Interview Djamal

15/02/2003 | Propos recueillis par Shadok

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On réutilise ?

Voilà, on réutilise, on réinterprète. Une idée amène une autre idée. Plus je me penche sur le passé, moins j'ai l'impression d'inventer des choses. Je m'aperçois que tout a déjà été pensé, tout a déjà été découvert. Il y a des tas de choses qui ont déjà été faites. Je ne suis pas fataliste, je veux pas dire que l'art s'arrête maintenant mais je veux dire par là que si tu as une super bonne idée, tu as l'impression que c'est la révolution, t'as le jeu de mots qui tue, et puis t'allumes la radio et t'entends quelqu'un qui l'a. J'ai cru inventer quelque chose et puis non, c'est là, ça existe depuis longtemps. Même des concepts, dès que tu commences à lire les philosophes, tu t'aperçois qu'il va falloir revoir ta copie et qu'il y a plein de choses qui t'ont échappé.

Donc voilà, mes influences. Il y a ça et puis après il y a un autre truc, je ne pense pas que ça ait directement influencé ma façon d'écrire, plus sur le fond que sur la forme, qui est l'aspect militant, l'anarchisme etc. Mais sur le fond, oui, c'est sûr.

Tu écris des textes qui ne sont pas destinés à être mis en musique ?

Oui, d'ailleurs j'essaie de structurer ça pour que les gens puissent en prendre connaissance. Des poèmes, des nouvelles, des pamphlets que j'ai déjà envoyés à droite à gauche. Comme pamphlet, j'en écris un par exemple sur la télévision dans lequel j'avais envie de la tuer. Sur le forum d'In Vivo par exemple, le soir des élections j'ai posté un truc, parce que je n'arrivais pas à dormir, il fallait que j'écrive, mais ce n'était pas fait pour être un morceau.

C'est une forme d'exutoire ?

Ouais, et puis d'un autre côté ça donne un support à la pensée, à la réflexion, aux diverses connections que tu peux faire. Et plus ça va, plus j'ai envie de faire ça. La musique, j'en fais, ça va. Maintenant j'aimerais bien utilisé ma plume pour des choses plus pointues. Des tribunes libres etc... J'aime bien faire ça, ça a un rôle intéressant.

Pour toi où se situe l'écart entre auteur et interprète ?

Moi je me sens plus auteur, vraiment. Quand je vois des gens qui sont interprètes je leur reconnais un talent incroyable. Mais tu vois je me suis confronter à ça avec 'Les singes' de Brel. Je n'aurais pas écrit quoique ce soit du morceau, mais l'interpréter c'était fort, il faut se sortir les tripes parce que c'est un grand morceau, une sacrée version. Je me suis dit que j'allais faire la mienne, la réinterpréter. C'est super dur... mais moi ce que j'aime c'est écrire.

C'est le côté formel qui te gênes ?

Oui, il faut jouer, il y a le côté acteur dans la musique qui ne me plaît pas forcément. Ca me dérange, je ne suis pas extraverti, je n'aime pas gesticuler pour me faire remarquer. Mieux vaut rester discret, dans son coin... que ce soit moi ou quelqu'un d'autre on s'en fout, c'est pas ça le plus important...

D'ailleurs ce qui m'avait surpris sur la pochette d'In Vivo, c'est que l'on voit ton visage, alors qu'avec Kabal on ne vous voyait jamais, c'était toujours mis en scène, de façon assez mystique qui plus est, pour mettre les textes et le propos en seul en avant.

C'est bien que tu soulèves ce point, personne ne l'avait fait jusqu'à présent. Je vais te raconter quelque chose, j'ai connu un jongleur sur la tournée d'Assassin qui m'a écrit des lettres incroyables, et je l'ai connu l'espace de deux concerts et je ne sais pas qui il est, d'où il est... et j'ai encore reçu des lettres, et je m'en fous de qui il est, de ce qu'il mange, où il habite... l'important c'est ce qu'il pense. Pour revenir plus précisément sur la pochette, dans Kabal il était clair que l'on n'avait pas à montrer nos têtes, depuis le début, c'était important. Par rapport à ce que l'on disait ça nous facilitait la tâche d'une certaine façon. Et puis après plusieurs concerts, manifestations et quelques séances photos pour les renseignements généraux, tu te dis que ceux qui veulent connaître ta tête la connaissent déjà. Maintenant de là à mettre sa tête sur une pochette, je ne suis pas sûr que je le referais. Pour cet album, ça a un sens, par rapport à sa démarche. Ok il y a nos têtes, mais quand tu regardes les pochettes où il y a des visages, il y a des grimaces, des attitudes, etc et moi quand je regarde la nôtre je vois nos trois têtes, sans attitude bizarre. On a des couleurs sur la gueule mais c'est juste nous. Et In Vivo c'est un peu ça.

Un autre point qui tranche avec ce que tu écrivais avant, c'est le morceau 'Deux'.

Ca n'aurait jamais eu sa place dans Kabal, mais sur In Vivo si, par rapport à tout ce qu'on développe. Maintenant c'est pas le morceau prépondérant de l'album, mais pour moi c'est important parce que cette fragilité là elle existe, et la renier c'est renier une part de son humanité. Tu penses que ça tranche, moi je pense avoir grandit.

Oui c'est assez aux antipodes du côté noir souvent présent dans tes premiers textes. Dans Mort de peine par exemple : "Ma muse est la mort mais je respecte la vie".

Oui ça te paraît paradoxal dans la forme, mais pour moi ça va de soi. Effectivement "ma muse est la mort", c'est peut-être pour ça que j'aime la vie et que j'ai envie qu'on soit heureux et qu'il y ait de l'amour. Ce n'est pas intéressant d'avoir la vie noire. Je l'ai eu pendant longtemps, et c'est bon... mais faut vivre bordel ! Et quand je vois des gars comme ça, je suis content parce que je me dis que plus tard ça ira mieux, c'est un bon chemin.

Et avec les différents discours que tu as pu avoir, tu penses avoir touché quels publics ?

Avec Kabal, pour le premier maxi j'avais dix-huit ans et on ne peut pas dire que c'était une musique de teenagers, carrément pas. Ce n'était pas une musique d'adulte non plus, juste de la musique. On pouvait pas parler à tout le monde, et tant mieux. Avec In Vivo on pense toucher tout le monde.

De même, sur la forme, avec Kabal, à l'image de Rockin' Squat, il y avait un aspect texte-dissertation de sociologie ou d'histoire, et un côté encyclopédique...

Nous on a commencé le rap en plein cursus scolaire et vraiment on faisait plein de morceau avec grand 1, petit a, petit b, intro, conclusion, développement, et pour nous c'était important parce que c'était pour nous la méthode la plus 'pratique' pour arriver à dire ce que l'on avait à dire et de façon complète. Aujourd'hui je vois la musique autrement, je me dis aussi qu'une chanson se doit d'être séduisante, qu'elle doit procurer du plaisir en tant que tel. Il faut rendre le fond et la forme adéquate pour que le débit, la musique et le thème forme un ensemble comme sur 'Télescope' ou 'Deux'.

Les éléments extérieurs rentrent-ils en compte quand tu écris. Par exemple penses-tu as ce que tes textes plaisent ou déplaisent ?

Je ne me demande pas trop si ça va plaire, mais plus si ça va déplaire, parce que ça m'excite plus. Si ça déplait, c'est mieux. Par contre, c'est vrai que j'essaie que ce soit joli pour que ça soit plaisant. En revanche l'étape de la critique est super importante, sinon tu rates un truc, comme je te le disais les autres membres du groupe donnent leur avis sur mes textes et c'est très bien, ça permet d'avancer et de mieux se trouver. Mais si je me base par rapport aux réactions des gens qui ont écouté mes chansons, ça serait malsain.

Il y a un truc dangereux qui peut arriver c'est que la rime guide ta plume. Donc tu as un peu déformé ton idée, et puis à force de petits compromis, ça part n'importe où. Donc faut faire gaffe à ce qui motive l'acte, écrire.

Et c'est quoi ta définition de la rime ?

Rendre quelque chose de militant un peu plus poétique. C'est juste ça, rendre une pensée chantante.

Tu penses aussi que pour être productif il faille nécessairement 's'enfermer' dans des règles bien établies, des contraintes ?

Exactement et c'est aussi pour ça que le fait de se confronter à des musiciens t'en mets plein la tête : tu trouves une autre idée, un autre mot encore plus pertinent, plus précis. C'est important pour calibrer la puissance des mots, l'image qu'ils peuvent donner, il faut y faire attention. Le discours c'est bien beau mais il faut aussi se plier aux contraintes que la musique t'impose. Et le fait d'être avec des guitaristes par exemple, ça te donne une contrainte au niveau des notes. La musique c'est un tas de contrainte, mais comme tu le dis, les contraintes te permettent l'effort qui est nécessaire pour extirper le sens profond de ce que tu peux dire de pourquoi tu veux le dire. Pour moi c'est ça : tu te lèves, tu vas prendre le micro et pourquoi ce que tu racontes est intéressant ? Pour la forme ? Le fond ? Parce que tu es intéressant ? Parce que tu veux te rendre intéressant ? T'es en train de rapper de façon rapide pour qu'on te dise que tu es le rapper le plus rapide ? Ou tu chantes façon gospel pour qu'on te dise que tu chantes comme un ouf ? Ou est-ce que tu rappes pour qu'on te dise 'Putain ce que tu raconte ça me fait réfléchir' ? Parce que pour moi c'est ça : prendre des claques dans la gueule, quand j'ai découvert Bob Marley ou James Brown, ça m'a mis des claques dans la gueule grâce aux thématiques, à l'efficacité, parce que tel mot égal telle émotion.

Et la douleur en tant que source de créativité ?

Je pense réellement que la douleur, la mort et la souffrance sont mères de la créativité, vraiment. Si tu souffres tu peux être créatif. Et on se sent mieux quand on en parle de cette douleur. Pour revenir à la création, quand tu créés, tu te demandes si c'est toi ou pas, parce que tu te construits quand tu écris.

Quelles valeurs accordes-tu aux textes, de manière générale ?

Les textes sont une arme tellement immense, tellement puissante que, à mon avis, parfois, il faudrait les retirer des mains de ceux qui les ont créé et écrits. Parce que parfois certains écrivent des textes sans se rendre compte de la portée et de la puissance de leur arme.

Tu penses à quels exemples précis ?

(silence) Ce n'est pas parce que t'as pas dit qu'il fallait tapper un keuf, que tout le monde n'a pas compris que c'est ce que tu aurais aimé... Et c'est ça ce que je regrette dans le pe-ra, vraiment. Il faut faire attention à ce que l'on balance parce que les gens se droguent avec cette musique. Il y a une part d'interprétation libre chez l'auditeur et il faut qu'on fasse attention parce que si on laisse libre cour à l'imagination dans le domaine du mal... ça nous a déjà et ça va nous mener à notre perte. On est un serpent qui se mord la queue. Ne pas s'empoisonner soi-même.

Ouais mais là ça dépasse le simple cadre du rappeur, c'est au niveau de l'homme, de l'être humain que ça se situe ?

Oui, et je ne pense pas que l'Homme soit fondamentalement mauvais. Il a toute la latitude pour être bon, qu'il devrait jouer là-dessus plutôt que de dire qu'il doit apprendre le bon.

Ca c'est quelque chose que j'ai mis du temps à remarquer, mais tu te fais rarement juge dans tes textes, bien que tu pointes souvent les problèmes.

Il y a un truc qui est clair aujourd'hui, et je le dis dans Ashram, c'est qu'"on ne lutte pas contre un système mais contre l'homme lui-même". D'une certaine façon, identifier le mal dans un système, ça veut pas dire grand chose, après identifier l'homme ça m'intéresse, mais pas dans le cadre d'In Vivo. Il y a trop une démarche 'saine' pour que je puisse me permettre de faire ça, honnêtement. Et même dans la musique, éviter d'être des balance et de porter tel ou tel jugement, c'est trop important. Moi lorsque j'ai appris à travers le site de Rapaces (cf www.rapaces.fr.fm) qu'il y avait un groupe de rap skinheads, mais je comprenais rien et ça c'est un des trucs contre lesquels ils faut se mobiliser, créer un réseau, des actions légales ou illégales etc... mais il faut faire quelque chose. Parce qu'à travers cette anecdote-là, on peut voire qu'il y a toute sorte de saloperies derrière, c'est juste un épouvantail, un leurre, parce que par exemple, je suis tomber sur un de leur forum et j'y ai lu des choses que je n'avais jamais lues de ma vie. C'est des propos... non même pas des propos, des façons de penser et de voir la vie. C'est à dire que chaque jour je voyais des personnes qui venaient s'échanger les idées fascistes de la vie et il se complaisait dans la culture de la haine de l'autre. Voilà ce qu'il y a à montrer, à démontrer. Une fois que c'est au grand jour, les gens lutteront plus efficacement dans leur cercle proche. Faut pas masquer le mal, il faut le monter, sinon on se fait berner. Et la musique, pour moi, c'est un des maillons qui fait qu'on peut montrer cela. Et je crois que le rap en particulier était là pour donner la main au militantisme, aux problèmes sociaux, à la prise de position citoyenne.

C'est la façon dont tu perçois la musique ?

Oui. Je ne la vois pas autrement, c'est un vice que j'ai. J'ai du mal à le concevoir. Même si j'aime me divertir avec de la musique divertissante, mais je n'ai pas envie d'en faire (rires). Que je participe à ça, pour moi ce serait comme la galvauder, des gens le font très bien. C'est des émotions, des prises de positions, des pétitions qu'on fait signer pendant les concerts, des dossiers que l'on balance sur Internet, enfin tu vois ce que je veux dire, c'est total. Et des sites comme HHHistory rentrent dans ce cadre là, et moi je leur ai envoyé tout ce que j'avais, textes, images etc... Mais je ne veux pas paraître donneur de leçon.

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