Interview Less Du Neuf (II)

15/01/2006 | Propos recueillis par Nicobbl avec Greg et Aspeum

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A : Si votre premier album, "Le temps d'une vie entière", comportait beaucoup d'invités prestigieux, ce n'est pas le cas de ce nouvel opus, "Tant qu'il en est temps". Ce fonctionnement en effectif réduit, c'était une volonté de se mettre d'avantage en avant, ce que vous n'aviez pas forcement fait par le passé, ou plutôt une contrainte venue avec la création de votre propre label ?

K : Non, ce n'était ni une contrainte ni une volonté. Les choses se sont imposées d'elles-mêmes. Tibizla est un fidèle, P38 est un ancien de Gennevilliers qui rappe depuis très longtemps, lui aussi est un fidèle. Pour ce qui est de Platinum, on l'a découvert en septembre dernier, JP est allé en Jamaïque et nous a ramené son son. Je suis tombé amoureux de sa voix, le mec a un timbre pur. En plus c'était intéressant de faire un morceau un peu plus festif, morceau qu'on a abordé à notre manière. Voilà, on est rentré en studio avec cette équipe là.

A : Cette équipe réduite est donc avant tout composée de proches...

K : Oui et puis on a beaucoup moins de relations. J'ai toujours de très bonnes relations avec les marseillais mais j'ai complètement coupé les ponts avec La Rumeur, Casey. Je continue à beaucoup aimer Taïro mais on a pas eu l'occasion de travailler ensemble à ce moment là.

A : Le fait d'avoir coupé les ponts avec Casey et La Rumeur, c'est un choix lié à votre départ de Dooeen' Damage, où ce sont davantage des choix artistiques ?

K : C'est un ensemble de choses. A un moment donné tu considères que tu n'as plus rien à dire aux autres, que le feeling n'est plus là. Underground ou pas c'est un milieu où tout le monde veut être copain avec tout le monde et tout le monde veut être le frère de tout le monde. Moi, je ne fonctionne pas comme ça. Je n'ai jamais fait du rap pour me faire des amis mais parce que j'aime ça.

Dans le peu-ra, c'est un peu comme dans le show-business, tout le monde se sourit. C'est facile d'être super rebelle, radical et de détester les autres dans les chansons, mais en réalité chacun veut l'amitié et le respect de l'autre. Moi j'en ai rien à foutre d'être respecté par tout le monde. Chez moi, il y a une expression qui dit "Même Jésus qui était parfait n'a pas plu à tout le monde", alors qu'est-ce que nous, minables êtres humains on va chercher à plaire à chacun ?

Less du Neuf
A : C'est marrant que tu parles de ces relations entre les artistes quand on sait que tu as écrit le refrain de 'J't'emmerde'. J'imagine que tu devais pas mal partager l'esprit du morceau...

K : Oui, j'étais à fond d'accord avec lui...sauf sur certains trucs qui étaient plus personnels et avec lesquels j'avais pas grand-chose à voir. L'important c'était que la chanson soit efficace et que ce soit pas simplement des insultes pendant douze minutes. Au départ l'idée de Gab'1 c'était ça. La première version de 'J't'emmerde', Jeap doit l'avoir quelque part, durait douze minutes et Gab'1 insultait vraiment tout le monde dessus. On lui a dit après qu'il fallait faire un truc concis et efficace et c'est surtout là-dessus qu'on a développé.

Le refrain de 'J't'emmerde', à la base, c'est un truc que j'avais posé en freestyle sur une mixtape. On l'a retravaillé pour que ça fasse le refrain de 'J't'emmerde' mais c'était pas du tout une commande. J'ai pas attendu Gab'1 pour détester le rap français et me dire que la plupart sont des mythos et des démagos qui voudraient ressembler à d'autres.

A : Oui, pour en revenir à votre album, on ressent une véritable cohésion, à la fois musicalement mais aussi dans vos opinions, moins nuancées que par le passé : c'est aussi la preuve d'une forme de maturité ?

K : Les années passent. Tu sais, pour le premier album, on a dû faire cinquante, soixante morceaux et on avait une vingtaine d'années quand on a écrit certains textes. Notre état d'esprit a changé depuis, on a gagné en maturité. Pour ce nouvel album, les textes ont été écrits sur une période bien plus courte. "Le temps d'une vie" était une projection très positive alors que sur "Tant qu'il en est temps" il y a cette notion d'urgence, du temps qui passe. On a conservé l'idée de temps mais aujourd'hui on est plus mature et du coup ce nouvel album est plus clair dans le propos, plus concis et précis.

A : On ressent vraiment ce caractère d'urgence à l'écoute de l'album, cette volonté de continuer à l'aller de l'avant même si des années se sont écoulées...

K : Oui. A un moment on était peiné, aigri en se disant qu'on avait beaucoup bossé et que repartir de zéro, c'était dur. Mais à partir du moment où on a décidé de se redonner une chance parce qu'on kiffait le truc, on s'est dit qu'on avait intérêt à penser concrètement, à ramener des sous et vendre ça bien et arrêter de croire que tout allait tomber du ciel et que le monde fonctionnait au mérite. Donc, oui, il y a une vraie urgence dans cet album.

Nous, on se fait la vitrine du rap de trentenaire quand les autres continuent à jouer les victimes et les exclus de ce siècle et de cette société. On porte la croix de ce rap mercantile, de ce marché de banlieue à deux balles qui va durer le temps qu'il durera.

A : Après, si ce rap là est mis en avant c'est aussi parce qu'il est vendu à un public qui attend ça.

K : Oui, moi aussi j'ai écrit des trucs très énervés mais j'avais certainement l'âge et la maturité pour les écrire. Quelques années plus tard, tu relativises d'avantage et tu arrêtes de chercher des coupables à ta situation pour te dire plutôt "qu'est que je peux faire pour moi ?"

A : Je trouve toujours que l'enchaînement des morceaux joue beaucoup sur l'ambiance d'un album. Comment avez-vous déterminé l'ordre des morceaux sur votre album ?

K : C'était comme un jeu, cet album c'est notre jouet...

A : ....Non mais c'était de grosses prises de gueules ou pas du tout ?

K : Non, à vrai dire c'était cool. J'ai demandé à droite, à gauche et j'ai pas mal écouté les arguments des autres. Ca nous a permis de changer intelligemment nos choix, tout en conservant un peu la structure qu'on voulait. Après, classique, on voulait une entrée d'album explosive avec de la cadence pour rentrer progressivement dans les profondeurs...et ressortir avec un truc très massif. 'Sortir du silence' est un morceau sur lequel on se positionne par rapport au paysage du rap français et 'Rendez-vous nulle part' c'est la même. On a juste rajouté le remix de 'La sueur a coulé', on avait envie de se faire ce petit plaisir.

J'ai adoré vivre les différentes étapes, le mix, le mastering, les enchaînements, même les petits interludes qu'on a pu mettre en fin de morceau. Tout ça, c'était un vrai kiffe.

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