Interview Rocé

30/10/2006 | Propos recueillis par Greg avec Nicobbl

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A : Tu as suivi, je crois, le procès de La Rumeur... et celui de Monsieur R ?

R : Pour moi c'est pas du tout la même chose. Le procès de La Rumeur a l'avantage de vouloir changer les choses ; les phrases imprimées de Hamé sont justes et je trouve ça courageux d'aller jusqu'au bout et de les défendre même au procès, pas de se justifier mais de continuer le combat commencé quand il les a écrites. C'est quelque chose de construit et de sensé de A à Z, un discours assumé.

Le procès de Monsieur R je l'ai pas du tout suivi. L'affaire Grosdidier, etc., ça m'a donné un peu d'inspiration pour ‘Je chante la France', pas plus.

A : Est-ce qu'il y a une volonté de casser une opposition toute faite entre "egotrip" et "rap conscient" ? Il y a aussi de l'egotrip dans ton album...

R : Ce que je vais dire est prétentieux, mais je me sens au-delà de ça : quand j'écris, j'écris. Après, tu mets ce que tu as envie de mettre. Si ta phrase super egotrip, à un moment elle rentre exactement comme une pièce du puzzle à côté d'une phrase qui a énormément de message, c'est qu'elle rentre là. C'est aussi ça l'art, dire ce que tu as envie de dire au moment où tu as envie de le dire...

D : Ces catégories, tu les as pas du tout en tête quand tu écris, de la même façon que tu penses pas à qui va recevoir le "message" ; tu fais par rapport à tes émotions et de tes réflexions...

R : Je connais aucun rappeur "inconscient". Même les rappeurs les plus egotrip que j'ai pu rencontrer se prenaient vraiment la tête sur ce qu'ils disaient. Il y a toujours ce côté "coquet" quand tu écris. Tu réfléchis toujours à ce que tu écris, même la pire des conneries, il y a toujours une raison derrière.

Rocé (photo prise lors de l'interview sur les quais de la Bastille) A : Musicalement, tu disais tout à l'heure qu'en matière de rap tu étais un peu orphelin ; il y a quand même quelque chose qui t'a un peu remué dernièrement ?

R : Je t'avoue que je suis un peu à l'ouest en rap en général. Ce qui me fait un peu l'effet d'un EPMD ou d'un Rakim d'époque, c'est par exemple un mec comme MF Doom. Je me suis rendu compte plus tard que c'était le mec de KMD, un ancien, je trouvais qu'il avait un truc, un charisme...

Par exemple, des mecs comme Dilated Peoples que j'ai vu en concert à New York, leur son est super beau, propre, les mecs rappent bien et tout... mais ça me fait pas le même effet que Big L sur scène, qui a un son plus crade et est peut-être moins pointilleux sur certaines choses, mais qui rien qu'avec son flow en a capella va tout défoncer. Pourquoi ? Sans doute parce qu'ils ont pas commencé à la même époque. Les Dilated Peoples arrivent avec certaines références mais ne sont pas des acteurs à la même échelle.

A : Tu es un peu nostalgique du son crade d'une certaine époque, plutôt qu'un son policé...

R : Peut-être qu'il y a de ça. Je pense que c'est aussi dû à la personnalité du rappeur, à ce qu'il dégage. MF Doom dégage pas la même chose que Dilated Peoples, pour reprendre cet exemple, ou 50 Cent. Ça me fait pas le même effet. Mais c'est pas grave, je suis pas si nostalgique que ça, je crois pas qu'il faille rechercher un âge d'or...

J'écoute mes disques de rap comme j'écoute mes disques d'autres musiques, voilà. J'ai des potes qui vont me faire écouter des choses et je vais trouver que ça tue, sans forcément connaître le nom et suivre le truc à la trace.

A : Pour revenir à la récupération, tu penses pas que le rap rentre plus que jamais dans cette catégorie, que tu as beau gueuler fort des trucs violents, les gens n'écoutent plus ? Le rap comme un fantasme, une usine à rêves...

R : Le rap, ce n'est qu'un reflet de la culture d'une époque. Et ça évolue de plus en plus vite, ne serait-ce que par rapport aux années 80, la façon d'écouter la musique a changé, les formats sont pas les mêmes...

Quand on écoutait les premiers albums de NTM, des Little..., on avait le temps d'écouter de A à Z, et on connaissait les paroles par cœur. Aujourd'hui, pour connaître un album par cœur... C'est possible, mais il y aura moins de phrases dans une mesure et moins de mesures. A l'époque, mine de rien, tu avais des couplets de vingt mesures, avec des refrains immenses, pour écouter ça il fallait le vouloir !

Et puis le vocabulaire se réduit. Mais c'est pareil pour les films, ça joue sur toute la culture, pas seulement dans le rap.

D : J'ai quand même l'impression que ça retrouve de façon particulièrement polarisée dans le rap, la survivance des clichés, du racisme, du nègre qui fait rire ou qui fait peur, des slogans...

A : Les clichés changent aussi : la définition du pauvre gars il y a quinze ans correspond au cador d'aujourd'hui...

D : Bien sûr, le rap est complètement intégré à la société française, et aujourd'hui le hip-hop est un beau vivier de conservateurs... Sarkozy, s'il jouait mieux son jeu, franchement il aurait des supporters... Il y a des choses qui se développent et n'existaient pas du tout avant, comme les "rappeurs blancs" : je me suis jamais dit que Kool Shen était un rappeur blanc...

On nous gonfle avec ça mais c'est récent, c'est lié à des exacerbations en dehors du hip-hop. Quand tu compares le discours "viriliste" dans le Hip-Hop aujourd'hui et le discours politique d'un Sarkozy, il y a quand même des corrélations... C'est parfois assez drôle d'ailleurs, de voir les mêmes postures... Il me semble qu'il y a dix ans c'était plus positif, que ça se mélangeait plus... Mais ça reproduit ce qui se passe dans la société en général, les rappeurs sont des Français comme les autres...

R : Ca dépend aussi du contexte dans lequel tu vis. Aux Etats-Unis il y a "East Coast" et "West Coast", en France je peux te faire une comparaison entre le rap du nord et du sud de Paris. Les politiques de la ville ne sont pas les mêmes, dans les années 80 la gestion de la mixité était différente... En fonction du groupe de rap et de l'endroit d'où il vient, tu peux remonter de son discours à la politique de la ville...

D : Les rappeurs sont conservateurs, et dans le discours, ils n'ont rien inventé, ils ne font que reprendre. C'est vraiment la phrase d'Ekoué : "On est devenus ce qu'ils disaient de nous".

R : On ne peut plus parler d'un "mouvement Hip-Hop". Un mouvement, c'est une vague qui vient casser un consensus. Aujourd'hui, on peut parler de "corporation" hip-hop, ça fonctionne avec le piston, les relations intestines, les écuries de potes, comme dans le reste de la culture française quoi. Le cinéma avec ses "fils de un tel". Et ce qui est venu se greffer c'est que les rappeurs "doivent" jouer un rôle social dans les banlieues, c'est les sous-éducateurs.

C'est l'idée : l'art n'a pas d'utilité, mais le rap, qui n'est pas un art parce qu'il est pas une musique "noble", a alors une utilité, ou inversement. C'est un peu présenté comme ça dans les médias, le rap peut "dégager une énergie positive", "exprimer son mal-être", au final c'est pas considéré comme une musique à part entière ou un art. D'où : "je fais du rap pour m'en sortir"...

D : Il y a aussi la conviction qu'un rappeur qui va réussir va "emporter" sa cité avec lui, avec des gens qui suivent. C'est un phénomène étrange, une légende urbaine : si un rappeur s'en sort, tout le monde s'en sort...

A : Ca reproduit aussi un modèle américain...

R : C'est quelque chose qui a aussi existé dans d'autres musiques, les musiques "pauvres", où ça fait partie d'une culture de la représentation ; une manière d'exister c'est de représenter pour ceux qui sont derrière.

A : Tu disais qu'un projet pouvait en amener d'autres, comment as-tu accueilli la signature d'Oxmo sur Blue Note ?

R : J'ai trouvé ça bien. J'apprécie ce que fait Oxmo. Disons que maintenant un label ne fait plus le son de l'artiste ; avant, tu avais toujours les mêmes noms derrière le label, tel ingénieur du son, tel batteur, tel guitariste... C'est plus ça donc l'important, c'est ce qu'il va faire plutôt que le label, j'attends d'écouter le truc.

A : Il y a un virage...

R : Pas vraiment un "virage" : je trouve que chez Oxmo avec les prods de Seck ou de Mars les prods qu'il a eu jusque là ont toujours été assez jazz, avec une connotation Blue Note. Je fais "confiance" à l'artiste, c'est lui qui porte son projet.

A : Tu as fait des trucs avec Kourtrajmé, notamment (co-)écrit le scénario de "Funk Hunt" ; tu as eu aussi un rôle sur "Easy Pizza Riderz". Quels souvenirs tu gardes de ces expériences ?

R : Le "Funk Hunt", je l'avais écrit à la base pour DJ Mehdi, sur l'instrumental sur lequel ont posé 113 ensuite et est devenu 'Les Princes de la ville'. On a refait ensuite un son qui pour moi est moins bon, mais par contre ils ont vraiment bien réussi le court-métrage : quand ils m'ont montré les images, j'étais super content. Ils savent travailler, c'est clair. Ils avaient aussi fait mon clip 'Changer le monde' et j'ai trouvé que c'était une réussite aussi.

Après, ils ont participé à pas mal de trucs, mais j'ai de moins en moins apprécié ce qu'ils faisaient, à cause du côté cliché/fonds de commerce, aller filmer les cités comme si c'était des zoos, jouer des clichés et des souffrances. voilà... J'ai d'autres projets pour continuer mon chemin dans ce milieu "audiovisuel"...

A : Mot de la fin ?

R : Disons que "Top départ", c'était un album, "Identité en crescendo" c'est un projet, une démarche. On va emmener ça encore plus loin...

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