Interview Less Du Neuf (II)

15/01/2006 | Propos recueillis par Nicobbl avec Greg et Aspeum

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A : ... [silence pesant]. OK. Vous avez décidé de monter votre propre label suite à votre départ de Dooeen' Damage...

K : Oui. Quand tu arrives à un certain âge et que tu as une conscience professionnelle, un savoir-faire et que tu vas parler à d'éventuels partenaires, surtout en maisons de disques, ils sont à court d'arguments. Les directeurs artistiques en maisons de disques ont notre âge ou sont plus jeunes.

On aurait peut-être aimé avoir une distrib' un peu plus conséquente mais 2Good nous a montré qu'ils étaient motivés [note: l'interview a lieu dans les locaux de 2Good, il est 22h30 et la plupart des salariés sont encore là, preuve, si nécessaire, de leur motivation]. Tout s'est fait au fur et à mesure, quelque part un peu par dépit, mais avec l'objectif de continuer à faire de la musique.

On a monté le label avec Jeap. 'Zano a été très déçu par ses dernières aventures et il a décidé de se mettre en retrait, de reprendre un travail et de s'occuper de sa famille. Avec Jeap on a voulu continuer l'aventure, en comptant toujours sur 'Zano. On adore toujours son travail et on considère qu'il est le producteur le plus talentueux de France. Après on ne peut pas l'obliger à avoir envie, tout ça.

A : Devoir gérer tout l'administratif quand vous étiez avant déchargé de ces contraintes, j'imagine que c'est un peu une tannée...

K : Oui, on n'en a jamais eu l'ambition, mais on veut continuer notre projet de vie et ne pas tomber dans la facilité...

A : Parmi les thèmes récurrents sur l'album, je retiendrais justement cette volonté de se battre pour faire en sorte que les choses se fassent...

K : ...ben oui, sinon t'en viens à te victimiser. Tu fais rien, t'attends et ça va toujours être la faute des autres. J'ai beau être très déçu de Dooeen' Damage, j'ai pas envie de les diaboliser. Tout a un sens, et quelque part je suis sûrement le premier responsable de tout ça. A un moment donné, il a fallu qu'on décide avec JP si on avait envie de continuer ou de passer à autre chose. On a aussi dû déterminer quels étaient nos objectifs, si on voulait accrocher le jackpot ou si on voulait faire de la musique le plus longtemps possible.

Kimto & JPOn a envie d'être compétitif, de gagner de l'argent grâce à la musique, on a depuis très longtemps une démarche commerciale dans le sens où on sort des disques. Le disque, une fois qu'il est sorti, il appartient au public qui peut l'interpréter comme il le souhaite. Après vouloir plaire à tout le monde, faire des calculs et du formatage ce sont des choix artistiques.

A : Pourquoi avoir choisi de donner à votre label le nom de votre quartier ? Vous vous sentez si enraciné au sein de Meudon/Val Fleury ?

K : Pour la symbolique. On se retrouve JP et moi livrés à nous-même, comme en 1987 quand on s'est connu. C'est notre histoire et on avait envie de retourner à la source. Le Val c'est la rue où on s'est rencontré et où on a vécu.

A : Sur 'Ballade pour un traître' tu dis "J'ai été trahi par l'illusion, amie de l'enfance et du rêve hier", en dix ans d'apparitions discographiques, qu'est-ce que vous avez perdu en route ?

K : On nous taxe souvent de rappeurs conscients, mais à vrai dire je considère qu'on est tout le contraire. On a plutôt été très inconscients pendant des années et la seule chose pour laquelle on a été lucide, ça a été notre envie de faire quelque chose d'honnête et qui nous ressemble. Maintenant, pour tout ce qui est choix professionnel, choix de développement de carrière, je pense qu'on a été particulièrement naïf. On n'a jamais rien calculé, j'ai jamais vu un avocat de ma vie pour négocier un contrat. Oui, par rapport à ses réalités, je considère qu'on n'a pas du tout été conscient.

A : Après cette étiquette, on vous l'a avant tout donné à cause du coté assez réfléchi et lucide de vos textes...

K : Oui, on est obligé d'assumer ça et notre musique reflète sûrement notre éducation et notre état d'esprit...mais de là à nous coller cette étiquette. C'est un peu comme le rap de fils d'immigrés, nous ne sommes pas uniquement des fils d'immigrés. Nous sommes aussi des citoyens, des pères de familles, des amis, fait de différentes facettes.

A : Bon, même si elle peut être chiante cette étiquette parce qu'elle est réductrice, je considère pas que ce soit péjoratif, loin de là même...

K : Ouais, pas de problème. Mais c'est important que les gens sachent bien qu'on ne prétend pas être conscients et qu'on pense avoir tout compris à la vie. On a tout à découvrir. Chacun sa vérité. Sur nos deux albums on a voulu donner des angles différents et pas se contenter d'une approche de citoyen ou de fils d'immigrés en colère qui ont envie de venger leurs parents et de se positionner comme des victimes de société. J'suis pas du tout d'accord avec cette démarche. Je suis français depuis 1994, et je suis très bien dans ce pays. J'ai complètement intégré la culture.

Après, je considère qu'on manque de respect à mon père sur pas mal de points, par exemple le droit de vote. Mon père est européen, il a besoin d'aller prendre une demi-journée de congé pour pouvoir s'inscrire à la Mairie et voter. Par contre ses impôts arrivent directement dans sa boite aux lettres. Je trouve ça anormal. Tu dois te déplacer pour tes droits mais tes devoirs viennent à toi. C'est un véritable manque de considération.

Je considère aussi anormal qu'on ne nous parle pas, nous, fils d'immigrés de notre véritable histoire, que l'on sache dans quel pays on vit, connaître l'histoire de la France c'est super important et intéressant, mais c'est dommageable de s'en contenter. Pourquoi on ne nous parle pas plus de l'Afrique et des différentes origines qui sont liées à l'histoire de la France. On ne nous implique pas assez...

A : C'est quelque chose qui a quand même pas mal évolué ces dernières années dans les programmes d'histoire.Image

K : Oui, il y a beaucoup de recherches pédagogiques et pas mal de très bonnes choses se passent, c'est indéniable et important de le souligner. Mais il reste des progrès à faire et des critiques citoyennes à formuler, en tout bien tout honneur. Je suis pas là pour montrer du doigt ou envier celui qui est né de parents riches. Je trouve ça stupide. Je suis né de parents modestes, c'est la vie. J'ai l'impression que nous, les soi-disant victimes de l'oppression et de l'exclusion on attend la moindre occasion pour reproduire le schéma et être aussi oppressant et fascisant que les autres.

A : Justement, un des points très marquants de l'album vient de cette volonté de prendre le contre-pied de ce misérabilisme parfois très excessif et omniprésent aujourd'hui.

K : C'est un véritable fond de commerce. Je ne comprends pas qu'un rappeur, grand privilégié qu'il est, dans le sens où il est dans une voie d'épanouissement, puisse tomber là-dedans. Si t'as grandi dans un quartier, t'as forcement des potes qui ont aujourd'hui, trente, trente-cinq balais et qui continuent à se faire chier, sans savoir ce qu'ils veulent faire de leur putain de vie. Nous, on a la chance d'être dans une voie, une passion et on peut développer un truc. Pour moi, se faire l'écho du négativisme sur tout un album, c'est la chose la plus démago, malhonnête et ordurière qui puisse exister. Je chie sur ce rap de merde. Vraiment. Je méprise ça profondément et je trouve que c'est du foutage de gueule. Quand tu as la chance d'avoir quelque chose qui t'anime, se faire l'écho d'autant de négatif... [Kimto s'arrête un instant]

Tu as une responsabilité sur les petits qui font n'importe quoi et n'ont aucune expérience de l'échec. Quand tu as douze ans, quinze ans, qu'est-ce que tu connais de la vie ? Pas grand-chose. Tu n'as pas à te contenter de l'échec de tes parents. Le petit il a quinze ans, une paire d'Air Max aux pieds et il a jamais travaillé de sa vie. Il a entendu son grand-frère ou un autre lui dire que c'était que la merde et qu'il n'y avait rien, donc voilà il pense qu'il n'y a rien. C'est pas ça la vie.

A : Vous aussi vous avez un public composé de gens assez jeunes et de personnes plus âgées et quelque part vous pouvez les influencer.

K : Oui, mais à mon avis c'est avant tout une question de dignité et d'amour propre. Je me prends pas pour un prêcheur ou je ne sais quoi. Moi, je veux juste pouvoir assumer ce que je raconte. Je veux assumer des choses positives pas du négatif. Je considère que tout ça va au-delà de la responsabilité, on est pas des militants ni spécialement des porte-paroles mais des artistes qui font de la musique. Après, à un moment donné, si notre parole doit être prise au sérieux, autant pouvoir l'assumer. Je pense ce que je dis et je ne le fais pas uniquement pour qu'en concert le public lève le bras.

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