Interview kris ex

13/02/2005 | Propos recueillis par JB avec Nicobbl et Aspeum | English version

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A : Tu as déclaré dans une interview : "Je trouve écoeurant ce point de vue qui consiste à dire que dans-le-temps-le-rap-était-real-mais-maintenant-c'est-que-de-la-merde". Et si je remplace le mot "rap" par "magazine rap" ?

k : Je dirais, "touché". [NDR : en français dans le texte]
Mais juste après j'irais chercher les derniers numéros de Vibe et The Source, je les poserais juste à côté de ceux qui sont sortis il y a dix ans, et je te laisserais me dire ce que tu en penses.

A : Sur ton blog, il y a un article virulent article sur Cam'ron et la hype qui l'entoure. De nos jours, serait-il possible de lire un article aussi politiquement incorrect dans un magazine rap à gros tirages ?

k : Tous les 18 mois environ, une publication ou un journaliste va prendre position, mais ça n'arrive pas souvent. Quand ils le font, c'est beaucoup plus réfléchi que ma diatribe sur Cam'ron. Comme à peu près tout sur mon blog, j'écris ça d'une traite, sur un coup de tête. Un truc comme ça ne passerait jamais chez un rédacteur en chef qui veut en avoir pour son argent. Ça m'a choqué qu'autant de gens l'aient pris sérieusement. Je leur disais : "Je vous en prie, les amis. Ce sont justes des choses qui débordent de ma tête. Ça ne va pas si loin".
J'ai l'impression qu'aujourd'hui, de nombreux jeunes rédacteurs ne comprennent pas combien la vraie critique est importante et sacrée. La critique est un processus très profond qui demande beaucoup d'introspection avant d'écrire le premier mot sur la page. Je vois tellement de rédacteurs qui n'ont aucun respect pour l'art de la critique. C'est vraiment facile de se moquer du travail de quelqu'un ou de le démolir. Mais ce n'est pas de la critique pour autant. La vraie critique note ce qui va, ce qui ne va pas, ce qui aurait pu améliorer le projet, elle identifie qui aimera cette musique et pourquoi, et elle nécessite que le critique se regarde dans la glace, voit ses propres défauts, et se demande : "Comment je me sentirais si quelqu'un parlait de mon travail comme ça ? Comment voudrais-je qu'il parle de mon travail ?". Il y aurait encore d'autres choses à rajouter, mais je pense que c'est un bon point de départ. Tu dois te rappeler que si ta critique n'encourage pas l'artiste à faire un meilleur travail, tu fais vraiment perdre du temps à tout le monde.

A : Parfois, quand je lis un numéro d'XXL, j'ai l'impression que chaque article raconte la même histoire, façon ruée vers l'or, de ces rappeurs qui font des "moves" dans l'industrie de la musique. Dans un sens, c'est plutôt divertissant, mais désormais cette manière de présenter les rappeurs éclipse complétement leur musique. Vois-tu cela comme quelque chose de négatif ?

k : Tu écoutes la musique de la plupart de ces mecs ? Il n'y a vraiment pas grand chose à en dire. Voilà ce qui se passe : Chingy a un coup de chance et vend trois millions de disques. XXL va le mettre en couverture parce qu'il va leur apporter des ventes. Mais y a-t-il vraiment quelqu'un qui veut en savoir plus sur le processus d'écriture du type qui a dit : "Donne-moi ce que tu as en échange d'une côtelette de porc" ? Imagine : "Chingy, quand tu as dit que t'aimais les filles, qu'elles soient, je cite, "japonaises, chinoises ou même asiatiques", n'as-tu pas réalisé que les japonaises et les chinoises sont aussi des asiatiques ?". Non. Ce serait hors de propos. Alors on demande : "Chingy, parle moi de ton nouveau contrat avec ta maison de disques".

"La critique est un processus très profond qui demande beaucoup d'introspection avant d'écrire le premier mot sur la page."

A : Qu'as-tu pensé quand tu as vu la couverture noire de The Source, 'Hip Hop under attack', au milieu de leur guerre avec XXL ?

k : Que The Source était désespéré et rempli d'encore plus d'idiots que je ne l'imaginais. Il y a des gens très biens là-bas, mais apparemment pas assez.

A : Les magazines rap sont souvent accusés d'être contrôlés, ou au moins très influencés par les majors. La relation entre XXL et Interscope en est le plus gros exemple. Est-ce vraiment le cas ?

k : Je ne sais pas, car je n'ai pas accès à de telles informations. Les labels et les magazines travaillent-ils ensemble pour se promouvoir mutuellement de temps en temps ? Bien sûr. M'a-t-on déjà demandé d'écrire un article ou une critique favorable pour un artiste sur ordre de la maison de disques ? Jamais, jamais, jamais.

A : Les artistes et les lecteurs prétendent souvent que les critiques d'albums sont inutiles. Crois-tu encore à la critique musicale ?

k : Je pense que les critiques sont utiles pour les rédacteurs et les lecteurs et qu'elles sont salutaires pour l'artiste, si elles sont faites correctement. Mais prises comme un outil de mesure de la qualité d'un album, elle sont presque vaines dans le marché d'aujourd'hui.

A : Que penses-tu des webzines hip-hop, au niveau de la qualité du contenu ?

k : La majorité d'entre eux sont à chier. Mais vraiment nuls à chier.

A  Pour quelles raisons, à ton avis ?

k : Il y a un millier de réponses à cette question, mais je pense que la raison principale à la médiocrité des webzines, c'est qu'il n'y a vraiment aucun contrôle de la qualité. A partir du moment où tu peux embobiner quelqu'un pour développer ton site, où tu peux te permettre de payer l'hébergement et si tu connais un peu de HTML, tu peux publier un webzine. On ne te demande à aucun moment d'avoir la compétence pour écrire sur la musique ou la culture. Et parce qu'il y a très peu (voire pas) d'argent dans les webzines, c'est difficile de trouver de bons rédacteurs et de bons directeurs. Alors tu te retrouves avec une plateforme facilement accessible, mais tu n'as pas les moyens d'y impliquer des gens expérimentés, et ce qu'il se passe, c'est que tu vas trouver un gosse qui écrira 1000 mots sur le nouveau single de Kanye West. Parfois ça donne lieu à des écrits passionnants, mais plus souvent, ça donne de la merde.
Sur le web, énormément d'écrits manquent de concision. Quand tu écris pour une publication papier, chaque mot compte. Si ton rédacteur en chef te demande d'écrire une critique de 300 mots, tu peux peut-être t'en sortir avec 320 mots, voire 350 si les dieux sont avec toi. Mais sur le web, tu peux écrire 800 mots et personne ne va te dire d'arrêter car ce médium est beaucoup plus souple. Les rédacteurs disent souvent que la relecture de leur texte, c'est comme tuer leurs enfants. Je pourrais écrire un livre entier avec toutes les phrases que j'aimais et qui ont du être coupées à cause des restrictions d'espace au fil des années. Mais cette discipline, ces coupes, elles ont fait de moi un bien meilleur écrivain. Même s'il y a énormément d'avantages à la publication web, l'un des inconvénients est que ça n'oblige pas les rédacteurs à s'insérer dans un espace prédéfini. Il sera intéressant de voir quel genre d'écrivains émergeront de cet univers où tout est libre.

A : Pour finir, à quoi ressemblerait un magazine rap dans un monde parfait ?

k : Il n'y aurait pas de publicité. Il y aurait des portraits d'artistes vraiment longs, d'environ 15 000 mots chacun. On trouverait des dossiers en profondeur sur les questions d'ordre social, la mondialisation, l'environnement, et tous les problèmes que les enfants qui écoutent du hip-hop devront affronter quand ils seront grands. A la fin il y aurait la retranscription complète de toutes les interviews utilisées pour assembler le magazine. Attends. Tu as dit un monde parfait. Il n'y aurait donc plus besoin de sujets d'ordre sociaux. Alors il n'y aurait que de longs articles, beaucoup d'images et de retranscriptions.


Liens :
. Le blog de kris ex
. L'interview de kris ex avec Government names

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