Interview Olivier Cachin

Figure historique du journalisme rap en France, Olivier Cachin est resté, 15 ans après Rapline, un intarissable commentateur du genre. Suite à la parution récente de ses "100 albums essentiels", nous l'avons interrogé sur les décalages générationnels du rap, le déclin de la presse musicale et l'incompréhension tenace entre hip-hop et médias.

14/01/2007 | Propos recueillis par JB

Interview : Olivier CachinAbcdr du son : Lors de ton passage à Besançon, où tu es venu présenter le film "Wild Style", j'ai été assez étonné : on t'a présenté comme un sociologue... Quel titre te donnerais-tu ? Journaliste, écrivain, sociologue ?

Olivier Cachin : Sociologue ? Surtout pas de gros mots s'il te plaît ! Non, je suis journaliste avant tout. Je veux bien aller jusqu'à "historien", mais c'est toujours en tant que journaliste que j'ai avancé et que j'ai mis en avant mes connaissances sur le sujet. Mais non, sociologue, sûrement pas !

A : C'est si péjoratif que ça ?

O : Par rapport au hip-hop, oui. Le rap vu par les sociologues, c'était vraiment des espèces de trucs édifiants, avec ce côté "les jeunes dans les villes de grande solitude"... La sociologie en soi, c'est très bien, mais appliquée au rap, c'est souvent une vision qui n'est pas très pertinente, qui passe à côté de l'essentiel, à savoir la musique. C'est évident que la sociologie a à voir avec le rap : on ne peut pas comprendre le rap si on ne s'intéresse qu'à la musique, mais je pense que ce sera plus facile de le comprendre en parlant de musique plutôt qu'en ne parlant que de sujets sociétaux. Ca donne tout de suite du misérabilisme, et les sociologues sont des gens qui, je pense, ne comprennent pas vraiment la première motivation. Ils vont prendre au premier degré des trucs qui n'ont pas forcément vocation à l'être. De ce que j'en ai vu, les sociologues sont un peu déconnectés. Je préfère par exemple quand un écrivain comme Thomas Ravier fait un texte exceptionnel sur Booba - paru chez Gallimard à la NRF - où là, en trente pages, on a de la référence, du Genet, du Céline. Là, le texte est pertinent, et le mec a compris le fond du truc.

A : Justement, ce que je reprocherais à la presse française, c'est de toujours s'attarder sur des considérations sociales. Je prends en exemple la critique de Stéphanie Binet dans Libération, qui conclut sa critique de l'album de The Game en disant, je cite : "On attend qu'il mette son talent au service d'enjeux plus importants, comme l'arrêt de la violence inter-gangs". Je trouve ça très condescendant et moraliste...

O : Oui, effectivement... Il faut voir qu'historiquement, le journalisme rap en France est né dans cette comparaison du rap et son aspect sociétal. Maintenant, c'est possible de trouver des articles qui parlent de musique et de flow, mais pendant très longtemps, le journalisme musical français, quand il s'intéressait au rap, c'était uniquement sous l'angle "ces bandes qui terrorisent la banlieue"... Il y avait des articles fameux au début des années 90 dans France Soir ou sur d'autres supports, où l'on ne convoquait le rap que quand une voiture brûlait. Tu me diras, ça n'a pas forcément changé maintenant, mais un petit peu quand même ! Aujourd'hui, il y a des succès commerciaux, et c'est un truc qui fait beaucoup évoluer une musique. Mais historiquement, tu regardes les articles sur le rap français à l'époque - à l'exception des magazines spécialisés où quelques aliens comme moi essayaient de parler d'autre chose - c'était "Ha, tiens, une voiture brûle, une banlieue va mal, parlons de rap !". Il a fallu attendre vraiment longtemps pour qu'on puisse en parler sous un angle autre que sociétal [prenant un ton pompeux], "lié à ces banlieues oubliées où les jeunes tiennent les murs"... Les grands trémolos, quoi.

A : Est-ce qu'il t'arrive de parler de ce sujet avec les journalistes de la presse généraliste ? Ceux qui placent systématiquement que "rappeur untel s'éloigne des clichés" dans leurs critiques...

O : Oui, mais en même temps, c'est vrai aussi qu'il y a plein de rappeurs français qui sautent dans les clichés à pied joint et qui les développent eux-mêmes. Le problème, quand ça vient de la presse, c'est que c'est souvent accompagné d'une méconnaissance profonde du mouvement en général et de l'artiste en particulier. Evidemment, quand on ne sait pas trop quoi dire de pertinent - et ça, ce n'est pas seulement dans le rap et le journalisme musical - on va aller trouver d'autres trucs, regarder ce qu'il y a de plus évident. Quand on ne se sent pas la légitimité pour dire "c'est bien, c'est pas bien", on va parler d'autres choses que de musique, et dire "ces groupes qui désenclavent les banlieues", ou "ces rappeurs qui disent tout haut ce que les jeunes pensent tout bas". La boîte à clichés est plus facile à ouvrir quand on n'a pas d'autres options. Quand on connaît vraiment le truc, on peut plus facilement dire "je trouve que cet album est bon", et avoir un vrai point de vue journalistique.

A : Le cliché, ça permet de s'en tirer à bon compte...

O : Ouais, c'est pratique, on s'en est tous servi à un moment ou un autre des clichés ! Mais c'est vrai que dans le rap, c'est tellement systématique que ça peut agacer.

A : Quinze ans après Rapline, tu restes l'un des rares journalistes rap visibles en France. Où sont passés tous les autres, ils ont tous choisi d'être rappeurs ?

O : Le gros problème du rap par rapport au journalisme, c'est que dans un premier temps, la presse et les journalistes musicaux ont rejeté considérablement cette musique-là. Un peu comme ce qui est arrivé avec la musique électronique. En gros, on s'aperçoit que les journalistes sont des "rock critics", au sens partisan du terme, dans le sens où beaucoup n'ont pas eu la curiosité - qui aurait pu sembler naturelle pour des journalistes - d'aller vers cette musique, de voir ce qu'il y avait d'intéressant. Ca a tout de suite été le cordon sanitaire, genre "Ha, ce n'est pas de la musique !".

Un truc qui m'avait frappé à l'époque, c'était Antoine de Caunes : on lui parlait de techno, et lui répondait "On disait que le rock n'était pas de la musique, et on dit pareil de la techno, sauf que là c'est vrai !". Quelque part, il se plaçait automatiquement dans la même logique que ses parents, qui pensaient que le rock n'était pas de la musique, par rapport à la grande variété ou la musique classique. Le côté "Mes parents se sont trompés, mais pas moi !". La critique musicale a toujours été très rock, et s'il y a maintenant quelques journalistes qui parlent de rap avec une certaine expertise, c'est plus souvent des gens qui ont une passion pour le genre, mais pas forcément le bagage journalistique qui va avec. Ce sont plus des fans que des journalistes musicaux. Globalement, le journalisme hip-hop en France est plus issu de la base des fans, qui n'ont pas forcément des outils linguistiques, que de gens qui ont fait des études de journalisme, avec une longue tradition de presse.

A : Ce qui explique peut-être une différence de niveau entre les presses spé françaises et américaines : l'approche est peut-être plus passionnée, donc moins rigoureuse et un peu caricaturale parfois...

O : Oui, c'est vrai, d'autant qu'il y a un autre élément qu'on ne peut pas totalement mettre de côté, c'est l'attitude des groupes français par rapport aux journalistes. En gros, pour résumer, c'est toujours plus facile de dire du mal d'un disque américain que d'un disque fait par un type qui habite à trois stations de métro de chez toi. Il y a eu quelques exemples de coups de pression qui ont entraîné une auto-censure des journalistes. Ils vont soudain mieux comprendre le goût de la nuance quand il s'agit de parler de LIM ou Alibi Montana que de The Game ou Ice Cube.

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