Interview Casey

02/04/2006 | Propos recueillis par Nicobbl avec Bachir (hiphopcore.net)

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A : Tu as réussi à susciter une très forte attente depuis plusieurs années et régulièrement tes projets solos sont annoncés, pour finalement ne jamais voir le jour. J'imagine que cette accumulation de retards s'avère particulièrement frustrante pour toi, comme elle peut frustrer le public...

C : Oui mais en même temps ces retards ils sont pas de mon fait. Souvent j'apprenais que j'allais sortir un truc dans des chroniques de magazines. Là, c'est la première fois que j'ai dit que j'allais sortir un truc. Je m'étais jamais avancée avant à annoncer un truc qui n'était pas terminé.

A : Ils viennent d'où alors ces effets d'annonce ?

C : Je sais pas...Tu sais le rap c'est aussi un milieu avec des commères, y'a un petit coté people avec des gens qui se gargarisent avec des "à ce qu'il parait, il a dit que". Donc je peux pas te dire...

A : Tu as participé à pas mal de concerts, que ce soit avec La Rumeur ou plus récemment quelques prestations où tu occupais la tête d'affiche...

C : ...ouais c'est normal, l'exposition, les concerts, tout vient quand tu as une actualité. Sans actualité ça me semble pas particulièrement justifié.

A : Devenir progressivement une tête d'affiche pour certains concerts, ça fait partie de ton évolution ?

C : Non, plus simplement, j'suis pas quelqu'un qui prend un grand plaisir à se mettre en avant. Je le fais aujourd'hui parce que j'ai une actualité, un disque que j'ai envie de défendre. Alors là oui du coup je fais des concerts, je donne des interviews...

Mais se brosser l'ego quand on a aucune actualité derrière, rien à proposer, j'vois même pas l'intérêt.

A : Que s'est-il passé avec Sheryo ? Pourquoi ne fait-il plus partie d'Anfalsh ?

C : Il est plus avec nous parce que, sans rentrer dans les détails, quand tu rappes dans un certain milieu il y a des trucs que tu dois assumer. Il ne les a pas assumés et notre collectif a dû le faire à sa place. On a donc préféré séparer nos routes.

A : Tu n'as pas le sentiment que le rap est aujourd'hui finalement très accepté, jusqu'à être intégré dans le paysage musical français, perdant du coup une partie de son caractère alternatif. En étant aussi accepté, on a également l'impression que, paradoxalement, le rap perd de son sens...

C : Bien sur, la quantité n'a pas joué sur la qualité. C'est beaucoup plus difficile aujourd'hui de sortir du lot et de se démarquer. En même temps, il faut beaucoup plus de boulot et c'est peut-être pas plus mal. Après c'est devenu un immense business, tout le monde l'a compris, et je pense pas que ça serve les intérêts de la qualité et de la créativité de cette musique.

"J'suis pas quelqu'un qui prend un grand plaisir à se mettre en avant."

A : N'est-il pas finalement assez consensuel de faire du rap au 21ème siècle ?

C : Consensuel, je sais pas. Qu'une certaine industrie veuille le rendre consensuel, l'édulcorer et arrondir les angles, oui, sans aucun doute. On sent qu'il y a une volonté de pas laisser passer des trucs trop agressifs ou trop revendicatifs. Mais je pense pas qu'aujourd'hui tous ceux qui arrivent au rap veuillent faire dans le consensuel. Il y a une vraie envie de faire du peu-ra, après c'est comme tout, il faut apprendre ses gammes.

A : L'image du rap elle est aussi donnée au très grand public via des évènements comme Les victoires de la musique, avec une catégorie fourre-tout qui donne une représentation du rap.

C : Mais Les victoires de la musique c'est quelle industrie ? Des gens qui n'y connaissent rien en rap, et dont les revendications véhiculées par le rap fatiguent. Ce ne sont pas des gens issus de notre milieu.
Après, on a assisté aux victoires de la musique, au trio, à la sainte trinité des rappeurs les plus sucrés et édulcorés qu'on ait jamais vu. La vérité, un ramassis de merde. Un ramassis de bonbons à la menthe.

A : Quel est ton sentiment sur les évènements passés en banlieue en novembre dernier ?

C : Un peu comme tout le monde. Ca a pété, c'était normal et ça devait péter. Même si ça a fait beaucoup de mal à des infrastructures internes à certaines banlieues, ça a fait vraiment du bien que ça fasse peur. Ca a fait très peur. Pendant deux mois, ils ont fait très attention aux mots qu'ils utilisaient, aux amalgames. Alors que depuis les évènements de septembre 2001 il y en avait des tonnes d'amalgames. Pendant les campagnes présidentielles même chose.
Là, ils ont eu tous peur. Ils ont vu que le pauvre, l'immigré, quand il s'énerve, c'est pas avec des discussions et des débats.

A : C'était étonnant de voir que, quand ça chauffait vraiment, on invitait des rappeurs sur les plateaux TV pour parler de ces évènements. Alors qu'il y a un certain nombre d'associations de terrain dont la présence m'aurait semblé bien plus légitime...

C : Oui, ils ont très peu laissé parler le collectif des familles de Ziad et Bouna, Mort pour rien. Il aurait fallu puisque tout est parti de cette bavure. Et puis c'est tombé en plein pendant la promo de Disiz la peste qui, lui, s'est fait le chantre des banlieues.

A : Oui, enfin Disiz était pas le seul rappeur représentant les banlieues sur les plateaux. Des gens beaucoup plus crédibles comme Tandem, avaient aussi été invités. Mais je pense surtout qu'il aurait fallu laisser parler davantage les associations qui sont sur le terrain.

C : Oui, mais là tu parles d'émissions télévisées de gens qui n'en ont rien à foutre. Si ces émissions étaient faites par des jeunes de banlieue, ils seraient peut-être plus allés sur place, à demander l'avis des parents, de travailleurs, de chômeurs, de jeunes mais pas des rappeurs. On prend des rappeurs parce qu'ils sont à peu près reconnaissables par le grand public. Donc bon, banlieue, rap, casquette, et voilà. Je m'attendais pas à autre chose.

A : Autre chose qui à fait pas mal du bruit, c'est Grosdidier, député UMP qui déclarait, entre autres, que le rap était un pousse au crime et qu'un certain nombre de morceaux étaient des incitations au racisme et à la haine.

C : Oui et il a lancé ça juste après les émeutes, histoire de rajouter un peu d'huile sur le feu. Finalement c'est tombé un peu à l'eau vu que les gens mouillaient un peu. Une certaine intelligentsia faisait passer des consignes pour calmer le jeu et du coup très peu de gens l'ont soutenu dans cette polémique. En plus lui c'est un ancien facho [NDLR : Grosdidier est un ancien militant du parti des forces nouvelles, parti plus à droite que l'extrême.]. Après, je sais pas comment ça se passe dans les couloirs de l'Assemblée mais je pense que c'est un peu comme dans le rap, tu veux t'illustrer avec un flow, un texte, un discours. Lui il a choisi de mener la guerre aux rappeurs.

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