Interview Rocé

30/10/2006 | Propos recueillis par Greg avec Nicobbl

« Page précédente | Page suivante »

A : Tu réalises l'ensemble des productions de l'album. C'est une volonté de composer "entièrement" cette œuvre ?

R : C'était deux choses. Déjà, j'adore faire des sons, j'en fais depuis longtemps avec Ismaël, et c'est un truc qui me plait. Et puis aussi, parce que c'est un projet que je pouvais pas expliquer, les gens ne comprenaient pas...

"Bonjour, je fais un projet de rap avec du jazz."
"Ah oui, comme Common ?"
"Non."
"Comme The Roots ?"
"Non, du free jazz."
"Ah, le free jazz, c'est quoi ça ? Nu Soul, Eryka Badu ?"
"Non, encore autre chose. C'est du jazz, mais en plus énervé, ça pourrait plus correspondre à du rock progressif, c'est pas "cool"..."
"On voit pas, si c'est pas The Roots ou Jazzmatazz...".

En plus, il y avait des projets avec du jazz, comme Hocus Pocus, des trucs comme ça, toujours des comparaisons... L'ambition, c'était de faire quelque chose qui n'était pas fait, et je ne suis ni bleu ni cool. Et surtout, quand tu vas chercher dans le free jazz, pour moi c'est à l'autre extrême de la Nu Soul. Je mettrais plutôt ça en rapport avec du rock progressif, pourquoi pas même du punk ; avec la Nu Soul c'est deux mondes vraiment différents.

Comme je pouvais pas l'expliquer, il fallait d'abord que je maquette le projet et ensuite que je le ramène sur la table, que je le fasse écouter, et là les gens pouvaient comprendre. Je l'ai maquetté tout seul, et au final les maquettes ressemblaient à du définitif. A partir de là, je suis allé jusqu'au bout : au lieu d'expliquer à des producteurs pour qu'ils m'aident, je vais commencer tout seul avec des samples ; au final, j'ai gardé tout ça. Faire les choses tout seul plutôt qu'expliquer.

A : Ce projet, tu l'as présenté à un certain nombre de maisons de disques ?

R : Ouais. Pour moi, c'était un projet musical, pas seulement un projet de rap, surtout avec les invités. Donc je voulais voir du monde, j'ai même pensé à aller voir la maison de disques des Bérurier Noir... L'important c'est la qualité de la musique, pas le genre musical. Des fois, des gens qui n'ont rien à voir avec le rap sont plus à l'écoute de ce que tu dis que des maisons "rap" très jeunes, qui ne connaissent qu'une seule manière de démarcher la musique. Ils n'ont pas l'expérience, ou l'imagination de faire autrement...

Les réactions des boîtes ? Moi, je leur parlais de musique ; eux, ils me parlaient de business. Moi, j'arrivais à faire le pont entre les deux ; eux ils n'y arrivaient pas. Je leur disais que ce que je faisais c'était du rap, mais que ça pouvait intéresser un public plus large, "additionner" les publics ; eux, ça leur faisait peur, parce que ça pouvait peut-être aussi les soustraire... Et surtout, ils sous-estiment l'auditeur.

RocéCe qu'ils ont appris à faire, c'est de ramener un travail déjà mâché. Ils n'ont pas eu ce vécu, d'avoir écouté NTM très jeune sans comprendre toutes les paroles, ou Assassin... A douze ans on comprend pas tout, mais on comprend l'intention ; à quinze ans quand on écoute Gangstarr ou Public Enemy pareil. Moi quand j'ai commencé à écouter du free jazz y'a pas si longtemps, je comprenais rien à cette musique.

On m'a pas ramené un travail mâché, j'ai dû faire l'effort. Les débuts du Hip-Hop c'était ça aussi, comme au début de n'importe quel mouvement, les gens faisaient un effort, ils n'aimaient pas forcément tout de suite la musique mais ils aimaient l'intention. Quand tu ramènes ce discours à une maison de disques...

Je me suis retrouvé face à des gens qui m'ont dit clairement : tout ça c'est intéressant, mais moi je vends des disques comme je vendrais des jantes de voitures, donc je peux rien faire... Ils avaient raison d'ailleurs, parce qu'ils n'ont pas le pouvoir d'expliquer tout ça à leurs supérieurs.

A : Tu penses pas que c'est la façon stéréotypée de vendre du rap, comme s'il n'y avait qu'une façon. Aujourd'hui à 95%, c'est très ciblé, une population jeune... C'est pour ça, j'imagine, que tu es allé voir des maisons de disques qui ne vendaient pas forcément du rap...

R : C'était un pari. J'aurais pu avoir un fonds de commerce et faire un disque comme mon premier ; mon pari, c'est d'arriver avec quelque chose de nouveau. Si ça marche, d'autres suivent ; si ça marche pas, ça marche pas. Les maisons de disques fonctionnent comme ça : après Pierpoljak, t'en as dix autres qui arrivent, etc. Moi j'arrivais avec ce projet...

A : Pas faire un énième sous-Booba...

R : Voilà. C'est pas que les gens n'étaient pas intéressés, mais ceux qui l'étaient n'avaient pas le poids, le pouvoir ; quand t'es directeur artistique t'as pas le pouvoir de prendre ce risque. Je suis allé m'adresser à des maisons de disques qui étaient plus dans cette politique, les choses se sont passées de manière plus simple, et le disque est sorti chez No Format/Universal Jazz.

Mais tout ça juste pour dire que c'est plus facile d'être dans le consensus, dans le cliché, que de construire quelque chose de neuf, qui chamboule, surtout dans le milieu Hip-Hop, parce que dans ce milieu on trouve énormément de conservateurs du cliché, vu que c'est un véritable fond de commerce.

A : Au niveau du son de l'album : il n'y a pas de scratches, alors que sur le premier ils étaient assez présents : ça cadrait pas ou ça s'est fait comme ça... ? C'est un des aspects un peu sauvages ou hors normes de cette musique...

R : Il y a pas de véritable raison réfléchie... Ça s'est pas fait même si j'aime bien les scratches, il y a pas eu de cahier des charges ; simplement sur aucun morceau on y a pensé donc il n'y en a pas eu...

A : C'est Basile qui a pas voulu ?

R : (rires) Non, lui il a beaucoup participé au premier album, pas au deuxième, même s'il était quand même là parce que je faisais les scènes avec lui... Il y a pas vraiment de raisons.

A : La liste des invités est plutôt prestigieuse et pas du tout classique pour un album de rap : comment se sont faites ces rencontres ?

R : Archie Shepp, ça faisait 3-4 ans que je pensais à lui, pour des raisons évidemment esthétiques, et aussi parce que ça permet de rendre plus clair un projet et l'ambition de ramener une musique comme le free jazz dedans et le discours qui va avec, pour bien expliquer que ce n'était pas un énième projet "rap et jazz".

Archie SheppÇa reste du rap - j'improvise pas du tout - mais ce que m'a apporté le free jazz c'est surtout dans les messages et la posture... Ça expliquait en accéléré l'idée. Archie Shepp, c'est quelqu'un qui a toujours eu conscience de ce que pouvait apporter la musique dans le combat politique. Vu que je voulais beaucoup en parler dans ce disque là, il m'a permis de m'apporter de l'oxygène sur ce genre de thèmes.

C'est un exemple, donc c'était pour que les exemples du "public rap", ce soit pas seulement Dieudonné : ça peut être aussi Archie Shepp. Ses interviews valent encore le coup d'être lues, elles sont toujours d'actualité et les discours qu'il tenait dans les années 60 donnent énormément de leçons à la corporation hip-hop. Il peut garder la tête haute et continuer à faire ce qu'il fait ; c'est pas une musique de jeunes, c'est de la musique, c'est tout, et ses discours, il les assume.

Je m'en veux pas "héritier", loin de là, mais ça m'a apporté des choses. Pareil pour Jacques Coursil, qui a accompagné des gens comme Pharoahe Sanders, Sun-Ra... C'est des exemples. Antoine Paganotti, je le connaissais, j'avais déjà joué avec lui...

A : Magma, c'est une référence pour toi ?

R : Ouais, bien sûr. Le rock progressif, c'est pas une musique facile : quand tu entends une ligne de basse qui se répète, tu te dis pas qu'elle va se répéter tout le morceau, ça part sur autre chose... Pour moi il y a plus de fond dans ces trucs là que dans d'autres musiques.

Pour Potzi de Paris Combo, je suis pas très guitare mais j'avais scotché sur lui parce qu'il avait une dextérité de psychopathe et qu'il jouait avec une aisance hallucinante...

1 | 2 | 3 | 4 |