Interview François Bonura

Français exilé à New-York depuis plus de dix ans, photographe devenu journaliste, promoteur et manager occasionnel, François Bonura est aussi l'auteur de plusieurs interviews anthologiques pour le défunt Radikal. Rencontre avec "un photographe qui écoute beaucoup de rap".

27/11/2005 | Propos recueillis par Nicobbl avec JB

Interview : François Bonura
Abcdr : Peux-tu te présenter pour ceux qui ne te connaissent pas...

François Bonura : Je suis né à Rome et suis arrivé en France quand j'étais gamin. J'ai d'abord habité en province (Nice, Le Havre, Avignon, Saint Julien en Genevoix, Vauvert) avant d'atterrir à Paname dans le onzième. J'étais à Faidherbe-Chaligny sur la 8 (Balard-Créteil). Ensuite, j'ai déménagé à Boboche (Bobigny, 93) où je suis resté jusqu'à mon départ pour New York.

A : Comment as-tu atterri à New-York ?

F : J'y allais souvent en étant au bahut. Le soir et les week-ends, je bossais au Mc Do du centre commercial Bobigny 2 pour me faire un peu de thunes et me payer des petits séjours. Je venais pour pécho du son, un peu de sape et surtout pour kiffer New York... Petit à petit je suis tombé amoureux d'Harlem, de son ambiance, de ses habitants, etc... A l'époque, la 125 ressemblait à un souk avec son marché africain à l'angle de Lenox, ses vendeurs de mixtapes écrites au marqueur "DJ Juice", "Ron G"... Le mercredi soir, j'allais au studio Rock n' Will pour les open mics ; on pouvait y voir des mecs comme Lord Finesse en freestyle et pour moi c'était déjà inespéré...

A : Comment es-tu venu à t'intéresser au Hip-Hop ? Tu es du genre à avoir grandi dedans ?

F : Grandi dedans c'est un bien grand mot ; non, j'ai plutôt pris le train en marche à la fin des années 80 avec Run DMC, les Beastie etc. Ensuite y'a eu le breakdance à la télé et enfin Nova avec Lionel D et surtout les mixes de Dee Nasty... Avant ça j'entendais plus que j'écoutais. Bien sûr, comme tout le monde, je me suis pris la grosse baffe quand j'ai vu "Beat Street" en 84 mais à l'époque, j'écoutais vraiment de tout. Petit à petit, quand j'habitais près de Bastille, je me suis intéressé aux graffs de Mode 2 dans la cage d'escalier de la radio ; y'avait aussi les concerts d'IZB. C'est vraiment devenu ma passion à ce moment là...

Pour mon éducation musicale j'ai eu beaucoup de chance comparée à la plupart des mecs qui sont des autodidactes. Ma mère est plutôt Rock et Blues mais mon deuxième papa, Jean- François Thulau a toujours bossé en radio, c'est un gros spécialiste de la musique au sens large. C'est d'ailleurs lui qui a créé et animé la toute première émission de rap français sur Radio France, dans le Vaucluse.

Y'a toujours eu une platine Technics à la maison et j'ai grandi entre Vivaldi, Fela, Supertramp, Lou Donaldson, Curtis Mayfield, Police, Genesis, Donny Hathaway, AC/DC, les Last Poets, toute la Motown, Gérard Manset, Higelin, Prince etc..
Niveau rap français, j'entendais Rockin' Squat en freestyle à la radio et je me disais : "O.K, le mec prend le beat et le flow de 'Watch me now' (Ultramagnetic MC'S), et ça, n'importe qui peut le faire". Par contre, un soir, Jean- François est rentré de la radio avec le 45 tours de 'La formule secrète' ; on s'est regardé et là, on a compris que le rap français passait à la vitesse supérieure... Pareil la première fois qu'on a vu NTM à Nulle Part Ailleurs, on s'est dit : "c'est bon, cette fois-ci c'est parti".

Au fait, Kool Shen, si tu lis ça : je bande encore sur ses Adidas Torsion édition spéciale Jean Colonna [rires]...

Image A : En tant que simple auditeur, quels sont les albums et les artistes qui t'ont le plus marqué ?

F : Pfff, la question casse-couille... Y'en a tellement ; j'sais pas moi... Tout... J'aime tout... Allez, si je devais me faire un top 20 à emmener sur une île, y'aurait sans doute, et ce dans le désordre le plus complet, "Livin' Like Hustlers" (Above The Law), "Till Death Do Us Part" (Geto Boys) "The World Is Yours" (Scarface), "The Big Picture" (Big L), "Done By The Forces Of Nature" (Jungle Brothers), "Southerplayalisticadillacmusik" (Outkast), "A Wolf In Sheep's Clothing" (Black Sheep), "Dah Shinin'" (Smif N' Wessun), "Step In The Arena" (Gangstarr), "Reel To Reel" (Grand Puba), "The Chronic", "Illmatic", "Enter The Wu- Tang", "Business As Usual" (EPMD) , "Firing Squad" (M.O.P), etc, la liste est longue... Y'a des mecs pour qui c'est dur de choisir; franchement, pour Ice Cube, E-40, KRS One, NWA, ou encore Public Enemy, je saurais pas quoi emmener...

ImageY'a de tout comme cas de figure ; y'a des mecs comme Kokane, Tupac ou Rakim, dont je suis fan jusqu'à la mort et dont je vais acheter tous les albums sans même les écouter. Y'a des mecs comme Bushwick Bill par exemple, que je respecte ne serait-ce qu'à cause d'un seul morceau dans leur carrière, 'Ever so clear'. Quand Coolio fait 'N da closet', tu peux que t'incliner parce qu'avant lui, jamais personne dans le rap game n'a osé avouer sa dépendance au crack. Quand Krumb Snatcha fait 'Closer to god' ou quand Cheeks des Lost Boys fait 'Renée', t'es vraiment avec eux. Pareil pour Eight Ball, quand il fait 'My homeboy's girlfriend' c'est chaud, c'est très visuel, y'a autant de drama et de sincérité que dans un film de Scorcese.

Y'a trop de mecs que je kiffe, elle est chaude ta question... Too $hort j'en parle même pas, c'est le mec le plus constant qui soit. Tu te rends compte que mine de rien on arrive au vingtième album ? Comment choisir entre 'Get In Where You Fit In' ou 'You Nasty' ? Too $hort, plus il prend de la bouteille, plus il est bon ; j'ai envie de dire "à l'inverse de tout le monde"...

A : On dit parfois que derrière chaque journaliste véritablement passionné par le rap et l'écriture, il y a un rappeur qui sommeille, est-ce que c'est ton cas ?

F : Pas du tout ; c'est vraiment pas pour moi. Je suis du genre à même pas essayer quelque chose dès que je sais qu'il y a meilleur que moi. Y'a un Akhenaton ? Y'a un Oxmo ? Y'a un Fabe ? O.K, alors désolé, à plus, je pourrais pas leur arriver à la cheville même si j'essayais pendant des années...

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