Interview Sickamore

Faiseur de mixtapes, découvreur de talents, conseiller en développement d'artistes, Sickamore est, du haut de ses 21 ans, le symbole d'une nouvelle génération d'enfants du rap bien décidés à en prendre les rênes. Entretien avec un jeune homme ambitieux et lucide.

12/11/2006 | Propos recueillis par JB | English version

Interview : SickamoreAbcdrduson : Qui est Sickamore et quel est ton parcours dans le monde du hip-hop ?

Sickamore : Et bien, j'ai remporté deux fois le trophée de meilleur "mixtape DJ" aux Justo Awards, je suis responsable des A&R [Artist & Repertoire, l'équivalent américain du directeur artistique, NDR] chez Atlantic Records, je m'occupe d'une société de développement d'artistes, et enfin, je suis éditorialiste sur le site xxlmag.com.

A : Jusqu'à aujourd'hui, avec qui as-tu travaillé, et quels sont les projets sur lesquels tu bosses actuellement ?

S : Je travaille sur l'album très attendu de Saigon, "The greatest story never told". La production y est incroyable, avec Just Blaze, Kanye West, Buckwild, Scram Jones. C'est une tuerie absolue, et les invités ont été triés sur le volet. Il y a aussi le prochain album de Little Brother, qui s'appelera "Payback". On va vraiment voir la progression de Pooh et Phonte. J'ai également signé une auteur-compositeur-interprète incroyable qui s'appelle Wynter Gordon - c'est ma première signature chez Atlantic. Et puis quelques groupes du sud comme Da Banggaz et les Oakcliff Boys.

J'ai aussi travaillé avec énormément d'artistes undergrounds à travers la structure "I Can Make You Famous" : Spot, Esso, Nina B., Sky Balla, etc. J'aime beaucoup travailler au contact de jeunes talents.

A : Comment as-tu découvert le hip-hop, en tant que gosse des années 80 qui a grandi à Crown Heights, Brooklyn ?

S : C'est marrant, j'étais pas vraiment le plus gros fan de hip-hop quand j'étais gamin. Tu vois, je suis né à Trinidad et à la maison, ma famille jouait surtout du reggae, du calypso, de la soca et du gospel. Le hip-hop, pour moi, a été une passion acquise, pas innée. Mais dès que je m'y suis mis, j'ai adoré. J'ai acheté tous les albums d'hier et d'aujourd'hui, surtout les "classiques", pour m'assurer de bien saisir cette musique. Mon truc, ça a toujours été le "lyricisme". Je kiffe quand un grand MC balance des schémas de rimes complexes, des métaphores limpides et des couplets multi-syllabiques. A mon sens, c'est le meilleur aspect de la musique, alors je m'intéresse avant tout aux rappeurs à texte.

A : As-tu jamais envisagé de rapper ou de produire ?

S : En fait, j'ai commencé à produire en 2004. D'ailleurs, je me débrouillais pas trop mal. Les beats était surtout basés sur des samples. Je pense que je vais choper du matériel de production et m'y remettre, mais je suis d'abord un businessman, alors je laisse ça en retrait afin de mieux valoriser mes clients et mes artistes. Quant à rapper ? Sous la douche, peut-être (rires).

A : A la différence des magnats du rap qui se sont révélés dans les années 90 - les Irv Gotti, Diddy, Jay-Z - tu as choisi de lancer une société de management plutôt qu'un label. Pour quelle raison ?

S : La société de consulting "I can make you famous" est une entreprise qui se concentre sur l'art du développement d'artiste. On se spécialise aussi dans le lancement de marque. Si tu reviens un peu en arrière, tu verras que Russell Simmons et Dame Dash ont commencé par monter des sociétés de managements avant de lancer des labels à part entière. Mon mode de fonctionnement est en général basé sur ces gens, comme Dash et Simmons, qui ne rappaient pas.

A : Depuis quelques mois, tu as la fonction de responsable des A&R chez Atlantic Records. Comment as-tu eu cette opportunité ?

S : Mon pote Kyambo Joshua, dit "Hip-Hop", m'a permis d'y arriver. Il est le responsable de "Hip-Hop Since 1978" avec Gee Roberson, du label de Kanye West - mate les crédits - et le manager de Just Blaze. J'ai rencontré Hip-Hop à l'époque où je travaillais chez Fort Knocks Records [label de Just Blaze, NDR]. Il a toujours apprécié mon oreille, et il a pensé que j'avais les qualités requises pour réussir du côté des majors. Alors il m'a emmené avec lui pour voir Craig Kallman, le PDG d'Atlantic. Il lui a dit "ce gosse est le futur". Il est l'A&R préféré de mon A&R préféré (rires). La plupart des gens ne m'auraient pas filé un coup de pouce pareil.

A : Tu travailles à un poste-clé dans un énorme label - et tu as seulement 22 ans. Est-ce une force ? Ca peut être une faiblesse, aussi, parfois ?

S : Hey, j'ai que 21 ans, ne me donne pas des années en trop ! Je suis toujours dans la rue, dans les battles, les ciphers, les coins à mixtape, les showcases, je sors des tapes. Ma tranche d'âge correspond à la cible marketing des labels, donc je pense avoir le profil parfait pour le job. Au final, le rap est un sport de jeunes, et je pense que mon embauche à la place d'un type qui aurait fait des années de stage démontre bien l'évolution de la manière d'agir des maisons de disque. Si je réussis, ça va changer le mode de pensée des majors et leur façon de recruter.

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