Interview Casey

02/04/2006 | Propos recueillis par Nicobbl avec Bachir (hiphopcore.net)

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A : Ta conception du rap, c'est forcement et uniquement celle que vous avez défini comme du rap de fils d'immigrés ?

C : A un moment donné c'est important de résumer les choses par un mot ou un titre. Le rap de fils d'immigrés c'est la conclusion de plusieurs personnes qui se sont rassemblées. Une façon de résumer notre ambiguïté, celle de fils d'immigrés qui se sentent pas particulièrement français et se sentent pas vus comme tels. Parler de rap de fils d'immigrés c'était une façon de définir notre position et nos points de vues tout en paraphrasant l'expression rap français. Après, ce rap là il est pas codé ou charté...

A : Mais tu préfères évoluer dans certains thèmes que d'autres...

C : Ouais bien sûr. Obligatoirement les thèmes sont inhérents à ce que tu es, ce que tu vis et vois. Tout tourne autour de ton vécu et si dans ton quotidien tu te sens exclu et à part, tout ça va forcement se refléter dans tes textes.

A : Le clip de 'Dans nos histoires' reprend, notamment, un panel d'images autour de la colonisation et de l'esclavage. Quel regard portes-tu sur la loi du 23 février 2005 indiquant, entres autres, que "La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l'�uvre accomplie par la France dans les anciens départements français d'Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française..."

C : Ah ben le regard il était plutôt sombre. J'ai pris ça comme une ultime insolence, la claque dans la gueule. L'esclavage est un crime contre l'humanité, mais qu'il faudrait applaudir ? Alors comment tu veux que je prenne ça ?

A : Quand t'as appris ça, c'était encore plus de haine et d'incompréhension ?

C : Non, j'suis pas tombée de haut. La France n'en est pas à sa première insolence. Le paternalisme et le colonialisme sous-jacents sont bien présents. Tu te dis quand même qu'ils ont des couilles d'essayer de les présenter comme ça aux yeux de tout le monde et de l'imposer comme quelque chose de banal. Après que ce soit pensé et même fortement pensé ça m'étonne pas plus que ça. L'écrire noir sur blanc et le cristalliser dans une loi, oui, c'est l'ultime insolence.

A : Quel regard portes-tu sur la création du CRAN ? (Conseil Représentatif des Associations Noires, créé fin 2005 fédérant une soixantaine d'associations avec pour objectif de lutter contre les discriminations ethniques et raciales tout en participant à la création d'une cohésion sociale.)

C : Il existe maintenant des collectifs communautaires, qui se rassemblent autour d'une religion, d'une culture ou d'une couleur. A mon avis on peut pas y échapper dans la mesure où la république n'est qu'une vitrine pas respectée. Nous, on doit en faire les frais et rester dociles. Alors que les gens se rassemblent ça me semble un réflexe normal, après j'peux pas te dire ce que ça va donner sur le court et long terme. On verra bien.

Mais si certains ont le sentiment d'être exclus et considèrent que la couleur de peau peut être un vecteur d'unification pour se rassembler et réfléchir à leurs conditions et faire du lobbying, ben pourquoi pas. Aux Etats-Unis, ils passent par là.

"Pour moi, le communautarisme est lié à cet ultralibéralisme."

A : Tu as l'impression que l'on se rapproche de plus en plus du modèle américain ?

C : Si on vire de plus en plus vers une politique ultra-libérale comme aux Etats-Unis, on va avoir exactement les mêmes conséquences. Pour moi, le communautarisme est lié à cet ultralibéralisme. Quand certaines franges de population se retrouvent être les plus précaires, tu as un repli sur ta propre culture. En plus on te demande d'être un outil pour le patronat, en même temps d'être docile et de rejeter ta culture...alors c'est très compliqué. Il faut bien se raccrocher à quelque chose. Pour moi cette situation est la conséquence presque inévitable de l'ultralibéralisme.
Pour faire poids face à une économie de marché il faut presque fonctionner en lobbying. Aujourd'hui il existe le Medef, demain il existera des communautés économiques noires, chinoises...

Certains jeunes de banlieue voient que le vote aussi c'est du lobbying et que pour faire valoir sa parole il faut être un grand mouvement de masse qui vote ensemble. Quand tu regardes l'Assemblée et le gouvernement, tu vois que ses représentants, par leur âge, leur couleur et leur provenance sociale ne sont pas à l'image de ce qu'il y a dans la rue. Alors les gens d'en bas font du lobbying. C'est la seule possibilité qui leur reste.

A : Pour revenir un peu plus sur tes écrits...au-delà de ton quotidien, où puises-tu ton inspiration pour l'écriture ?

C : Je sais pas....[long silence]...ça peut être un son qui m'inspire, un livre, un film, une discussion. L'envie d'écrire peut venir de plein de façons très différentes. En fait y'a pas de règles, l'envie d'écrire peut se déclencher n'importe quand...

A : Je te pose cette question parce que tu as une écriture très travaillée et assez atypique, avec un vrai jeu sur les assonances. C'est un aspect que tu travailles particulièrement ?

C : Ouais, pour moi c'est normal. Tu peux pas t'empêcher de vouloir faire beau, propre, audible et y mettre du style. Tu as le processus qui t'amène à écrire...et après t'as l'inspiration, on voudrait qu'elle descende du ciel mais c'est rarement le cas. L'écriture, c'est un jeu. Tu t'amuses avec des sonorités, des mots. J'sais pas comment ça vient mais quand c'est là, ben c'est de l'artisanat.

A : Avant de faire cette interview, j'ai réécouté pas mal de tes morceaux et en le faisant je me disais qu'on sentait que tu prenais ton temps dans l'écriture. J'ai entendu finalement peu de trucs enregistrés où on se disait que c'était vite torché...

C : Ouais...enfin ça dépend, y'a certains morceaux qui ont été écrits en une demi-heure. A partir du moment où t'as une méthodologie, une technique que tu maîtrises un peu, t'arrives à appliquer des trucs. Après, tout dépend de l'exigence que tu peux avoir envers ce que tu fais...Et bon...j'ai pas tout le temps super confiance en moi donc écouter un truc où j'ai l'impression que je l'ai fait à la va-vite ça m'emmerde aussi. Si j'écoute une rime et j'sens qu'elle est un peu faiblarde, ben j'trouve ça relou. Alors j'essaie de me prendre un peu la tête, mais je trouve que c'est le minimum. Ecrire et faire de la musique c'est un vrai travail, ça prend du temps et c'est la maîtrise de la technique qui fait la différence.

Maintenant, n'importe qui vient rapper...[soufflant, comme désabusée]...et y'a des mecs qui débarquent et au bout de six mois ils ont l'impression qu'ils sont carrés. Mais pour maîtriser un beat, un texte, ça prend beaucoup de temps. Le rap a cette image d'accessibilité parce qu'il faut pas grand-chose pour se lancer, t'as pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour écrire un texte. Du coup tu as l'impression que tout le monde a envie de se jeter dedans, mais tu vois qui sort du lot. Et cette différence c'est le taf'.

A : Grave. Et dire que le rap est facilement accessible c'est une connerie parce qu'au contraire pour le faire très bien ça prend des années...

C : Ouais, quand tu commences un peu à réfléchir au truc tu te dis que c'est super dur de rapper. Mais bon voilà...c'est un taf. C'est dur. C'est comme maîtriser un sport. T'as les footeux du dimanche et ceux qui sont en Ligue 1. Ce sont pas les mêmes footballeurs.

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