Interview Rocé

Quand on tournera la page de cette riche année 2006, on retiendra forcement certains albums, ceux qui auront marqué les mois passés de leur empreinte. Profond, analytique et désarçonnant, "Identité en Crescendo" en fera indéniablement partie. Exploration minutieuse avec son auteur, accompagné de Djohar.

30/10/2006 | Propos recueillis par Greg avec Nicobbl

Interview : RocéAbcdr : Quel bilan fais-tu de ton premier album, "Top Départ" ?

Rocé : Un album dont je suis fier : il y a de bons morceaux qui pour moi sont mes "classiques". C'est entre un album et une compil' de ce que j'ai fait depuis le début : le premier morceau 'Pour l'horizon', 'On s'habitue' qui était sur le EP de DJ Mehdi, 'Ricochets' qui était mon deuxième maxi... C'est pas facile de faire un premier album, parce que c'est les années de travail que tu as passées avant. Ça regroupait mon frère Ismaël, DJ Mehdi, Ol' Tenzano, Ajevi, Manu Key... tout un vécu quoi !

Un premier album c'est pas évident à ramener, surtout qu'il y a les concerts qui vont avec, des morceaux qui datent, comme 'Pour l'horizon' qui date de 1997 et l'album de 2002, ça fait cinq ans...

C'est un album que je devais sortir pour tourner une page, passer du "tout a prouver" au "rien a foutre".

A : Dans cet album, il y avait déjà pas mal d'originalité dans la construction (la boucle du deuxième couplet sur 'On s'habitue'...), tu intervenais déjà là-dessus ou c'étaient des choix de producteurs ?

R : Non, j'intervenais... Mon tout premier morceau c'était 'Respect' dans l'album de Different Teep et il y avait pas de refrain. Pareil pour 'Ma face en première page'. C'était ma manière d'écrire, même si je faisais aussi des trucs avec des refrains.

Je voulais déjà à l'époque aller dans un truc qui allait en crescendo, c'est-à-dire un morceau qui soit de plus en plus "énervé". C'était mon ambition, et c'est un truc qui s'est bien vu sur 'On s'habitue'. Le thème du morceau est développé et usé jusqu'au dernier mot.

A : Sur "Top départ", Manu Key était invité dans le morceau caché. C'était une manière de faire un clin d'oeil à quelqu'un qui avait été important pour toi ?

R : Ouais, il faisait partie des premiers rappeurs que j'ai écoutés, dont j'ai été fan, j'ai un peu suivi l'exemple... Le fait qu'il m'ait invité sur l'album "La rime urbaine", c'est quelque chose que j'aurais jamais vraiment imaginé et qui s'est "jamais vraiment vu" : un groupe qui invite un autre rappeur, pas pour un featuring mais pour un morceau qu'on lui "donne"...

C'est quelque chose qui m'a beaucoup touché et que j'ai pas vraiment vu dans les albums de rap. J'avais envie de lui rendre un peu la pareille. A la base, on devait faire un morceau ensemble, mais il avait kiffé 'Respect' et voulu le mettre comme ça, en entier.

'Changer le monde' et 'Plus d'feeling', ça montrait ma manière de faire des sons, c'est-à-dire plus un travail de sélection.

A : 'Plus d'feeling', à la fin de "Top départ", c'est le morceau passerelle vers ton nouvel album ?

R : Ouais, on peut dire ça, surtout que c'est moi qui avait, si on peut dire, "fait" le son, sélectionné le son. J'avais aussi fait celui de 'Changer le monde'. Ce sont deux morceaux sur lesquels je me suis donné une liberté totale. "Top départ", c'était une manière de créer mes marques dans le rap français : voilà, je sais faire un album, je sais écrire, faire des sons, rendre la pareille comme sur le morceau avec Manu Key, pareil avec Mehdi, mon frère avec qui j'avais commencé à kiffer le son...

A partir de là, c'est bon, je peux entamer ce que j'ai aussi envie de faire, voir le truc comme j'ai envie de le voir. 'Changer le monde' et 'Plus d'feeling', ça montrait ma manière de faire des sons, c'est-à-dire plus un travail de sélection. Je suis pas rentré dans un truc en me disant : il faut que je prouve que je sais faire des sons compliqués avec trente samples, etc. : je sais le faire. J'avais plus envie de mettre en boucle un gros truc et de rapper dessus. Au feeling. Pas à la DJ Premier mais peut-être plus à la Evil Dee.

A : Comment as-tu trouvé le titre de cet album ?

R : En fait, il y a un livre que j'avais pas mal aimé, "Les identités meurtrières" de Amin Maalouf, et je voulais mettre "identité". J'étais parti sur "carte d'identité" mais ça correspondait pas, je voulais un nom qui soit aussi musical, pas seulement littéraire. "Crescendo" ça le faisait, et vu que j'étais toujours un peu dans ce délire de morceau qui va de plus en plus vite, ça correspondait exactement. Surtout que dans "crescendo" on peut aussi voir le côté "élargi". C'est pour ça qu'identité est pas au pluriel, parce que chaque identité s'élargit.

Djohar : C'est peut-être aussi le développement d'une identité en crescendo, avec des appartenances multiples, mais ça reste une personne et une identité.

A : L'accélération ça rappelle entre autres des trucs de Blackalicious...

R : J'ai pas écouté, je t'avoue... Mais c'est un truc que j'ai voulu faire depuis longtemps ; dans 'Plus d'feeling' le truc monte, comme ça... Dans 'Ma face en première page', c'est moi qui commence cool et qui finit énervé... C'est un truc que j'ai toujours aimé.

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