Interview Jérôme Thomas

"Home Studio: The Musical Revolution". Des joies de l'autoproduction, au mysticisme d'Imhotep en passant par les mystères de l'audiovisuel. Rencontre avec Jérôme Thomas, auteur d'un documentaire autoproduit dédié à l'univers grandissant du Home Studio.

2007-02-11 00:00:00 Propos recueillis par Nicobbl avec la participation de JB, .Zo et Aspeum

Abcdr du son : Débutons très simplement. Qui es-tu Jérôme ? Quel est ton parcours ?

Jérôme : Ah non, pas ça ! [rires] Non, mais faut le faire, vu que quand tu es dans ton microcosme tu as toujours l'impression que tout le monde te connaît, mais en fait pas du tout. Tiens, d'ailleurs j'avais posé cette même question à Animalsons et il avait pris dix minutes pour se présenter... Enfin bref...

Donc, je m'appelle Jérôme Thomas alias Vgtah. Je me suis mis au tag en 91. A partir de là, avec des potes, on a monté un groupe de tag qui est devenu un groupe de rap en 96. Ce groupe s'appelait Steus. On a sorti deux maxis Hip-Hop/House toujours à cette époque. Ensuite, on a monté une structure associative qui s'appelait toujours Steus et qui décorait les devantures métalliques pour financer les deux premiers Home Studios. Il y avait un premier home studio dans le quatorzième [ndlr: arrondissement de Paris] et un autre dans le onzième qui s'appelait Folimer.

Ensuite, on a voulu se professionnaliser et on a monté notre studio professionnel. Ca a duré six ans; après il a été fermé et a été repris il y a peu. Je me suis alors mis à faire des clips et un petit peu de documentaire avec les évènements du 21 avril. J'ai pris deux heures de cours de montage avec mon pote Gaspoux et j'ai commencé à tourner les premières images du documentaire en 2000 avec la caméra de mon père. Caméra qu'on m'a volé après...

A : D'où est née cette envie de réaliser un documentaire sur les Home Studios ?

J : Mon parcours et cette expérience du Home Studio ont sûrement beaucoup joué. Le Home Studio est passé chez moi, chez mes potes à user les oreilles des voisins, de nos parents mais aussi les nôtres. J'ai traversé l'enfer de cette passion et ensuite monté un studio professionnel où on a pu recevoir plein de jeunes beatmakers et où on devait mixer le son des autres.

Au fur et à mesure de ces rencontres avec ces gens là, et Imageavec Fab, Drixxxé que j'ai pu rencontrer à l'occasion de petits maxis, je me suis dit qu'il était quand même incroyable qu'on ai jamais donné la parole à ces hommes de l'ombre qui construisent les carrières des autres.. Ils parlent en musique mais on ne leur a jamais donné la possibilité de s'exprimer sur le centre névralgique de toute culture musicale, à savoir la musique à proprement parler. Le Home Studio c'est avant tout ça : la musique.

En plus depuis quelques années, le public achète de plus en plus d'albums en fonction des beatmakers. C'est le cas aux Etats-Unis et ça devient la même chose en France. Alors, moi, je me sentais redevable de cette culture là, du Home Studio et du beatmaking. Si j'avais pas eu ça, j'aurais peut-être fait autre chose, de la danse, du graffiti...

A : Connaissant le caractère assez secret et en retrait des producteurs, est-ce que justement, ça n'a pas été trop difficile de les faire se livrer ?

J : En fait deux choses étaient difficiles. Déjà aller les rencontrer, chez eux, et d'expliquer ma démarche en sachant que je n'étais pas connu. Ca aide toujours quand tu es connu. Après, l'autre difficulté, c'était l'appréhension, le trac quasi-systématique. Quand tu rencontres des légendes comme Doctor L, Dee Nasty ou Imhotep, forcément, c'est beaucoup d'émotion. Et ce même si j'étais prêt.

Pour que tout fonctionne bien, il a fallu gagner la confiance de chacun. En plus, dans la plupart des cas, on les rencontrait pour la première fois et tout de suite on était chez eux, dans leur intimité. Au final, je trouve que les beatmakers présentent mieux leurs projets que les rappeurs. Surtout, on a senti qu'ils prenaient plaisir à développer et à répondre à ces questions. Il ressort de toutes ces rencontres et interviews une grande humilité.

J'ai rencontré ces producteurs en fonction de leur parcours, de leur représentativité, de leur courant musical, mais jamais je n'étais dans le jugement subjectif de la musique. On a parlé parcours, apprentissage, adaptation aux rappeurs ou encore samples. Et sur ces registres, je pense qu'ils ont pris un certain plaisir à se dévoiler.

A : D'après toi, qu'est-ce qui fait une interview réussie ?

J : Une interview réussie, c'est quand tu as l'illusion que l'interviewé t'a donné tout ce qu'il avait à te dire ; c'est une interview où tu as été surpris et pris à contre-pied. Je fais la différence entre entretien et interview. Dans mon cas, c'était des entretiens. Une interview, c'est journalistique, pris sur le vif, bâclé et très orienté.

Une bonne interview, c'est quand tu évites les questions fermées ou interro-négatives pour aller dans le sens qui t'arrange. Ce sont justes quelques clés de méthode d'entretien sociologique qui m ont aidé pour que mes interlocuteurs soient à l'aise et ne se sentent pas piégés comme la plupart du temps. Image

A : Comment as-tu choisi les artistes qui figurent dans ce documentaire ?

J : En fait, le choix s'est fait en fonction de plusieurs facteurs. En premier lieu, j'ai commencé à voir ceux qui m'entouraient, des gars qui au final ne figurent pas dans le documentaire: Noise d'ADK, Crapule de Dyslexie, Madjistah, Balky. J'ai pris ma caméra et j'ai pu faire mes classes avec eux. A mon avis toute recherche documentaire se base au moins au départ sur ton carnet d'adresses.

Ensuite, on a commencé à démarcher des gens qui étaient représentatifs de leur branche musicale tout en ne restant jamais enfermé dans un univers trop restreint. Imhotep a fait "Blueprint", Mehdi a fait "Lucky Boy" après avoir bossé avec la Mafia K'1 Fry. On savait que le Home Studio était un sujet transversal à toutes les musiques. Et du coup qu'en posant des questions sur la diversité propre au Home Studio on aurait un certain répondant. Un mec comme Doctor L qui est connu pour son travail avec Assassin nous a fait une démonstration de batterie style solo de Jazz etc...

Après, la question de la légitimité est aussi entrée en compte. J'aurais pu faire un truc plus racoleur, en mettant des concepteurs à la mode. Bon, je vais pas citer de noms vu qu'ils seront peut-être dans le deuxième [rires]. On a aussi posé la question aux concepteurs eux-mêmes, en leur demandant qui ils aimeraient voir dans un documentaire sur le Home Studio. Ils nous ont à leur tour orienté vers de nouvelles personnes, parfois de vrais inconnus.

Au final, on a essayé de trouver un équilibre entre têtes d'affiches, middleground et quelques inconnus notoires. Enfin, pour nous, qui sommes issus d'une certaine culture.

A : Après, j'imagine que la question de la représentativité Paris/Province s'est aussi posée...

J : Oui, c'était un de mes soucis. Je voulais dépasser les barrières parisiennes, même si pour des raisons bêtes et méchantes d'autoproduction du documentaire, je pouvais pas aller aussi loin que je voulais. Mais je voulais voir Steady à Bordeaux, Alain Breheret à Toulouse, Chiens de Paille à Cannes, Madjistah à Evreux... Je ne voulais vraiment pas exclure ces mecs-là parce qu'ils n'étaient pas parisiens.

A : Parmi les différents artistes que tu as pu rencontrer, quelles sont les rencontres qui t'ont le plus marqué, que tu retiendras avant tout ?

J : Honnêtement, sans être démago, ils nous ont tous impressionné à leur manière. On a été surpris quasi à chaque fois. Voir Dee Nasty prendre une guitare sèche, ça nous rappelle que le mec à la base il est bassiste. Après, la rencontre la plus émotionnelle c'était sûrement Alain, le non-voyant, à Toulouse. Tu sors de là, ça te remet les idées en place. Je m'en souviens, quand on l'a rencontré pour la première fois, il nous attendait. On l'a vu à cinq cent mètres au coin de la rue, il était avec sa canne. Avant l'interview on l'a accompagné à la pharmacie et on a partagé pendant un quart d'heure le quotidien d'un non-voyant avec toutes les difficultés que ça peut amener.

ImageJ'ai pas mis certains trucs dans le DVD pour un paquet de raisons mais à un moment il m'explique que s'il avait pas eu la musique il se serait sûrement suicidé. Il le dit avec le sourire... mais dans le documentaire il le dit autrement, quand il explique qu'il avait le choix entre faire des chaises à l'usine pour les handicapés ou devenir prof de musique et s'épanouir. En sortant d'une interview comme ça on relativise forcement beaucoup de choses.

Dans un autre registre, ça me fait penser à Mehdi où pendant l'interview, on a ressenti à un moment ce que peut ressentir le conjoint quand nous on fait de la musique. On l'a filmé pendant qu'il faisait de la musique et au bout d'une demi-heure on osait plus lui demander d'arrêter. Il était tellement plongé dans sa production qu'on n'existait plus. On était devenus comme invisibles. Cette expérience reflète cet effet de bulle qui n'est pas trop développé sur le documentaire. Tu as de vrais risques d'isolement et d'autisme dans le beatmaking. Imhotep en parle à un moment dans l'interview qu'on a mis en ligne. Il explique que pendant deux-trois ans il n'avait plus de vie sociale.

Je sais que j'ai dressé un tableau du Home Studio volontairement positif, mais bon il y a aussi un aspect thérapeutique, un aspect épanouissant dans la création musicale.

A : Tu as rencontré des artistes d'univers musicaux assez différents. A ton avis, qu'est-ce qui rapproche tous ces producteurs ? Qu'est-ce qui les sépare ?

J : Je pense que le travail, le temps passé sur les machines et l'envie sont des dénominateurs communs à chacun des producteurs que j'ai pu rencontrer. Ce sont tous des gens qui ont un besoin un peu compulsif de composer, de créer. Ils sont tous à la recherche du frisson, de l'adrénaline de sa propre création. Tout ça au-delà des machines utilisées, des moyens, du bagage technique...

Après, à mon avis, ce sont avant tout les segments marketing et les chiffres de ventes qui les séparent. Et encore, au final toutes ces frontières sont brouillées. Quand tu vois DJ Mehdi composer, jouer de la guitare...

 

A: Avant de sortir le documentaire au format DVD, est-ce que tu l’as proposé à des télévisions ? Quelles ont été les réactions ?

J : Bien sûr ! [rires] J’adore parler de ça ! [rires] On a lancé le documentaire dans une démarche d’autoproduction en demandant rien à personne. Au bout d’un moment, on s’est dit qu’on pouvait aussi essayer de faire de l’argent. Tu vois, les mecs un peu dingues, un peu jeunes dans le business ! [rires] On a monté un format de cinquante-deux minutes, on l’a proposé aux chaînes hertziennes, Canal +, Planète. Ils ont tous trouvé ça très intéressant mais nous ont dit que le documentaire musical faisait pas d’audience.

On a vite compris après que tout était une question de lobby et que n’étant pas une boite de production on avait tout intérêt à continuer sur notre trajectoire. En se disant qu’une fois le DVD sorti on aurait plus de chances de revendre le truc. Résultat : c’est un peu ce qui est en train de se passer.

Après, il faut savoir qu’un documentaire, quand tu es un indépendant, tu es payé 150 euros le passage. En fait, ils estiment qu’ils font ta promotion. Quand t’es en boite de production ils te l’achètent 30 000 euros.

A : Peux-tu espérer que le DVD fasse suffisamment de bruit pour devenir intéressant pour la télévision ?

J : Oui, et c’est exactement ce qui est en train de se passer. Après, on va voir…mais si ça se fait, je considère que ce sera un sacré hold-up. Mais pour moi, la plus belle des reconnaissances elle vient du public, des gens qui me disent que le documentaire leur a donné envie de se (re)mettre à la musique. Voilà, ça c’est le plus beau des compliments.

ImageQuand tu fais un son, tu le fais d’abord pour toi. Après tu t’exposes, tu te mets en danger. C’est aussi pour ça que les mecs ont des réactions super épidermiques. C’est aussi pour ça que j’ai essayé de dépasser le passionnel, d’objectiver et d’essayer de fédérer.

A : Tu parlais de l’exposition du documentaire, partant de ça, penses-tu qu’à son échelle, ton documentaire permet de faire un peu changer les mentalités et donner une autre image du rap qui est souvent considéré comme une sous-musique ?

J : Oui, c’est certain qu’avoir des intervenants intelligents, qui s’expriment correctement et ne s’autocaricaturent pas, ça peut aider. Dans toutes les interviews que j’ai pu faire, j’essaie autant que possible de m’éloigner des gens de ma famille proche pour cibler ceux qui a priori sont les moins à même de s’intéresser à ce que je peux faire. Après ça veut aussi dire aller à l’encontre de préjugés parfois très coriaces, difficiles à contourner même en expliquant simplement les choses avec des arguments clairs.

Mais bon, au-delà des genres musicaux, que ce soit du classique, du punk ou du rap, faire un morceau c’est du temps, de la sueur, de la passion. Et pour continuer dans le registre du passionnel, je pense qu’il est important de prendre conscience que ces passionnés ne subissent plus la culture. Si l’indépendance a pu germer c’est aussi parce qu’on a eu les outils pour la développer. Tous les beatmakers, connus ou non, consciemment ou pas, prennent la culture en main. Quand tu commences à faire ta propre musique, tu passes moins de temps à subir la programmation des autres. Si le Home Studio a dynamisé les musiques électroniques, l’inverse est vrai également.

A : Tu ne penses pas qu’au final l’omniprésence des machines fait passer le coté bidouilleur au-delà de l’aspect artistique ?

J : L’aspect bidouille est clairement super intéressant. Comme dit Dee Nasty, cette culture c’est celle du système D. Une culture où la création s’est faite avec peu de moyens. La bidouille est une béquille, une intelligence pratique pour rendre la création possible. Mais en aucun cas la bidouille ne peut remplacer l’inspiration, ni la volonté d’aller au bout d’un morceau.

Le Home Studio s’est développé énormément grâce à l’informatique musicale. Et si le prix des ordinateurs n’avait pas fortement baissé, ce développement n’aurait pas été aussi évident. Enfin, même dans le processus créatif, dans la gestion des logiciels et dans la création d’un beat il y a de la bidouille.

A : Au travers des différentes rencontres et interviews que tu as pu faire, on voit des configurations assez diverses. Est-ce que tu as été particulièrement séduit par une configuration ?

J : Non, moi j’ai été avant tout séduit par le fait qu’au-delà du contexte, chacun réussissait à faire de la musique. Comme je te disais tout à l’heure, à un moment j’ai monté un studio pro’ avec une cabine, table 24 pistes, prises d’instruments…mais bon, je suis pas un fétichiste des machines. Je trouve avant tout intéressant le degré d’adaptation au lieu.

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A : Un des points récurrents et plutôt marrants aussi dans le DVD, c’est la relation avec les proches, voisins…


J : Oui, en fait tu réduis l’espace. Le Home Studio, il se miniaturise mais pas la musique. Les basses, elles continuent à traverser les murs. Mais bon je pense que les mecs qui font de la musique, ils sont sensibilisés à ça, aux phénomènes de basses, infra basses. Ils font même parfois plus attention que les voisins. En plus souvent quand tu commences à faire du son t’es chez tes parents alors tu te prends des bons coups de pression. Quand tu te retrouves chez toi t’as un peu plus conscience du truc.

A : Parmi les différents intervenants figurant dans le documentaire, tu as donné la parole à Francis de Get Large suite à l’affaire Nius. Il semblerait que Nius ne soit pas l’imposteur présenté par Get Large. Tu n’as pas un peu l’impression de t’être fait couillonner dans cette affaire ?

J : Non pour moi l’affaire Nius c’est juste une anecdote d’après-documentaire qui m’a permis de créer du buzz sur mon site Internet [rires marketeux]. Avant de parler de cette affaire là, il faudrait avant tout parler de Get Large. C’est quand même intéressant de voir que des beatmakers français réussissent à faire poser des cainris. Ca c’est une réalité. Les morceaux on les a entendus. Avant tout big up à Get Large pour avoir eu les couilles d’aller aux States présenter leurs sons. Cette démarche elle est significative et c’est aussi pour ça que j’ai voulu les rencontrer.

Après, pour l’affaire Nius, il se peut que je me sois fait avoir moi-même. Mais à ce stade j’ai aucune preuve. La preuve elle viendra d’une procédure légale avec la reconnaissance d’une escroquerie avec dédommagements. Bon, cette affaire là, elle m’a l’air super complexe. Après, c’est une leçon dans le sens où à l’époque du numérique tu peux enregistrer n’importe quel beat et l’envoyer à qui tu veux et te faire passer pour l’auteur du beat.

A : Dans ton interview avec Imhotep, tu l’interroges sur les éventuels effets néfastes d’une démocratisation de la musique. Quel est ton avis sur la question ?

J : Yvan en parle aussi sur le documentaire quand il dit que le marché est saturé, même atomisé. Je suis à tout fait en phase avec Imhotep quand il dit qu’au final c’est au public de trancher. La musique circule toujours plus vite et tu as des niches musicales précises. Plus tu as de beatmakers, plus la diversité est importante. Tout ça me semble bien pour la créativité.

Les mecs qui disent qu’avant il y avait de la musique de merde et que maintenant il y a des MySpace de merde, ce sont avant tout des gens qui perdent des parts de marché. Après, c’est facile de trouver des excuses. Le marché il a bon dos, c’est l’homme invisible sur qui on peut rejeter la faute. La réalité c’est qu’il faut se tuer à la tâche, faire huit fois plus que la normale pour que ton truc avance. Quand tu fais ça, au moins derrière tu peux ne t’en prendre qu’à toi-même et pas trouver de fausses excuses en accusant ton distributeur, Skyrock ou le public qui écoute de la merde.

A : Quels ont été tes défauts, en tant que réalisateur ?

V : J’aimais trop les artistes ; en aucun cas, je ne voulais soulever de polémique. Vu ma démarche de documentaire, d’objectivation du sujet, ce n’était pas trop grave, car les polémiques sont toujours fonction de la subjectivité d’un sujet. L’autre défaut, c’est que j’étais pauvre en moyens [sourire] et que j’aurais voulu plus d'images pour rendre compte des lieux. J’ai fait avec… Le dernier défaut, c’est de vouloir faire tout soi-même. Ca peut tuer un sujet.

ImageA : Si c'était à refaire, tu changerais quoi ?

V : Je changerais de caméra. Et je mettrais en entier le bonus de Dee Nasty [rires]. Niveau montage, je ne ferais pas plus long, mais je tournerais les live avec deux caméras - encore une fois, question de moyens et de disponibilité des potes. J’achèterais aussi des disques durs plus gros et des logiciels pas piratés pour m’éviter les plus grosses sueurs froides de ma vie. Big up à 5kiem qui a recupéré un plantage de logiciel quand j'étais à 52 minutes.

A : En quoi la réalisation de ce projet a influé sur ta propre manière de faire de la musique ?

J : En fait paradoxalement ça m’a surtout fait arrêter la musique parce que je pouvais plus faire les deux. Concrètement, j’ai pris mon clavier midi et je l’ai rangé dans mon tiroir. Je me considère comme un compositeur vraiment lambda, le prototype de la majorité invisible qui fait un peu de musique pour le plaisir.

A : Au final, tu as rassemblé combien d’heures d’images ?

J : Une centaine. J’ai vu 45 compositeurs avec environ deux heures par mec, plus tout le côté live.

A : J’imagine que le montage de toutes ces images ça devait être un sacré taf’

J : Je pense que le documentaire est ultra construit, chapitré avec un aspect didactique. C’est pas pour rien. Je savais qu’à partir d’un moment j’allais rentrer dans une course de fond et que sans squelette solide j’allais avoir des bouts de chair un peu partout et les yeux à la place des pectoraux. Quand j’ai écrit toutes les questions, j’avais chapitré les grands points. Ensuite, à partir du moment où j’avais reçu les premières réponses j’ai écrit le synopsis, ce qui normalement se fait avant. Au final, si certains beatmakers interviennent très peu ce n’est pas parce qu’ils ne disent pas des trucs intéressants mais parce que j'ai voulu respecter ce synopsis et non faire uniquement des portraits d’artistes.

A : Avec toutes ces interviews, tu dois avoir une foultitude d’anecdotes marquantes en stock. Allez, un peu de biscuit pour les lecteurs…

J : Oui…[hésitant]…on vient de finir l’interview d’Imhotep. On se retrouve au resto’, on était un peu bouillants après avoir fini cette interview. J’avais faim, pas d’argent alors on commence à discuter avec la serveuse en lui expliquant qu’on venait de Paris pour un documentaire sur le Home Studio. Tout ça pour demander du rab' de frites ! [rires] On lui dit qu’on revient d’une interview avec Tonton Imhotep. Là, la meuf elle nous dit que son copain fait des sons pour Jamalski. Le lendemain on était chez lui, chez DJ Ride.

Ah et un autre truc. Alsoprodby est le seul à avoir eu les couilles d’improviser la conception de deux beats, en direct, face à la caméra, en piochant au hasard dans ses vinyles, à l'arrache. Le son a fini sur l'album d’Explicit Samouraï.

A : Pour terminer cette interview, on te laisse le mot de la fin.

J : Que tous ceux qui l’ont vu et l’ont trouvé trop court sachent que c’est le plus beau compliment que l’on puisse faire à un monteur. Je le répète souvent mais ça semble important : le plus frustré de tous à ce niveau-là c’est moi.

Mais l’intention d’un documentaire demeure d’en parler au plus grand monde. En ayant passé le gros de la promo’ je me sens de faire un second volet à l’international pour voir les déclinaisons sociales, techniques et humaines du sujet. Le Home Studio est une culture universelle. Je suis certain qu’il y a des trucs de folie à découvrir sur le sujet.

Je suis certain que si j’avais fait un truc de 90 minutes on m’aurait dit la même chose: trop court. Après, je voulais surtout pas qu’on me dise : j’ai commencé à regarder mais au bout d’un moment j’ai décroché. Vu le temps passé sur chaque séance ça m’aurait emmerdé.

Pour ceux qui ne l’ont pas encore vu, dites-vous que c’est la mise en lumière des hommes de l’ombre. En vous intéressant au sujet et en achetant le documentaire vous donnez un peu de reconnaissance à des mecs qui ont construit la carrière des autres. Imhotep ça fait vingt-cinq ans qu’il a construit la carrière d’IAM, fait des trucs avec Zebda, tourne avec un groupe live. Et ce mec-là on lui a jamais donné la parole. J’ai eu le privilège et la chance de donner la parole à un mec comme ça. Je pense que c’est vraiment un sujet à voir. C’est un projet indépendant, alors comme je dis souvent : si t’as kiffé parles-en parce que tu me permettras peut-être de voyager et d’aller un peu plus loin dans la démarche en montrant de nouvelles têtes.

 

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