Interview Less Du Neuf (II)

Novembre 2005, Paris XXème. Il est 21 heures quand débute l'interview de Less du Neuf, avec, au départ, le seul Kimto. Rejoint peu après par Jeap, cette rencontre avec le duo de Val Fleury prend rapidement des allures de discussion et part dans des digressions sans fin. Elle s'achèvera deux heures et demie plus tard.

15/01/2006 | Propos recueillis par Nicobbl avec Greg et Aspeum

Interview : Less Du Neuf (II)Abcdr : Avec le recul, quel regard portez-vous sur votre premier album, "Le temps d'une vie entière" ?

Kimto : On est vraiment très fiers de ce premier album. Les maxis d'avant l'album avaient été faits dans un esprit plus scénique, plus spontané, alors que ce premier LP nous présentait avant tout nous, notre histoire notre parcours. De là, beaucoup de morceaux sur nos origines, sur le fait qu'on soit des fils d'immigrés... Aujourd'hui, on continue à jouer des titres comme 'Le temps d'une vie entière', 'l'étranger', et on a toujours des purs retours. Je crois que ces morceaux sont des classiques du rap français, tout simplement.

Maintenant, dans la réalisation, il y a un certain nombre de différences entre ce premier album et le second, "Tant qu'il en est temps" qui comporte beaucoup moins de collaborations avec d'autres artistes, est musicalement beaucoup plus minimaliste, avec nettement moins d'arrangements. Ces changements, ce sont de véritables parti-pris. Au niveau de la programmation, on a demandé à 'Zano [ndlr : Ol' Tenzano] d'être beaucoup plus dans le breakbeat, de nous proposer des choses dépouillées. De la même façon, dans la réalisation, on a fait en sorte de simplifier un maximum.

A : Cette volonté d'adopter un caractère musical plus minimaliste, c'était une façon supplémentaire de mettre un peu plus en avant le propos ?

K : En fait, on a toujours voulu mettre en avant les paroles. Maintenant, on était content de monter sur scène avec des choses très cadencées, des rythmes simples qui donnent envie de bouger. On a aussi pas mal ralenti les BPM par rapport au premier album. J'ai l'impression que ces changements font partie d'une forme de renouvellement.

Après, notre envie a toujours été de plonger les gens dans une atmosphère et que la musique ne gêne pas les paroles et inversement. Tout ça pour faire des chansons, tout simplement. On a réussi à faire ça sur le premier album et là on continue.

A : Sur 'Dernière fleur', tu dis "Une fin de vie qui fait peur : la solitude dans la vie, dans la mort". Quelle fin de vie te fait peur ?

K : Sur ce morceau, je rendais hommage à ma voisine de palier de l'époque qui était une femme alcoolique qui vivait seule. Vivre à coté d'elle c'était une aventure. Elle criait la nuit, buvait pas mal, était très dure avec les infirmières qui venaient la voir et se faisait un peu exploiter par certains voisins qui profitaient de son argent, de son téléphone. J'ai assisté à pas mal de choses comme ça.

Le jour où elle est décédée, on était très peu nombreux à son enterrement. Voir autant d'enfoirés profiter d'elle et faire les gentils dès que j'ouvrais la porte, pour ne même pas être présent le jour de son enterrement, ça m'a touché. Le jour de son enterrement, je suis venu avec une rose, et il n'y avait pas vraiment de fleurs ce jour là...d'où la dernière fleur. Voilà.

A : Une leçon de vie quelque part...

K : Exactement. Et c'est d'actualité vu que quelques années plus tard, en 2003, on a vu ce qui a pu arriver à un certain nombre de personnes âgées en France. On les a abandonnées, tout simplement. Comme des animaux. La modernité nous fait perdre la valeur de la famille.
Sur 'Dernière fleur', JP rend aussi hommage à son père qui est décédé alors qu'il n'avait que dix ans. On a fait un morceau sur ces deux sentiments.

A : Après votre premier album, un autre long format est sorti sur Dooeen' Damage, celui de Gab'1. Concrètement, quel rôle avez-vous joué dans sa réalisation ?

K : C'est simple. On a passé trois années avec Gab'1 à le stimuler, à l'aider dans l'écriture de ses paroles, à lui expliquer comment on rappe, à faire les prises de voix qui ont été faites chez Ol' Tenzano. Trois ans. L'écriture est inspirée de sa vie et représente ce qu'il voulait.

MC Jean Gab'1Maintenant, très concrètement, c'est Jeap qui a entièrement écrit les textes pour qu'ils soient utilisables comme des paroles. Moi, je suis pas mal intervenu, sur les refrains, j'ai par exemple écrit les refrains de 'J't'emmerde', 'Paname', 'OCB', j'ai aussi pas mal bossé sur les structures des morceaux et choisi quelques instrus... Mais ma collaboration a été beaucoup plus réduite que celles de ‘Zano et JP. Ils se sont vraiment énormément investis pour cet album.

Réaliser l'album de Gab'1 a constitué une excellente expérience qui nous a donné confiance en notre direction artistique, dans nos choix de réalisations et nos moyens.

A : Réaliser un album pour un tiers, c'était quelque chose de nouveau pour vous ?

K : On avait, bien entendu, déjà réalisé nos propres sorties, mais faire tout ce travail pour quelqu'un d'autre, oui, c'était la première fois. On a été crédité en tant que réalisateur sur cet album mais en fait on est co-auteur, surtout JP. Ol' Tenzano a fait toutes les prises de voix, il a arrangé les sons de Hématome qui ressemblaient un peu à du carton pâte au départ, seul le son d'Yvan est arrivé tel quel. Tout le reste a été fait par 'Zano. Cet album de Gab'1, c'est un peu un bébé pour nous et on en est extrêmement fier.

A : Vous étiez donc content de son succès ?

K : Grave. Au départ, 'J't'emmerde', c'était l'anecdote...d'ailleurs c'est une des raisons pour lesquelles on s'est barré. Ca a surfé beaucoup trop longtemps sur les polémiques et sur ce morceau alors que, sur l'album, il y avait des morceaux comme 'Donjon', 'Enfants de la DDASS', 'A nos chers disparus',...

A : Justement, je me demandais pourquoi vous aviez quitté Dooeen' Damage...

K : Il y a des raisons artistiques mais aussi des questions de considération par rapport à notre travail pendant toutes ces années. Pendant toute cette période Less du Neuf était l'instigateur des projets Dooeen' Damage et quand on a vu comment ils ont vécu le succès de Gab'1 et comment on a été mis de coté...aucune proposition de relance après notre premier album qui est de qualité et aucune perspective pour ce deuxième album qui était déjà quasiment entièrement écrit.

Par exemple, le texte de 'Le chant du coq', pour lequel je reçois aujourd'hui beaucoup de très bons échos, ne plaisait pas du tout à ma direction artistique de l'époque. Je ne comprenais pas toutes ces critiques et je n'étais plus en âge de les accepter. Après, d'un point de vue financier, vu le succès que Gab'1 a connu, on considère qu'on n'a pas été payé comme on le méritait.

Toutes ces raisons nous ont amenés un jour à nous réunir et à décider de partir. On a pris cette décision pendant l'été 2004.

A : Le rôle de "grand frère" joué par Maurice ne vous manque pas ?

K : Je n'ai pas de grand-frère. Ces gens-là ne m'ont pas mis au monde. On n'a pas le même parcours, pas le même vécu et je n'ai jamais cherché de protection et de garde du corps. Tu vois ce que je veux dire ? Ils ne font pas partie de ma famille, je le croyais, mais je me suis rendu compte que tu ne te fais pas de la famille comme ça. Tu as quelques amis...et tu as ta vraie famille.

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