Interview Ali

23/07/2006 | Propos recueillis par Anthokadi avec Aspeum

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La foi

Ab : La religion occupe visiblement une place importante dans ta vie...

Oui, c'est mon mode de vie. Je fais des invocations à mon réveil, avant de manger, avant de voyager, avant de sortir ou rentrer chez moi et ainsi toute la journée jusqu'au moment de dormir. Chaque action est accompagnée du rappel de Dieu. Pour beaucoup de gens, la religion n'est qu'un culte, une somme d'actes, un rituel. Il existe pourtant des religions sans divinité. Qu'est-ce qu'une religion sans divinité ? Prends le bouddhisme, par exemple. Il est souvent présenté comme une philosophie. C'est faux. Ce n'est pas une philosophie, c'est une religion, qu'on le veuille ou non, puisqu'il y a un culte et des livres sacrés... En gros, peu importe ta religion, le coeur reste le réceptacle de la foi. Après, moi j'aime que les mots aient un sens. La religion encourage à faire preuve d'esprit. Qui dit esprit dit intelligence, spiritualité. Donc si faire preuve d'esprit, c'est faire preuve d'intelligence, alors le seul moyen d'avoir une spiritualité saine et intelligente, selon moi, c'est avoir une religion.

Ab : Et quelle place le rap occupe-t-il dans ta vie par rapport à la religion ?

A : Je ne voudrais pas que ce travail prenne le dessus sur mon mode de vie, qui reste l'islam. C'est ma vérité. Cela me permet de me trouver en état de paix. Le rap me permet d'exprimer cet état d'âme. Tout en étant une forme d'expression, ma musique reste un travail. Pour que ce travail soit bien fait, il faut qu'il se conforme aux commandements de ma religion : ne pas inciter à la haine, au meurtre, au vol... En clair, mon rap est soumis à la volonté de Dieu, comme toutes mes autres actions... Une fois que tu développes une spiritualité propre, ou que Dieu te permet de développer une spiritualité propre, tout ce qui arrivera derrière ira dans le bon sens. Au contraire, si ta spiritualité est faussée, alors tout ce qui arrivera derrière sera faussé. Automatiquement. Dans ce cas-là, tu penseras parfois agir bien, alors qu'en réalité ce ne sera qu'une perte de temps et d'énergie.

Ab : C'est marrant que tu parles de TA vérité. Cela rejoint les mots de Tierno Bokar qui ouvrent la chronique de ton album, sur l'Abcdr : "Il existe trois sortes de vérités : il y a Ta vérité, il y a Ma vérité et il y a La vérité"...

A : En islam, à chaque fois que tu finis une sourate, un chapitre, tu dis : "La vérité appartient à Dieu". Nous appartenons à une vérité, une réalité. Mais LA vérité, qui peut prétendre la cerner ? Humainement, ce n'est pas possible. Nos sens eux-mêmes sont limités. Notre vision va jusqu'à un certain point. Après, ce qu'il y a au-delà de l'horizon, tu peux essayer de l'imaginer. Il peut s'agir d'un bateau, d'une montagne, mais il se peut aussi qu'il ne s'agisse pas du tout de ça. Nous sommes limités par nos sens. Une fois que tu as réalisé ça, tu as compris que ta vérité elle-même est limitée. C'est aussi simple que ça... Je vais prendre un autre exemple : toi et moi, nous allons avoir un débat, encore que je n'aime pas trop le mot "débat", je préfère celui de "dialogue". Nous allons avoir un échange, c'est-à-dire avancer ensemble sur le chemin de la vérité. Au cours de la discussion, tu vas supprimer un peu de ce que j'ai de faux, et moi je vais supprimer un peu de ce que tu as de faux. Nous allons nous corriger mutuellement. Je vais apprendre de ta vérité, tu vas apprendre de ma vérité, et ensemble nous allons avancer. Mais...

Ab : Mais ?

A: Mais même en se complétant à deux, à trois ou même à mille interlocuteurs, ce ne sera pas LA  vérité. Parce qu'il y a des choses qui nous dépassent. Il y a un ordre, comme je te le disais tout à l'heure. Il y a une Vérité absolue, les nôtres ne sont que relatives et sensorielles.

Ab : "A bout de forces, certains espèrent que la Terre s'ouvre d'une ultime secousse", dis-tu dans 'L'impasse'... A quel moment as-tu toi-même cessé de croire au Père Noël ?

A: Déjà, d'une, je n'ai jamais cru au Père Noël [rires]. A la base, ça ne fait pas partie de ma tradition [rires]. Plus sérieusement, pour répondre au sens de ta question, j'ai perdu mes illusions très tôt, pour ne pas dire dès l'école... Au début, comme tous les mômes, j'étais naïf, je ne voyais pas les différences de couleur. Je me souviens notamment d'une fois, en classe. Je me dessinais, comme tous les autres enfants. Bon, dans ma classe, les élèves étaient majoritairement blancs. Alors j'avais pris de la peinture, la même que les autres, et je m'étais dessiné, comme tous les autres. Et là, la maîtresse est venue me voir. Elle a regardé mon dessin, et elle m'a dit : "Non, non, non, ça ce n'est pas ta couleur", et elle m'a expliqué pourquoi. J'ai fait : "Ah bon ?"... Et à ce moment-là, j'ai compris, tu vois. J'ai compris. Même si c'était un truc d'enfant. Même si c'est un âge où tu te réveilles tout le temps, où tu n'en finis pas de te réveiller. J'avais beau être môme, cet épisode est resté comme un déclic.

Ab : Comment as-tu surmonté cette perte d'illusion précoce ?

A : Comme je te le disais, j'aime bien être logique. A un moment donné, j'ai réfléchi, et de conclusions en conclusions, aujourd'hui, j'approfondis ma religion... Pour beaucoup de gens, la religion est le fruit de l'imagination de l'homme. Pour ma part, ce n'est pas ce que je crois. Dans la sourate 3, verset 190, le Coran dit : "En vérité, dans la création des cieux et de la Terre, et dans l'alternance de la nuit et du jour, il y a certes des signes pour les doués d'intelligence". Ici, le Coran nous dit que nous sommes des êtres "doués d'intelligence". Il ne nous dit pas sois un âne et fais ce qu'on te dit sans essayer de comprendre. Déjà j'aime bien ce terme "doués d'intelligence" quand il s'agit des hommes... Au fond, tout cela obéit à une certaine logique.

Ab : Et quelle est-elle, cette logique ?

A : Je vais prendre un exemple, le darwinisme. Pour expliquer l'Homme, Darwin nous parle de relations de causes à effets. Le bouddhisme aussi nous parle de relations de cause à effet. Mais quand tu remontes des effets aux causes, des effets aux causes, des effets aux causes, du singe au poisson jusqu'aux poussières d'étoiles, tout cela jusqu'au Big Bang, tu te retrouves face à quoi ? Face à une série de déclencheurs. Moi je veux bien que, du début à la fin de ma scolarité et jusqu'à aujourd'hui, les enseignants me répètent qu'il n'y a que des déclencheurs depuis le Big-Bang. Mais tant qu'à être dans une logique de cause à effet, selon laquelle rien ne peut être fait sans rien, ce qui m'intéresse, moi, c'est de savoir qui a déclenché le Big-Bang.

Ab : C'est là qu'intervient la religion...

A: Non, ce n'est pas uniquement là que la religion intervient, mais comme pour ce questionnement, la religion apporte des réponses. Ma religion me conforte dans cette vérité que, dès le départ, il y a Un déclencheur. Il y a des gens qui appellent ça le hasard, ils se trompent. Le mot hasard vient de l'arabe "al azhar" qui signifie la chance. Or la chance n'est que l'effet d'une cause, non un déclencheur. En ce qui concerne les croyances, le Coran rappelle: "A toi ta religion, à moi la mienne".

Ab : te souviens-tu du moment où tu as eu le déclic ?

A : Personnellement, il y a eu deux choses. D'abord, ma famille m'a donné une éducation musulmane. Ensuite, comme on apprend en islam, Dieu guide et égare qui il veut. Tu auras beau t'obstiner à ne pas vouloir accepter la religion, un jour il y aura un déclencheur, quelque chose qui te parle, et elle s'imposera à toi. J'ai d'ailleurs écrit un titre avec Lalcko qui parle de ce déclencheur... Tu sais, nous vivons une époque de libertinage et d'athéisme profond. L'athéisme est inculqué dès l'école, plus ou moins ouvertement. Le darwinisme a la cote, le reste n'existe pas. La religion n'est enseignée que sous l'angle historique, jamais sous l'angle de la foi.

Ab : Quelles ont été les étapes dans ta compréhension de tout cela ?

A : C'est par la pratique que j'ai appris. En me soumettant à Dieu. C'est d'ailleurs à partir de ce moment-là que des signes me sont apparus...

Ab : Des signes ?

A : Oui, mais je préfère ne pas en parler sinon vous allez me prendre pour un fou [sourires]. Il y a des trucs que tu expérimentes de ta propre vie, des choses que tu vois de tes propres yeux... Nous vivons une époque matérialiste. N'empêche, il existe des signes qui raffermissent la foi. Ces signes t'indiquent la vérité. A toi de les voir.

Ab : Tu peux nous citer des exemples ?

A : Non, non, c'est trop personnel [Il rit]. Je ne veux pas passer pour un illuminé. Ce sont des trucs que Dieu montre à qui Il veut. Il s'agit de choses qui t'arrivent et qui dépassent l'imaginable. Ces choses, tu les expérimentes par toi-même. Après, l'enjeu va être d'arriver à les capter, à les retenir, les prendre pour ce qu'elles sont : des indices.

Ab : Comment ?

A : Personnellement, c'est la prière et la méditation qui me permettent de renforcer ma foi. Quand je parle de méditation, il s'agit de réflexion approfondie, non pas de faire le vide. Ca m'aide à faire le tri entre ce que j'ai accompli de bien et ce que j'ai accompli de mal. En t'écartant du mal dans son ensemble, qu'il s'agisse d'actions ou de paroles, tu nettoies ton coeur. Une fois que ton coeur est propre et serein, tes sens sont éveillés et tu peux mieux percevoir les indices qui t'entourent.

Ab : "Le crime est un piège, mon Dieu j'ai mordu l'appât" disais-tu en 1996 dans 'Le crime paie'...

A : Tout à fait. Tu sais, quand j'étais dans cette phase de délinquance et de désir d'argent facile, j'étais persuadé que c'était bien. Tant que tu évolues dans ce type de cocon, tu es persuadé que c'est bien. Ce n'est qu'avec le recul que j'ai fini par comprendre que j'étais alors dans le chemin de l'égarement total.. C'est la religion qui m'a permis de distinguer ce qui était bien de ce qui ne l'était pas. D'avoir été confronté à toutes ces choses, puis de découvrir que tout cela était écrit quelque part, m'a fait prendre conscience que je m'approchais petit à petit de la vérité.

Ab : Du coup, en 2005, tu ouvres 'Génération Scarface' par "Le crime est un piège, mon Dieu m'a fait lâcher l'appât"...

A : Dans la vie, plus tu apprends, plus tu comprends que tu es ignorant. Le tout, c'est d'avoir la volonté de vouloir continuer à apprendre. Alors au final, qu'est-ce que j'ai appris ? J'ai appris que oui, en effet, j'ai une religion, qui est vraie. Que cette religion m'a appris à mieux vivre avec les autres, et que c'est cela l'important. C'est cette expérience-là qui m'emballe.

Ab : Et l'éducation ?

A : L'éducation a son importance, c'est clair. Connaître les bases, les dogmes, le culte. Tout ça, c'est le vase. Mais tu peux avoir le vase et être vide à l'intérieur. Ca rejoint les philosophies zen, qui évoquent le vide. En réalité, nous ne sommes pas vides. Il y a une essence. Une fois que tu la ressens, t'es bien. En islam il ne s'agit pas uniquement d'apprendre les rituels. Il importe aussi de comprendre l'essence qu'il y a derrière.

Ab : D'où vient selon toi la difficulté qu'il y a aujourd'hui à aborder sereinement le fait religieux ?

A : La laïcité. La cassure qu'il y a eu entre l'Etat et le clergé a généré une vraie peur par rapport à la religion en général, et par rapport à ma religion en particulier. Le mot religion fait peur. Vu de l'extérieur, ce sont surtout des obligations, des contraintes, t'es encadré, etc.

Ab : N'est-ce pas justement tout cet aspect rituel qui rebute, a priori ?

A : Avec ou sans religion, l'humain est attaché à des rituels. Te lever tous les jours à six heures du matin pour aller au travail, rentrer chez toi à dix-neuf heures, tout ça ce sont des rituels. Payer tes impôts, tes taxes d'habitation tous les ans, c'est aussi un rituel. Faire le ménage, manger, dormir et te laver sont des rituels. Comprends par là que les rituels sont un entretien pour l'humain. En religion, cet entretien est spirituel. Le côté rituel, quand tu le comprends vraiment, est d'abord une manière de te simplifier la vie. La première question, c'est vraiment : est-ce que je crois ? Après, il faut bien comprendre que croire est une expérience personnelle. Ta vision de la vie influence la manière dont tu crois. Au cours d'une discussion, tu peux tomber d'accord avec quelqu'un, être sur la même longueur d'onde que lui, mais il te restera toujours ta part intime de vérité. Fondamentalement, tu ne pourras jamais être d'accord à 100% avec quelqu'un.

Dans la vie, plus tu apprends, plus tu comprends que tu es ignorant. Le tout, c'est d'avoir la volonté de vouloir continuer à apprendre.

Ab : Le rôle de la religion est-il donc de mettre le maximum de personnes d'accord ?

A : Non, ça ce serait plutôt le rôle d'un parti politique. La religion a pour premier rôle de rappeler l'homme à l'adoration de Dieu, le guider dans le bon chemin. Qu'il soit juste et bon envers sa propre personne, sa famille, son entourage et l'humanité ainsi qu'avec son environnement. En fait, accomplir la volonté de Dieu sur terre. C'est sur ce chemin uniquement qu'on avance vers Lui. Si tout le monde part dans une direction différente, cela peut déboucher sur l'anarchie, le chacun pour soi, avec le risque d'un chaos total des idées puis, au-delà du chaos des idées, celui d'un chaos réel. Il faut vraiment un chemin commun dans le voyage qu'est la vie. C'est ce qui est dit dans Ecclésiaste, 15 : l'homme doit garder les commandements de Dieu.

Ab : N'y aurait-il pas une méconnaissance du rôle social de la religion ?

A : C'est clair. Dans l'absolu, qu'est-ce que c'est que la religion ? La religion, c'est le fait d'être relié. Le mot religion vient du latin "religare", c'est-à-dire être relié. Mais être relié à quoi ? Est-ce que je vais être relié à moi-même, ou est-ce que je vais être relié à Dieu ? Maintenant Dieu, pour beaucoup de gens, appartient à l'imagination humaine... Pour comprendre tout ça, il faut en revenir aux chamanes...

Ab : Les chamanes ?

A : Oui, ces hommes qui méditent sur la nature et vivent en harmonie avec elle. Tout cela se retrouve dans le monothéisme de départ, c'est-à-dire Abraham... Abraham, comme l'ont fait les chamanes, je ne dis pas qu'Abraham était un chamane, hein ! Abraham était un prophète, a médité sur son environnement. Il a dit : "Je vais adorer la lune", et puis il a vu que la lune disparaissait. Alors il s'est dit : "Je ne vais pas adorer ce qui disparaît". Ensuite il s'est dit : "Je vais adorer le soleil", comme l'ont fait les pharaons ou les aztèques. Même constat : "Je ne veux pas de quelque chose qui disparaît", c'est-à-dire qui n'est pas éternel, qui n'est pas puissant. Petit à petit, la réflexion d'Abraham l'a conduit vers la compréhension et l'acceptation de l'idée de Toute-Puissance, de création et donc de Créateur.

Ab : La réflexion est-elle la même, en islam ?

A : Oui, d'autant plus qu'Abraham est un prophète de l'islam et que son exemple est révélé à plusieurs reprises dans le Coran. En islam, tu apprends que quand tu fais un pas vers Dieu, Dieu fait dix pas vers toi. Fais ton effort de compréhension, essaie de comprendre ton environnement et agis. Ce n'est qu'ensuite que tu seras touché par la vérité. Comme le dit l'expression, "un arbre se reconnaît à ses fruits". Cela se retrouve également dans le catholicisme, par exemple. Les adeptes, les fidèles d'une religion, tu les reconnaîtras à leurs fruits. Et si le rapport à la religion est bon, les fruits seront bons. Pour revenir à ta question sur le rôle social : en islam, Dieu ne te pardonnera pas un mal fait à un être humain tant que ce dernier ne te l'aura pas pardonné.

Ab : Quid de l'extrémisme, alors ?

A : L'extrémisme concerne toutes les doctrines, toutes les politiques et toutes les formes d'idéologie. Il ne concerne pas que la religion. Les extrémistes font peur en général car ils veulent imposer leurs idées. Ils deviennent dangereux lorsqu'ils imposent par la violence. Le problème, c'est que par ricochet la religion qui leur est accolée fait peur à son tour. Tout cela développe des clichés dans la tête des gens... Là-dessus vient se greffer une réalité médiatique et politique, qui consiste à faire peur, à montrer l'autre du doigt pour faire oublier les problèmes actuels : problème social, crise économique etc. Il faut toujours un bouc émissaire. Ce n'est pas nouveau. Tu sais, avant qu'il y ait l'islam ici, c'étaient les catholiques qui étaient mal vus. Avant eux, en France, c'étaient les rousses qui étaient brûlées. Les gens croyaient que c'étaient des sorcières... C'est un peu comme au cinéma : il faut les bons d'un côté et les méchants de l'autre. Où que tu ailles, il faut toujours un méchant quelque part.

Ab : Comment perçois-tu la société française de 2006 ?

A : Nous vivons dans une société de liberté, et ça c'est bien. Maintenant attention, parce que nous sommes en train de dépasser le stade de la société de liberté pour aller vers celui d'une société de libertinage. Le libertinage, qu'est-ce que c'est ? C'est l'explosion des sens, t'exprimes tes désirs, tout ça sans limite... Pour certains, le libertinage est perçu comme quelque chose de bien. OK, mais à quel prix ? Tu vois ce que je veux dire : à quel prix ? Parce que chaque médaille a son revers. Ce qui peut t'apparaître bon en surface peut être horrible derrière. Comme nous le disions tout à l'heure, tu vas avancer dans un truc commun qui est soit positif, soit négatif. Le problème, c'est qu'en avançant dans cette société de libertinage tu n'as plus de repère commun, chacun fait ce qu'il veut et ça devient l'anarchie. A l'opposé j'ai ma religion qui me dit : "Hé, garde le cap, ne te laisse pas distraire..." Mais bon, je ne suis pas là pour juger la croyance de chacun. J'essaie juste de recadrer dans le sens de religion.

Ab : Le libertinage n'est-il pas en soi une forme de religion, justement ?

A : La religion, à la base, c'est une chose commune, c'est être reliés. Que tu sois juif, chrétien ou musulman, l'important c'est d'être relié à Dieu. C'est cela que nous devons garder à l'esprit. Après, par révélation, notre religion nous définit un comportement à avoir sur Terre. Soit tu te relies vers Dieu ou sois tu te relies à l'opposé poussé par le diable. Le libertinage, c'est d'obéir à ses pulsions et à son ego. En te croyant libre, tu n'es en réalité qu'esclave de tes désirs.

Ab : Quelle est la part d'erreur possible dans cet engagement ?

A : Elle existe toujours. Même si tu penses agir en bien, qui te dit que ton jugement n'est pas faussé ? Combien de cultures croyaient être des modèles et, au final, n'ont mené nulle part ? Je vais prendre un cas extrême, juste pour te donner un exemple : les Jeunesses Hitlériennes croyaient bien faire. Ceux qui y adhéraient étaient convaincus d'agir en bien, alors que c'était le Mal absolu qu'ils défendaient... Je pense qu'il est dangereux de croire en quelque chose sans chercher à comprendre pourquoi. Pourquoi, et dans quel but nous vivons. Nous sommes comme des enfants, c'est aussi simple que ça. C'est à nous d'essayer de comprendre si ce que nous faisons est bien ou non.

Ab : Que signifie le fait de porter la barbe, selon toi ?

A : C'est culturel. Le fait de se raser, à l'origine, ça remonte aux romains. Entre parenthèses, je trouve d'ailleurs qu'aujourd'hui nous sommes quelque part revenus au temps de Rome. Que ce soit en France, en Italie ou aux Etats-Unis, la structure des gouvernements semble calquée sur celle de Rome, avec un César tout en haut et une politique étrangère purement impérialiste... Bref... En islam, porter la barbe est une tradition, pas une obligation. Les obligations, ce sont les prières, verser l'aumône, effectuer le pèlerinage, attester que Dieu est unique et le jeune de ramadan. Ce sont les cinq piliers. Si tu veux porter la barbe, c'est ton choix, tu n'es pas obligé. C'est entre toi et Dieu... Selon ceux qui la critiquent, la barbe n'est pas hygiénique, ça fait paresseux, c'est pas bien pour travailler... Déjà, commence par te raser les poils que t'as sous les aisselles, parce que c'est là que tu transpires. Si tu ne les rases pas, tu gardes ta sale odeur toute la journée. Ceux qui veulent vraiment parler d'hygiène devraient commencer par avoir une bonne hygiène corporelle. Qu'ils se rasent les aisselles avant de me parler de la barbe ! La barbe, c'est rien.

Ab : C'est un moyen de se distinguer, quand même...

A : Non, c'est naturel pour l'homme. Ce n'est pas une question de se distinguer des femmes ou quoi que ce soit. Tu sais, pour l'islam, nous ne sommes que des âmes, peu importe notre sexe. C'est sur notre piété que nous serons jugés, hommes et femmes, pas sur notre sexe... Aujourd'hui, il y a une confusion totale quant aux intentions. Mais enfin, porter une barbe, il est où le mal ? C'est rien du tout.

Ab : C'est un cliché de plus ?

A : Dans notre pays, à cette époque, oui. Les gens basanés qui portent une barbe passent aujourd'hui pour des gens pas bien dans leur tête, des gens sectaires, etc. Regarde par exemple la manière dont Zacharias Moussaoui était dessiné dans les comptes-rendus de son procès. Entre les photos et les croquis, je suis désolé, mais tu ne reconnaissais pas le personnage ! Il y a une volonté de mettre des physiques dans la tête des gens. Zacharias Moussaoui a un physique africain, tu vois ce que je veux dire ? OK, il est d'origine marocaine. Mais il est typé marocain noir. Eh bien non : il est représenté de la manière la plus typée orientale possible, tu vois. Même "Les guignols de l'info" le caricaturent comme ça. Dieu sait pourtant que "Les guignols" sont forts pour reproduire des visages. Même eux... Tout cela va dans le même sens : "Voilà, ce type d'hommes sont vos ennemis". Les clichés s'auto-entretiennent.

Ab : Et pourquoi les caricaturistes américains le dessinent comme ça et pas tel qu'il est vraiment, selon toi ?

A : Parce qu'aux States il y a beaucoup d'afro-américains, et que ceux-ci sont solidaires de la communauté africaine en général, même s'il s'agit de personnes qui, soit disant, ont fait sauter des tours, je dis bien en général, hein... Du coup, les médias essaient de faire en sorte qu'ils ne s'identifient pas trop à l'accusé. Il y a une volonté politique d'entretenir la peur par le faciès. Ca permet quoi ? Ca permet de légitimer l'occupation en Palestine, en Irak et en Afghanistan. Cette technique de caricature par les américains, c'est du déjà-vu. Les films de John Wayne en sont le meilleur exemple. La technique est la même : rendre l'autre le plus méchant possible - dans ce cas, les natifs indiens - et entretenir la haine à leur encontre. Tout cela pour quoi ? Pour légitimer les conquêtes, l'oppression, les massacres, la domination et la possession des terres par les fondateurs des Etats-Unis d'Amérique.

Ab : A l'époque de Lunatic, il y a une phrase du morceau 'Avertisseurs' où tu disais : "Ne voient-ils pas le nom de leur Seigneur calligraphié près de leurs lobes, juste de quoi méditer". Personnellement, le morceau a aujourd'hui six ans, et ça fait six ans que je médite. Tu peux m'expliquer ce que signifie cette phrase ?

A : Dans le Coran, il est dit : "Nous leur montrerons nos signes dans les horizons et en eux-mêmes jusqu'à ce que leur devienne manifeste que c'est la vérité". Dieu nous a créé. Pour y croire, il faut des preuves. Or ces preuves existent, grâce à Dieu... Elles se trouvent par exemple sur l'oreille de tout être humain. Que nous soyons juifs, chrétiens ou athées, il est écrit "Allah" sur notre oreille gauche, en arabe : [Il nous montre] "Alif, lam, lam, hâ". C'est plus ou moins net selon les individus, mais c'est une réalité.

Ab : Tout à l'heure, nous t'avons parlé de Mahomet, et tu as répondu en parlant de Mouhammad. Peux-tu expliquer le distingo ?

A : En fait, Mouhammad vient de Ahmad, qui signifie "le loué" qui vient de la racine "hamd", qui signifie "louange". Le préfixe "Mou-" peut se traduire par "il y a" ou "celui qui est". Accolé à Ahmad, cela donne Mouhammad, qui signifie "celui qui est digne de louanges". Tandis qu'avec le préfixe "Ma-", qui, en arabe, est une négation, Mahomet donnera "celui qui n'est pas digne de louanges", d'où une distortion du mot et un détournement négatif de son sens. En général, personne n'aime qu'on écorche son nom, il serait nécessaire dans un respect commun de ne pas dénaturer la nature du Prophète et de l'appeller par son véritable prénom qui est Mouhammad.

Ab : Il y a quelques jours, dans l'émission "Le grand journal" de Canal +, le présentateur Michel Denisot a demandé aux spectateurs de prendre garde. Le 'Zapping" du jour allait en effet commencer, et il contenait des images chocs. Ces images étaient tirées de vidéos irakiennes, montrant en direct un homme sur le point de se faire égorger... Il est clair que les images étaient choquantes. Néanmoins, en les regardant, et en voyant la manière dont elles avaient été annoncées, je me suis dit qu'il se jouait là quelque chose de terrible. Parce que ces images, au fond, ne sont somme toute "qu"' un fait divers irakien. Or, pour beaucoup de téléspectateurs occidentaux, il s'agit là des rares images d'Irak qu'il lui sera donné de regarder. De là à faire, dans la tête de ces mêmes occidentaux, de ces faits divers un panel représentatif de la société civile irakienne, il n'y a qu'un pas... Imagines-tu l'opinion que les irakiens auraient de la France si les seules images qu'ils recevaient de France étaient celles des procès d'Emile Louis ou de Guy Georges ? Ne nous prendraient-ils pas pour un peuple barbare, décadent ?

A : Ce qu'il y a de triste là-dedans, c'est qu'il ne s'agit pas seulement d'une erreur ou d'une manipulation médiatique. L'enjeu est politique. Si aujourd'hui les religions en général, et la mienne en particulier, effraient à ce point, c'est parce que les seules images que les médias mettent à disposition sur le sujet sont de cette sorte. C'est clair. Tous les jours, tous les jours, tous les jours. Comme tu dis, mettons que tu ailles vivre à l'étranger, et que les seules images que tu reçoives de l'Occident soient des images de pédophilie, d'inceste, de meurtre ou de barbarie, ne vas-tu pas finir par croire que c'est toute la société occidentale qui est devenue comme ça ? Oui, la barbarie existe, et ce dans toutes les sociétés humaines. Imagine maintenant que cette barbarie soit exploitée à des fins politiques, et qu'elle te soit infiltrée dans le crâne tous les jours, tous les jours, tous les jours... Le pire, c'est que ceux qui décident de diffuser ces images ont parfaitement conscience de leur impact. Maintenant, il y a des gens qui feront confiance à ces images, et d'autres qui feront un effort de réflexion.

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