut le coup.

Aujourd'hui peu de groupes le font, je ne sais pas si tu as écouté le dernier album de La Rumeur (cf "L'ombre sur la mesure"), mais il y a une phrase d'Ekoué qui dit "J'injecte du sens là où on ne trouve que du sample"...

La Rumeur je leur souhaite que du bon, c'est des gens qui ont galéré longtemps, c'est con à dire mais leur disque aurait dû sortir bien plus tôt. Ca n'est pas de leur faute, il y a plein de choses qui ont interférés pour que ça vienne pas, mais à l'époque où on enregistrait La conscience s'élève, eux aussi devaient sortir leur premier maxi, et tout ça c'était en 1996. Donc ils ont mis du temps à sortir après ça, même si il y a eu les volets, mais moi je regrette qu'il n'y ait pas eu plus de La rumeur depuis longtemps et qu'ils ne soient pas plus reconnus. Il y a peu de bonnes plumes dans le rap, et ils ont des points de vues intéressants. Quand j'écoute un titre de La rumeur, ou de La caution, je m'attends à tout, il peut tout me tomber sur la gueule en tant qu'auditeur. Ca peut être dur, ça peut être une métaphore, ça peut être super concret, et c'est ça qui m'intéresse. Et j'aime ça : savoir qu'il va y avoir une surprise, un truc nouveau, une façon de se placer par rapport au sujet. Comme je te l'ai dit au début, on invente pas grand chose, on a tous à peu près les mêmes choses à dire, mais c'est la façon de le dire qui va tout changer... Par contre je peux pas analyser précisément ce qu'apporte La rumeur, mais ce que je peux dire c'est que sans eux il manquerait quelque chose et ça c'est évident. Eux ils font vraiment attention à ce qu'il se passe dans leur morceau et ça c'est un critère important pour moi. Ils se remettent en question pendant et après le morceau.

Et ça permet aussi de donner davantage d'homogénéité en évitant les contradictions irréfléchies comme on en entend pas mal dans certains albums ?

Oui mais c'est super difficile à cerner : est-ce que le gars il essaie de se convaincre lui-même en écrivant son propre texte, est-ce qu'il est paradoxal ou égocentrique etc... tout ça est très difficile à cerner. De l'extérieur c'est très dur à voir. Ca peut paraître racoleur, maintenant chacun ses objectifs. Si il y en a qui choisissent de faire de l'argent en vendant un maximum de disques, tant mieux pour eux, chacun son truc. Peut-être que tu peux passer ta vie à pas forcément gagner un gros pactole et pourtant faire des choses qui te rendent heureux. Mais le truc, je crois que pour certains l'argent est un facteur super important pour être heureux. C'est à dire qu'une grosse somme d'argent permet d'être heureux un minimum, moi je pense que peu d'argent permet d'être heureux un maximum.

Et sur le long terme ?

Ouais faut voir, maintenant peut-être que je crèverai la dalle dans deux ans... mais aujourd'hui je mange encore, tu vois. Pour moi la musique c'est pas un jackpot, si il y a des sous qui tombent très bien, mais je me dis pas en écrivant un morceau qu'il faut faire de l'argent, et on est plein à faire ça. Si j'avais fait un morceau pour faire de l'argent, jamais il n'y aurait eu d'album de Kabal, il n'y aurait pas eu d'In Vivo. Nous quand on a commencé à faire du rap on entendait "Vas-y fait du rap commercial, prend des loves (de l'argent), pourquoi tu te prends la tête à écrire les keufs nanana, c'est bon, on le sait nous, t'inquiètes pas !", mais nous on écrit aussi pour les gens qui ne savent pas, c'est ça qui est intéressant. Aller toucher le jackpot et faire du rap dit 'commercial', pour moi ça veut rien dire. Aujourd'hui ce qui me rassure c'est qu'il y ait des groupes comme Noir désir qui existent, et ils vendent encore des disques, même si je n'ai pas acheté leur dernier album, mais je suis content pour eux. C'est important que des groupes qui ont des choses à dire... non c'est con ce que je dis, on a tous des choses à dire... prendre position plutôt et faire réagir les gens.

Tu ne penses pas qu'on va assister à une forme de radicalisation ?

Oui, malheureusement sur le long terme. Il y a un truc qui me trotte dans la tête depuis quelque temps, j'ai récemment entendu un artiste qui disait que les artistes engagés pour lui étaient ceux qui enfonçaient des portes ouvertes... Ca m'a blessé ! Vraiment. Putain demander la paix dans le monde c'est pas enfoncer des portes ouvertes ! Peut-être qu'il n'y a personne qui entend ce qu'on dit, mais on continue notre chemin. On va rien changer, mais il faut juste essayer. Essayer. Et moi je vois qu'il y a des choses qui avancent, et ça nous rend heureux. Maintenant c'est vrai qu'être heureux et se faire plaisir ça change pas tout. On peut pas glorifier le mal en espérant qu'il nous arrive que du bien, parce qu'un jour c'est sur toi ou un de tes proches que ça va tomber. Il faut rester droit et dire ce que t'as à dire, prendre position.

Il y a pas mal de contradictions dans le rap, surtout dans le rap dit censé ou conscient comme disent les jeunes (rires). Ouais d'accord tu voudrais qu'on lutte contre le capitalisme et qu'on arrête de se faire écraser, mais arrêtes d'acheter des Nike et ne va pas au Mc Donald, fais-moi pas chier. Et si tu fais un morceau '11'30 contre les lois racistes', mon cul, tu vas voter et puis tu ramènes pas des sacs Mc Donald dans le studio parce que c'est rigolo ce que tu fais ! Et puis au moment où tu décides d'agir contre la bête, tu lui donnes des sous pour qu'elle vive ! On est tous des consommateurs, et au niveau de la musique c'est pareil. Il faut qu'on donne de l'argent là où ça en vaut la peine, là où les bénéfices seront utilisés à bon escient, par des gens qui vivent ce qu'ils font, pas des gens qui sont là pour s'engrosser sur notre dos. Et dans la musique en ce moment c'est horrible à gerber, et à longueur de journée. Aujourd'hui on te fait croire que tu connais par cœur tel artiste, que tu l'as vu dès ces débuts quand il était moche, et aujourd'hui il est super il est comme Johnny et Céline Dion. Mais tout ça c'est des conneries ! Et les gens ils ont chez eux ils regardent ça et ils se disent qu'il en a chié, ils sont sensibles, alors c'est normal que j'achète son disque pour qu'il gagne de l'argent parce que je l'ai vu trois mois chez moi à la télé. Et bien moi j'aimerais qu'ils comprennent ça pour que des groupes comme Zebda fassent pas quinze ans de route avant d'être reconnus, et bordel de merde c'est des gens qui ont du talent et des choses à dire ! Voilà, prenez votre argent et mettez-le là où ça vaut la peine, pas pour ceux qui sont là pour se barrer avec le magot. Moi le peu d'argent que je dépense pour des disques, je fais super attention. A tout, au magasin, à la maison de disque...

Carrément ?

Ben ouais ! Qu'est-ce que j'en ai à foutre ?! En tant que consommateur, et là je vais me faire des ennemis, je vais pas donner de l'argent à une maison de disque si je sais pertinemment que je peux avoir le disque gratuitement... C'est comme le dilemme du mp3... Faut arrêter de déconner. Il y a des gens à qui j'ai offert le disque In Vivo et qui m'ont donner dix euros en retour. Je dis bien donner, je ne leur ai rien demandé, et je n'ai pas pu refuser. Mais pour eux c'était normal parce que ça faisait vivre le groupe, et peut-être que ça nous permettrait de sortir un autre album. Et j'ai encore les billets de dix euros qu'on m'a lâchés. Et j'ai trouvé super intelligent de faire ça, malgré que je ne voulais pas vendre de disque, et je me disait que c'est comme ça qu'il faut faire. Et c'est aussi ça qui est bien dans les labels indépendants, c'est que tu sais où va l'argent. Dans la vie en générale et pas seulement dans la musique c'est super important de savoir ce que tu fais et pourquoi tu le fais. Faut agir concrètement, au quotidien.

Et comment te places-tu par rapport à ce qu'on appel le 'rap hardcore' ?

Tu veux que je te dise c'est que c'est pour moi que du rap hardcore : c'est un mec qui te dit que le prix de la liberté c'est de mourir, ça c'est hardcore. Mais un mec qui dit : "passe moi ton survêt sinon moi et mon posse on te crève", non là c'est pas hardcore pour moi. Et nous quand on croyait faire du rap hardcore, on a rencontré Lofofora et on s'est dit "ho ho, faut qu'on révise", et on s'est durci vachement après ça. La guitare, ça c'est hardcore, les violons pour moi ça a toujours été absurde pour paraître hardcore, que ce soit au niveau de la forme ou du texte. Pour être hardcore faut être dérangeant, c'est pas rester dans le consensuel et utiliser les mêmes mots que tout le monde. Je pense que le rap français mériterait bien un album extrêmement militant, extrêmement hardcore et extrêmement politique, ça lui ferait du bien.

C'est vers cela que tu te diriges ?

Ben ouais. Je vais essayer de faire ça, revenir avec des breaks, des boucles. Je veux faire une sorte de 'rap du futur'. Pour moi intégré de l'électro ce n'est pas un blasphème, au contraire, c'est montré qu'au lieu de puiser dans le passé, faut aller chercher dans le futur et qu'on peut aller bien plus loin. Et au niveau du propos, il faudrait que l'on soit un peu plus hardcore. Il y a un fanzine qui s'appelle Bankroute qui dit que la population rap doit être fait d'anarchistes, et ça, ça me plait. Je dois ajouter que dans le cadre d'In Vivo et du prochain album, nous avons pris une direction qui ne reflète pas le début de ma réponse. Nous expérimentons des chansons, des mélodies, de petites histoires : de la musique pour tous qui nous parle de la vie en générale et arrête de se positionner en tant qu'acteur du rap ou du rock mais en tant qu'humain ouvert a beaucoup d'influences... In vivo est et sera un groupe ouvert a tous sans distinction d'étiquette ou de genre. Ce sont des textes, des mélodies avec des instruments, et probablement un des rares groupes à composer des chansons sur des bases rap, et le rap est aujourd'hui compris par tous.

Tu parles d'alternatives, de choix individuels, il y a un passage dans 'Grand et fort' ou 'Reuno' a des mots à la fois très durs et très réalistes : "La vie est ainsi faite / Il y a les faibles et le leader en tête / Qui mène la fête et tire les bénefs / Malin, sans se salir les mains, pas si bête, y'a que les cons pour trimer pour des lefs' et de rajouter 'Que le mal périsse par le mal". C'est assez pessimiste au fond, surtout que tu ne sembles partager cette vision qui consiste à croire que l'humain est foncièrement mauvais, bien que vous sembliez avoir le même but ?

Déjà c'est un contexte le morceau en soit : D' est le narrateur, moi et Reuno nous sommes deux frères jumeaux. Mais c'est sûr que Reuno et Lofofora sont bien plus noir que je peux l'être. Mais, effectivement on a le même but : je me reconnais quand même dans cette violence, comme lui va se reconnaître dans les miennes ou dans des choses plus douces, et inversement. C'est ça qui fait le truc. Voilà je ne suis pas Booba, des claques dans la gueule j'en ai pris, j'en ai donné. On a plusieurs couleurs, on est plus ou moins schizophrène. Ca paraît surprenant comme ça, mais quand tu rencontres les humains, ça pas aussi évident que ça.

C'est juste la façon de l'exprimer en fait, plusieurs vecteurs pour un même message ?

Ce qu'il faut, je crois, c'est essayé de trouver la clé. La clé qui fait qu'avec ce mot là ou cette idée là, je vais pouvoir susciter des images dans la tête du gars en face, mais quand tu écris tu penses pas à ce que tu vas provoquer, tu écris pour toi d'une certaine façon. Après seulement tu vas un peu plus loin. Toi-même tu te dis "moi je suis et je fais ça dans ce morceau donc je n'utiliserai que ce genre de mots". Par exemple pour In Vivo j'éviterai insultes et mots d'argot dans les morceaux qui parlent de musique, de beauté ou d'espoir... alors que dans la vie de tous les jours peut-être que je vais utiliser une insulte pour parler d'amour ou de bonheur. Mais là non, parce que dans In Vivo ce qui est intéressant c'est que Farid venait du métal, Densio qui avait des connaissances dans la musique indienne, moi du hip hop, on donne tous les trois tout ce qu'on a acquis et appris dans le même sens, la même énergie, focaliser tout ça pour défoncer le mur qui est en face de nous. Donc voilà, on parlait de Grand et fort, je prend le même exemple avec Télescope : Je te dis télescope, tu regardes la terre de loin, tu la visionne rapidement et voilà les idées arrivent rapidement. C'est ça qui se passe dans le morceau et quand tu l'écris, il y a : la mer, 80%, fond, marins, bicolore, scintillant, poisson, clown... et tout d'un coup tu regardes la forme, et tu te rends compte qu'il n'y a pas de verbe, uniquement des virgules et des flashs. Et pour que ça marche, il faut que les gens puissent interpréter et imaginer ce qu'ils veulent. Un mot n'évoque pas les mêmes choses et les mêmes images pour toi et moi. Et c'est d'une certaine manière ce qui créé l'émotion. Et dans Kidiz, c'est l'inverse : le texte est plus violent, il y a de l'argot, ça parle de té-ci, de béton, d'embrouilles, de politique... Après il faut pouvoir regardé son texte de loin, afin de pouvoir réellement le contrôler. Et une fois que tu as tout contrôlé, tu le fais contrôler par quelqu'un d'autre.

LA PLACE DU RAPPEUR, L'IMPORTANCE DU TEXTE

Tu fais relire tes textes ?

Pour In Vivo, carrément ! Tous les textes ! Et tout ça pour qu'on ait une musique de groupe. Parce que dans le rap ce n'est pas le cas, parce que c'est un instru. Mais là il faut proposer des choses, eux ils me proposent des choses à la guitare ou à la batterie, donc je leur propose des trucs à la voix. C'est davantage des conseils, sur des mots dits ou non, histoire que ça ne gâche pas certains effets. Je cherche et ça fait aller plus loin que ce dont je me contente.

Tu ne conçois pas l'idée de groupe avec le chanteur d'un côté et la musique de l'autre ?

Voilà, je veux que tout le monde se sente concerner, soit à bloc dans les morceaux. Dans 'Télescope' lorsque l'on fait "Paix, peace, nos enfants sont vivants", je veux que le guitariste et le batteur pense à leurs enfants et que l'on est vraiment en train de crier la paix à ce moment là. Et ça il faut que ce soit vrai, sinon ça n'a plus de sens... je ne veux plus faire de musique si on n'est pas convaincu de ce que l'on fait et surtout comment. Et dans In Vivo, on y croit. Et moi ça m'a permis d'apprendre une autre forme d'attente de texte, par rapport à Denis par exemple. Je veux travailler avec eux et ne pas leur imposer quelque chose.

Et d'être confronté à des musiciens assez expérimentés, ça a du te donner une autre vision de la musique et pas mal jouer sur tes textes ?

C'est une évidence, avant j'avais l'impression d'amener la thématique, l'ambiance... là on t'impose des choses telles que la mélodie ou les notes. Donc vas-y : apprend les notes, apprend à te placer pour que ça sonne. Et c'es sûr qu'il y a des choses que j'ai écrites dans In Vivo que je n'aurais pas du tout écrite dans Kabal et c'est parce que je travaille avec ces gens là que j'ai écrit ces choses là. Un morceau comme Ashram, il ne me serait pas venu à l'esprit de l'écrire si je n'avais pas rencontré Denis. C'est lui qui a ravivé ça dans mon esprit. Je ne sais pas ce que donnerait ma musique si je la faisais tout seul, mais je n'ai jamais eu envie de bosser tout seul.

J'allais te le demander, tu n'as jamais fais de morceau seul ?

Seul... non (rien n'est sorti du moins). Mais ça fait genre six mois que je fais des instrus, et je ne sais jouer d'aucun instrument. J'écris. Avec le temps je me rends compte que je suis plus un auteur qu'un rappeur. J'aime écrire.

LE GOUT DE L'ECRITURE

Comment t'es venu le goût de l'écriture ?

J'ai une mémoire qui ressemble un peu à une passoire, mais il y a des livres que j'ai lu qui m'ont mis des grosses claques. Pas au niveau de la forme pour certains auteurs (après je vais préciser), mais au niveau du fond pour certains autres ouvrages. Les premiers gros électrochocs que j'ai pris, c'est Voltaire, avec 'Candide'. C'est vraiment un des premiers gros trucs où je me suis dit que la forme, l'intrigue et le point de vue pour pouvoir écrire cette histoire était incroyable ! Je le relis encore, Voltaire est un de mes auteurs préférés. Il va super loin, y'a plein de choses à dire sur lui... Un autre grand choc ça a été Khalil Gibran, c'est un poète, le plus connu de ses ouvrages a été Le prophète. C'est un poète que l'on peut l'apparenter bien sûr à la culture maghrébine et à la langue arabe, mais il a aussi vécu en Occident. C'est assez intéressant, c'est toujours des petits poèmes qui laissent plus à réfléchir... En fait il termine par des points, mais souvent ce serait des points de suspension qui seraient plus à même de dire : la fin du texte est ta pensée. Et j'aime bien aussi ce principe là, laisser à penser, laisser à deviner.

Laisser de la place à la suggestion...

Oui voilà... et puis au lieu de suggérer une mauvaise réponse, mieux vaut bien énoncer la question. Mais il y a un procédé qui a beaucoup influencé ma manière d'écrire, c'est de relire mes textes à long terme. J'essaie d'avoir du recul sur ce que j'écris, mais j'en ai peu puisque quelqu'un qui écoute ce que j'écris a peut-être une vision plus claire que moi puisque je suis en plein dedans. Mais tous les départements de l'Alchimie ça m'a vraiment retourné... Il y a tout un principe qui est tout le temps sous-jacent dans l'Alchimie : le principe de base c'est de transformer les métaux en or, mais cette métaphore est toujours employée pour transformer l'Homme qui est matière à définir, en devenir... la métaphore de transformer le plomb en or, c'est la métaphore d'élever sa conscience, d'élever son âme, de faire en sorte de devenir plus clairvoyant, d'aller dans le positif des choses. Lit n'importe laquelle des méthodes pour transformer le plomb en or, tous les termes employés par l'Alchimie sont poétiques, toujours à double sens, très énigmatiques. Il y a un livre qu'on appelle le Mutus Liber, un livre muet, c'est juste l'interprétation que l'on fait des gravures. Dans la gravure il y a un nombre d'éléments incroyables. C'est comme si tu en faisais une explication de texte en reprenant les éléments un par un. Et ça, ça me dépasse, je me sens tout petit par rapport à ça. Et c'est pour cette raison que ça me passionne, le 'Mutus Liber' m'a beaucoup impressionné et a conditionné la façon dont j'écris je pense, d'une certaine façon... C'est sûr que ces influences là on peut les repérer. ...je pourrais les repérer.

On peut prendre l'exemple de 'Télescope' (cf titre de l'album d'In Vivo) : le fait de prendre du recul sur les choses, sur les gens...

Par exemple oui. Même des choses un peu plus précises, la façon de formuler des phrases, parfois ça ressemble à du vieux français, même si ça a été traduit depuis. Moi j'aime beaucoup ces formulations-là, j'aime beaucoup les phrases et les mots qui ont du sens. Pour moi un mot s'explique avec le dictionnaire, avec l'histoire qu'il a vécu, avec l'étymologie, d'où il vient... Il y a pas longtemps j'ai appris que 'âme' venait de 'animus' en latin qui veut dire 'animé' et moi j'avais jamais percuté que ça pouvait vouloir dire être animé, avoir une âme. Et pour moi c'est comme une lumière qui s'allume dans le noir. Clac ! Et là je comprend mieux : ce que j'ai lu avant, ce que je vais comprendre et je comprend mieux aussi ce que je vais lire, parce que pour moi, maintenant l'âme (c'est un exemple parmi d'autre), ça voudra dire 'être animé', quelque chose de vivant, quelque chose qui bouge, qui évolue. Pas quelque chose de végétatif. Pour moi il n'y aura plus cet aspect là, alors que la culture judéo-chrétienne nous a un petit peu donné le côté 'végétatif' de l'âme, dans le sens où tu as une âme pour toujours, alors qu'elle peut grandir. Ce genre de chose pour moi c'est des petites lumières qui s'allument et qui jalonnent mon chemin. Ca me passionne, ça me fait sourire, ça me fait ouvrir mon dictionnaire : je me bouge les fesses sans avoir l'impression de faire un quelconque effort, c'est à dire que l'effort qui est fait à ce moment là je ne le sens pas, c'est un plaisir. Ca n'est pas musical mais c'est le même bénéfice égoïste que j'en retire.

Oui mais en même temps tu le fais partager aux autres après.

Oui j'essaie au maximum. J'aime encore employer des mots qu'on emploie pas souvent et qui font : "mais qu'est-ce qu'il dit ?". Si jamais tu t'intéresses aux textes, tu te dis 'mais attend ce mot là je le connais, il a bien le sens que je crois, ou est-ce qu'il a pas un double sens ou est-ce que j'ai pas oublié sa signification ?'. Dans 'La conscience s'élève' (cf un des titres de Kabal du maxi du même nom), une acousmie : une hallucination auditive. Une acousmie pour moi ça voulait rien dire, je le savais pas du tout et puis le jour où j'ai découvert ce mot, je me suis dit qu'il fallait absolument l'employer ! On va parler d'hallucination auditive, c'est beau un mirage auditif ! Et puis on va avancer, on ira plus vite, on ira plus loin : c'est ça la valeur des mots. Le monde du rap évolue avec très peu de vocabulaire et souvent les mêmes rimes, c'est assez difficile. On a pas 14 millions de mots, on a pas 14 millions de mots qui riment d'accord, mais ça veut pas dire qu'on doit toujours employer les mêmes. Il y a des facilités, soit, mais il y a des trucs qu'il faut tenter, pour faire avancer les choses, pour tripper. De toutes façons on n'invente rien.

On réutilise ?

Voilà, on réutilise, on réinterprète. Une idée amène une autre idée. Plus je me penche sur le passé, moins j'ai l'impression d'inventer des choses. Je m'aperçois que tout a déjà été pensé, tout a déjà été découvert. Il y a des tas de choses qui ont déjà été faites. Je ne suis pas fataliste, je veux pas dire que l'art s'arrête maintenant mais je veux dire par là que si tu as une super bonne idée, tu as l'impression que c'est la révolution, t'as le jeu de mots qui tue, et puis t'allumes la radio et t'entends quelqu'un qui l'a. J'ai cru inventer quelque chose et puis non, c'est là, ça existe depuis longtemps. Même des concepts, dès que tu commences à lire les philosophes, tu t'aperçois qu'il va falloir revoir ta copie et qu'il y a plein de choses qui t'ont échappé.

Donc voilà, mes influences. Il y a ça et puis après il y a un autre truc, je ne pense pas que ça ait directement influencé ma façon d'écrire, plus sur le fond que sur la forme, qui est l'aspect militant, l'anarchisme etc. Mais sur le fond, oui, c'est sûr.

Tu écris des textes qui ne sont pas destinés à être mis en musique ?

Oui, d'ailleurs j'essaie de structurer ça pour que les gens puissent en prendre connaissance. Des poèmes, des nouvelles, des pamphlets que j'ai déjà envoyés à droite à gauche. Comme pamphlet, j'en écris un par exemple sur la télévision dans lequel j'avais envie de la tuer. Sur le forum d'In Vivo par exemple, le soir des élections j'ai posté un truc, parce que je n'arrivais pas à dormir, il fallait que j'écrive, mais ce n'était pas fait pour être un morceau.

C'est une forme d'exutoire ?

Ouais, et puis d'un autre côté ça donne un support à la pensée, à la réflexion, aux diverses connections que tu peux faire. Et plus ça va, plus j'ai envie de faire ça. La musique, j'en fais, ça va. Maintenant j'aimerais bien utilisé ma plume pour des choses plus pointues. Des tribunes libres etc... J'aime bien faire ça, ça a un rôle intéressant.

Pour toi où se situe l'écart entre auteur et interprète ?

Moi je me sens plus auteur, vraiment. Quand je vois des gens qui sont interprètes je leur reconnais un talent incroyable. Mais tu vois je me suis confronter à ça avec 'Les singes' de Brel. Je n'aurais pas écrit quoique ce soit du morceau, mais l'interpréter c'était fort, il faut se sortir les tripes parce que c'est un grand morceau, une sacrée version. Je me suis dit que j'allais faire la mienne, la réinterpréter. C'est super dur... mais moi ce que j'aime c'est écrire.

C'est le côté formel qui te gênes ?

Oui, il faut jouer, il y a le côté acteur dans la musique qui ne me plaît pas forcément. Ca me dérange, je ne suis pas extraverti, je n'aime pas gesticuler pour me faire remarquer. Mieux vaut rester discret, dans son coin... que ce soit moi ou quelqu'un d'autre on s'en fout, c'est pas ça le plus important...

D'ailleurs ce qui m'avait surpris sur la pochette d'In Vivo, c'est que l'on voit ton visage, alors qu'avec Kabal on ne vous voyait jamais, c'était toujours mis en scène, de façon assez mystique qui plus est, pour mettre les textes et le propos en seul en avant.

C'est bien que tu soulèves ce point, personne ne l'avait fait jusqu'à présent. Je vais te raconter quelque chose, j'ai connu un jongleur sur la tournée d'Assassin qui m'a écrit des lettres incroyables, et je l'ai connu l'espace de deux concerts et je ne sais pas qui il est, d'où il est... et j'ai encore reçu des lettres, et je m'en fous de qui il est, de ce qu'il mange, où il habite... l'important c'est ce qu'il pense. Pour revenir plus précisément sur la pochette, dans Kabal il était clair que l'on n'avait pas à montrer nos têtes, depuis le début, c'était important. Par rapport à ce que l'on disait ça nous facilitait la tâche d'une certaine façon. Et puis après plusieurs concerts, manifestations et quelques séances photos pour les renseignements généraux, tu te dis que ceux qui veulent connaître ta tête la connaissent déjà. Maintenant de là à mettre sa tête sur une pochette, je ne suis pas sûr que je le referais. Pour cet album, ça a un sens, par rapport à sa démarche. Ok il y a nos têtes, mais quand tu regardes les pochettes où il y a des visages, il y a des grimaces, des attitudes, etc et moi quand je regarde la nôtre je vois nos trois têtes, sans attitude bizarre. On a des couleurs sur la gueule mais c'est juste nous. Et In Vivo c'est un peu ça.

Un autre point qui tranche avec ce que tu écrivais avant, c'est le morceau 'Deux'.

Ca n'aurait jamais eu sa place dans Kabal, mais sur In Vivo si, par rapport à tout ce qu'on développe. Maintenant c'est pas le morceau prépondérant de l'album, mais pour moi c'est important parce que cette fragilité là elle existe, et la renier c'est renier une part de son humanité. Tu penses que ça tranche, moi je pense avoir grandit.

Oui c'est assez aux antipodes du côté noir souvent présent dans tes premiers textes. Dans Mort de peine par exemple : "Ma muse est la mort mais je respecte la vie".

Oui ça te paraît paradoxal dans la forme, mais pour moi ça va de soi. Effectivement "ma muse est la mort", c'est peut-être pour ça que j'aime la vie et que j'ai envie qu'on soit heureux et qu'il y ait de l'amour. Ce n'est pas intéressant d'avoir la vie noire. Je l'ai eu pendant longtemps, et c'est bon... mais faut vivre bordel ! Et quand je vois des gars comme ça, je suis content parce que je me dis que plus tard ça ira mieux, c'est un bon chemin.

Et avec les différents discours que tu as pu avoir, tu penses avoir touché quels publics ?

Avec Kabal, pour le premier maxi j'avais dix-huit ans et on ne peut pas dire que c'était une musique de teenagers, carrément pas. Ce n'était pas une musique d'adulte non plus, juste de la musique. On pouvait pas parler à tout le monde, et tant mieux. Avec In Vivo on pense toucher tout le monde.

De même, sur la forme, avec Kabal, à l'image de Rockin' Squat, il y avait un aspect texte-dissertation de sociologie ou d'histoire, et un côté encyclopédique...

Nous on a commencé le rap en plein cursus scolaire et vraiment on faisait plein de morceau avec grand 1, petit a, petit b, intro, conclusion, développement, et pour nous c'était important parce que c'était pour nous la méthode la plus 'pratique' pour arriver à dire ce que l'on avait à dire et de façon complète. Aujourd'hui je vois la musique autrement, je me dis aussi qu'une chanson se doit d'être séduisante, qu'elle doit procurer du plaisir en tant que tel. Il faut rendre le fond et la forme adéquate pour que le débit, la musique et le thème forme un ensemble comme sur 'Télescope' ou 'Deux'.

Les éléments extérieurs rentrent-ils en compte quand tu écris. Par exemple penses-tu as ce que tes textes plaisent ou déplaisent ?

Je ne me demande pas trop si ça va plaire, mais plus si ça va déplaire, parce que ça m'excite plus. Si ça déplait, c'est mieux. Par contre, c'est vrai que j'essaie que ce soit joli pour que ça soit plaisant. En revanche l'étape de la critique est super importante, sinon tu rates un truc, comme je te le disais les autres membres du groupe donnent leur avis sur mes textes et c'est très bien, ça permet d'avancer et de mieux se trouver. Mais si je me base par rapport aux réactions des gens qui ont écouté mes chansons, ça serait malsain.

Il y a un truc dangereux qui peut arriver c'est que la rime guide ta plume. Donc tu as un peu déformé ton idée, et puis à force de petits compromis, ça part n'importe où. Donc faut faire gaffe à ce qui motive l'acte, écrire.

Et c'est quoi ta définition de la rime ?

Rendre quelque chose de militant un peu plus poétique. C'est juste ça, rendre une pensée chantante.

Tu penses aussi que pour être productif il faille nécessairement 's'enfermer' dans des règles bien établies, des contraintes ?

Exactement et c'est aussi pour ça que le fait de se confronter à des musiciens t'en mets plein la tête : tu trouves une autre idée, un autre mot encore plus pertinent, plus précis. C'est important pour calibrer la puissance des mots, l'image qu'ils peuvent donner, il faut y faire attention. Le discours c'est bien beau mais il faut aussi se plier aux contraintes que la musique t'impose. Et le fait d'être avec des guitaristes par exemple, ça te donne une contrainte au niveau des notes. La musique c'est un tas de contrainte, mais comme tu le dis, les contraintes te permettent l'effort qui est nécessaire pour extirper le sens profond de ce que tu peux dire de pourquoi tu veux le dire. Pour moi c'est ça : tu te lèves, tu vas prendre le micro et pourquoi ce que tu racontes est intéressant ? Pour la forme ? Le fond ? Parce que tu es intéressant ? Parce que tu veux te rendre intéressant ? T'es en train de rapper de façon rapide pour qu'on te dise que tu es le rapper le plus rapide ? Ou tu chantes façon gospel pour qu'on te dise que tu chantes comme un ouf ? Ou est-ce que tu rappes pour qu'on te dise 'Putain ce que tu raconte ça me fait réfléchir' ? Parce que pour moi c'est ça : prendre des claques dans la gueule, quand j'ai découvert Bob Marley ou James Brown, ça m'a mis des claques dans la gueule grâce aux thématiques, à l'efficacité, parce que tel mot égal telle émotion.

Et la douleur en tant que source de créativité ?

Je pense réellement que la douleur, la mort et la souffrance sont mères de la créativité, vraiment. Si tu souffres tu peux être créatif. Et on se sent mieux quand on en parle de cette douleur. Pour revenir à la création, quand tu créés, tu te demandes si c'est toi ou pas, parce que tu te construits quand tu écris.

Quelles valeurs accordes-tu aux textes, de manière générale ?

Les textes sont une arme tellement immense, tellement puissante que, à mon avis, parfois, il faudrait les retirer des mains de ceux qui les ont créé et écrits. Parce que parfois certains écrivent des textes sans se rendre compte de la portée et de la puissance de leur arme.

Tu penses à quels exemples précis ?

(silence) Ce n'est pas parce que t'as pas dit qu'il fallait tapper un keuf, que tout le monde n'a pas compris que c'est ce que tu aurais aimé... Et c'est ça ce que je regrette dans le pe-ra, vraiment. Il faut faire attention à ce que l'on balance parce que les gens se droguent avec cette musique. Il y a une part d'interprétation libre chez l'auditeur et il faut qu'on fasse attention parce que si on laisse libre cour à l'imagination dans le domaine du mal... ça nous a déjà et ça va nous mener à notre perte. On est un serpent qui se mord la queue. Ne pas s'empoisonner soi-même.

Ouais mais là ça dépasse le simple cadre du rappeur, c'est au niveau de l'homme, de l'être humain que ça se situe ?

Oui, et je ne pense pas que l'Homme soit fondamentalement mauvais. Il a toute la latitude pour être bon, qu'il devrait jouer là-dessus plutôt que de dire qu'il doit apprendre le bon.

Ca c'est quelque chose que j'ai mis du temps à remarquer, mais tu te fais rarement juge dans tes textes, bien que tu pointes souvent les problèmes.

Il y a un truc qui est clair aujourd'hui, et je le dis dans Ashram, c'est qu'"on ne lutte pas contre un système mais contre l'homme lui-même". D'une certaine façon, identifier le mal dans un système, ça veut pas dire grand chose, après identifier l'homme ça m'intéresse, mais pas dans le cadre d'In Vivo. Il y a trop une démarche 'saine' pour que je puisse me permettre de faire ça, honnêtement. Et même dans la musique, éviter d'être des balance et de porter tel ou tel jugement, c'est trop important. Moi lorsque j'ai appris à travers le site de Rapaces (cf www.rapaces.fr.fm) qu'il y avait un groupe de rap skinheads, mais je comprenais rien et ça c'est un des trucs contre lesquels ils faut se mobiliser, créer un réseau, des actions légales ou illégales etc... mais il faut faire quelque chose. Parce qu'à travers cette anecdote-là, on peut voire qu'il y a toute sorte de saloperies derrière, c'est juste un épouvantail, un leurre, parce que par exemple, je suis tomber sur un de leur forum et j'y ai lu des choses que je n'avais jamais lues de ma vie. C'est des propos... non même pas des propos, des façons de penser et de voir la vie. C'est à dire que chaque jour je voyais des personnes qui venaient s'échanger les idées fascistes de la vie et il se complaisait dans la culture de la haine de l'autre. Voilà ce qu'il y a à montrer, à démontrer. Une fois que c'est au grand jour, les gens lutteront plus efficacement dans leur cercle proche. Faut pas masquer le mal, il faut le monter, sinon on se fait berner. Et la musique, pour moi, c'est un des maillons qui fait qu'on peut montrer cela. Et je crois que le rap en particulier était là pour donner la main au militantisme, aux problèmes sociaux, à la prise de position citoyenne.

C'est la façon dont tu perçois la musique ?

Oui. Je ne la vois pas autrement, c'est un vice que j'ai. J'ai du mal à le concevoir. Même si j'aime me divertir avec de la musique divertissante, mais je n'ai pas envie d'en faire (rires). Que je participe à ça, pour moi ce serait comme la galvauder, des gens le font très bien. C'est des émotions, des prises de positions, des pétitions qu'on fait signer pendant les concerts, des dossiers que l'on balance sur Internet, enfin tu vois ce que je veux dire, c'est total. Et des sites comme HHHistory rentrent dans ce cadre là, et moi je leur ai envoyé tout ce que j'avais, textes, images etc... Mais je ne veux pas paraître donneur de leçon.

Et le rôle d'Internet là-dedans ?

Il est immense. Les réseaux, les connections, la réactivité, l'information... C'est un cas fictif, mais imagine qu'un rappeur qui a un poids de plusieurs millions de ventes en France, c'est à dire au-delà du public hip hop de base, se mette à faire un morceau sur un sujet d'actualité sur lequel il a envie de prendre position, il le met gratuit en téléchargement tout de suite. Il est téléchargé par 50 000 personnes minimum en une semaine et se multiplier après, du fait que les gens t'aiment bien ça peut les faire prendre conscience de tel ou tel problème et que l'on peut apporter telle ou telle solution, même sans prétention. Tu peux faire changer les choses, pour de vrai, et ça c'est carrément de la science fiction. Il y a des gens qui peuvent faire ça bordel, ça leur coûte rien un morceau ! Il y a des fois où moi-même je ne comprends pas qu'on ne le fasse pas, quand c'est important du moins.

Quelle place ou fonction occupe la musique dans ton quotidien ?

Elle est omniprésente, tout le temps, tout le temps, tout le temps, ça ne s'arrête pas. J'en ai besoin quand je vais bien, quand je ne vais pas bien. Si je dois partir trois jours en me disant que je n'aurai pas de musique ce sera super difficile pour moi, vraiment. Même si c'est une seule station de radio et que c'est France Inter, c'est pas grave parce qu'il y aura de la musique. Bon maintenant si il n'y a que Skyrock, j'écouterai quand même un peu (sourire).

Qu'en est-il aujourd'hui de Kabal ?

Concernant Kabal il a été décidé que tant que les quatre membres piliers de Kabal à savoir DJ Toty, Professor K, D et moi même ne serions pas réunis, Kabal n'existerait plus. Cette décision est arrivée après plus de deux ans d'inactivité. Cela paraissait logique.

Quelle suite pour In Vivo et Djamal ?

Concernant In vivo, le deuxième album est sur le feu ainsi que toute l'armada des préparations ultimes et infinies... Huit titres sont déjà au four, bientôt prêts. On en saura plus à la rentrée ! Pour Djamal... en fait je prépare plusieurs projets dont il conviendra de parler en tant voulu mais on peut dire quelques mots tout de même... dans le désordre et sans forcement de liens entre les mots voici de quoi relèveront les prochains projets : ElectronikMusic, Darkside of the moon, Noirceur, musique for free, metal rap... enfin je te tiendrai au courant si vous relayez les news ;)

Un dernier mot...

Merci pour ta visite, ton boulot et ta curiosité.

Paix.

Liens :

www.invivo-musica.com / le site
www.stop-facho.fr.st / le débat
www.acontresens.com / les amis
www.hhhistory.com / le réseau

 

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