Interview Djamal

15/02/2003 | Propos recueillis par Shadok

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Carrément ?

Ben ouais ! Qu'est-ce que j'en ai à foutre ?! En tant que consommateur, et là je vais me faire des ennemis, je vais pas donner de l'argent à une maison de disque si je sais pertinemment que je peux avoir le disque gratuitement... C'est comme le dilemme du mp3... Faut arrêter de déconner. Il y a des gens à qui j'ai offert le disque In Vivo et qui m'ont donner dix euros en retour. Je dis bien donner, je ne leur ai rien demandé, et je n'ai pas pu refuser. Mais pour eux c'était normal parce que ça faisait vivre le groupe, et peut-être que ça nous permettrait de sortir un autre album. Et j'ai encore les billets de dix euros qu'on m'a lâchés. Et j'ai trouvé super intelligent de faire ça, malgré que je ne voulais pas vendre de disque, et je me disait que c'est comme ça qu'il faut faire. Et c'est aussi ça qui est bien dans les labels indépendants, c'est que tu sais où va l'argent. Dans la vie en générale et pas seulement dans la musique c'est super important de savoir ce que tu fais et pourquoi tu le fais. Faut agir concrètement, au quotidien.

Et comment te places-tu par rapport à ce qu'on appel le 'rap hardcore' ?

Tu veux que je te dise c'est que c'est pour moi que du rap hardcore : c'est un mec qui te dit que le prix de la liberté c'est de mourir, ça c'est hardcore. Mais un mec qui dit : "passe moi ton survêt sinon moi et mon posse on te crève", non là c'est pas hardcore pour moi. Et nous quand on croyait faire du rap hardcore, on a rencontré Lofofora et on s'est dit "ho ho, faut qu'on révise", et on s'est durci vachement après ça. La guitare, ça c'est hardcore, les violons pour moi ça a toujours été absurde pour paraître hardcore, que ce soit au niveau de la forme ou du texte. Pour être hardcore faut être dérangeant, c'est pas rester dans le consensuel et utiliser les mêmes mots que tout le monde. Je pense que le rap français mériterait bien un album extrêmement militant, extrêmement hardcore et extrêmement politique, ça lui ferait du bien.

C'est vers cela que tu te diriges ?

Ben ouais. Je vais essayer de faire ça, revenir avec des breaks, des boucles. Je veux faire une sorte de 'rap du futur'. Pour moi intégré de l'électro ce n'est pas un blasphème, au contraire, c'est montré qu'au lieu de puiser dans le passé, faut aller chercher dans le futur et qu'on peut aller bien plus loin. Et au niveau du propos, il faudrait que l'on soit un peu plus hardcore. Il y a un fanzine qui s'appelle Bankroute qui dit que la population rap doit être fait d'anarchistes, et ça, ça me plait. Je dois ajouter que dans le cadre d'In Vivo et du prochain album, nous avons pris une direction qui ne reflète pas le début de ma réponse. Nous expérimentons des chansons, des mélodies, de petites histoires : de la musique pour tous qui nous parle de la vie en générale et arrête de se positionner en tant qu'acteur du rap ou du rock mais en tant qu'humain ouvert a beaucoup d'influences... In vivo est et sera un groupe ouvert a tous sans distinction d'étiquette ou de genre. Ce sont des textes, des mélodies avec des instruments, et probablement un des rares groupes à composer des chansons sur des bases rap, et le rap est aujourd'hui compris par tous.

Tu parles d'alternatives, de choix individuels, il y a un passage dans 'Grand et fort' ou 'Reuno' a des mots à la fois très durs et très réalistes : "La vie est ainsi faite / Il y a les faibles et le leader en tête / Qui mène la fête et tire les bénefs / Malin, sans se salir les mains, pas si bête, y'a que les cons pour trimer pour des lefs' et de rajouter 'Que le mal périsse par le mal". C'est assez pessimiste au fond, surtout que tu ne sembles partager cette vision qui consiste à croire que l'humain est foncièrement mauvais, bien que vous sembliez avoir le même but ?

Déjà c'est un contexte le morceau en soit : D' est le narrateur, moi et Reuno nous sommes deux frères jumeaux. Mais c'est sûr que Reuno et Lofofora sont bien plus noir que je peux l'être. Mais, effectivement on a le même but : je me reconnais quand même dans cette violence, comme lui va se reconnaître dans les miennes ou dans des choses plus douces, et inversement. C'est ça qui fait le truc. Voilà je ne suis pas Booba, des claques dans la gueule j'en ai pris, j'en ai donné. On a plusieurs couleurs, on est plus ou moins schizophrène. Ca paraît surprenant comme ça, mais quand tu rencontres les humains, ça pas aussi évident que ça.

C'est juste la façon de l'exprimer en fait, plusieurs vecteurs pour un même message ?

Ce qu'il faut, je crois, c'est essayé de trouver la clé. La clé qui fait qu'avec ce mot là ou cette idée là, je vais pouvoir susciter des images dans la tête du gars en face, mais quand tu écris tu penses pas à ce que tu vas provoquer, tu écris pour toi d'une certaine façon. Après seulement tu vas un peu plus loin. Toi-même tu te dis "moi je suis et je fais ça dans ce morceau donc je n'utiliserai que ce genre de mots". Par exemple pour In Vivo j'éviterai insultes et mots d'argot dans les morceaux qui parlent de musique, de beauté ou d'espoir... alors que dans la vie de tous les jours peut-être que je vais utiliser une insulte pour parler d'amour ou de bonheur. Mais là non, parce que dans In Vivo ce qui est intéressant c'est que Farid venait du métal, Densio qui avait des connaissances dans la musique indienne, moi du hip hop, on donne tous les trois tout ce qu'on a acquis et appris dans le même sens, la même énergie, focaliser tout ça pour défoncer le mur qui est en face de nous. Donc voilà, on parlait de Grand et fort, je prend le même exemple avec Télescope : Je te dis télescope, tu regardes la terre de loin, tu la visionne rapidement et voilà les idées arrivent rapidement. C'est ça qui se passe dans le morceau et quand tu l'écris, il y a : la mer, 80%, fond, marins, bicolore, scintillant, poisson, clown... et tout d'un coup tu regardes la forme, et tu te rends compte qu'il n'y a pas de verbe, uniquement des virgules et des flashs. Et pour que ça marche, il faut que les gens puissent interpréter et imaginer ce qu'ils veulent. Un mot n'évoque pas les mêmes choses et les mêmes images pour toi et moi. Et c'est d'une certaine manière ce qui créé l'émotion. Et dans Kidiz, c'est l'inverse : le texte est plus violent, il y a de l'argot, ça parle de té-ci, de béton, d'embrouilles, de politique... Après il faut pouvoir regardé son texte de loin, afin de pouvoir réellement le contrôler. Et une fois que tu as tout contrôlé, tu le fais contrôler par quelqu'un d'autre.

LA PLACE DU RAPPEUR, L'IMPORTANCE DU TEXTE

Tu fais relire tes textes ?

Pour In Vivo, carrément ! Tous les textes ! Et tout ça pour qu'on ait une musique de groupe. Parce que dans le rap ce n'est pas le cas, parce que c'est un instru. Mais là il faut proposer des choses, eux ils me proposent des choses à la guitare ou à la batterie, donc je leur propose des trucs à la voix. C'est davantage des conseils, sur des mots dits ou non, histoire que ça ne gâche pas certains effets. Je cherche et ça fait aller plus loin que ce dont je me contente.

Tu ne conçois pas l'idée de groupe avec le chanteur d'un côté et la musique de l'autre ?

Voilà, je veux que tout le monde se sente concerner, soit à bloc dans les morceaux. Dans 'Télescope' lorsque l'on fait "Paix, peace, nos enfants sont vivants", je veux que le guitariste et le batteur pense à leurs enfants et que l'on est vraiment en train de crier la paix à ce moment là. Et ça il faut que ce soit vrai, sinon ça n'a plus de sens... je ne veux plus faire de musique si on n'est pas convaincu de ce que l'on fait et surtout comment. Et dans In Vivo, on y croit. Et moi ça m'a permis d'apprendre une autre forme d'attente de texte, par rapport à Denis par exemple. Je veux travailler avec eux et ne pas leur imposer quelque chose.

Et d'être confronté à des musiciens assez expérimentés, ça a du te donner une autre vision de la musique et pas mal jouer sur tes textes ?

C'est une évidence, avant j'avais l'impression d'amener la thématique, l'ambiance... là on t'impose des choses telles que la mélodie ou les notes. Donc vas-y : apprend les notes, apprend à te placer pour que ça sonne. Et c'es sûr qu'il y a des choses que j'ai écrites dans In Vivo que je n'aurais pas du tout écrite dans Kabal et c'est parce que je travaille avec ces gens là que j'ai écrit ces choses là. Un morceau comme Ashram, il ne me serait pas venu à l'esprit de l'écrire si je n'avais pas rencontré Denis. C'est lui qui a ravivé ça dans mon esprit. Je ne sais pas ce que donnerait ma musique si je la faisais tout seul, mais je n'ai jamais eu envie de bosser tout seul.

J'allais te le demander, tu n'as jamais fais de morceau seul ?

Seul... non (rien n'est sorti du moins). Mais ça fait genre six mois que je fais des instrus, et je ne sais jouer d'aucun instrument. J'écris. Avec le temps je me rends compte que je suis plus un auteur qu'un rappeur. J'aime écrire.

LE GOUT DE L'ECRITURE

Comment t'es venu le goût de l'écriture ?

J'ai une mémoire qui ressemble un peu à une passoire, mais il y a des livres que j'ai lu qui m'ont mis des grosses claques. Pas au niveau de la forme pour certains auteurs (après je vais préciser), mais au niveau du fond pour certains autres ouvrages. Les premiers gros électrochocs que j'ai pris, c'est Voltaire, avec 'Candide'. C'est vraiment un des premiers gros trucs où je me suis dit que la forme, l'intrigue et le point de vue pour pouvoir écrire cette histoire était incroyable ! Je le relis encore, Voltaire est un de mes auteurs préférés. Il va super loin, y'a plein de choses à dire sur lui... Un autre grand choc ça a été Khalil Gibran, c'est un poète, le plus connu de ses ouvrages a été Le prophète. C'est un poète que l'on peut l'apparenter bien sûr à la culture maghrébine et à la langue arabe, mais il a aussi vécu en Occident. C'est assez intéressant, c'est toujours des petits poèmes qui laissent plus à réfléchir... En fait il termine par des points, mais souvent ce serait des points de suspension qui seraient plus à même de dire : la fin du texte est ta pensée. Et j'aime bien aussi ce principe là, laisser à penser, laisser à deviner.

Laisser de la place à la suggestion...

Oui voilà... et puis au lieu de suggérer une mauvaise réponse, mieux vaut bien énoncer la question. Mais il y a un procédé qui a beaucoup influencé ma manière d'écrire, c'est de relire mes textes à long terme. J'essaie d'avoir du recul sur ce que j'écris, mais j'en ai peu puisque quelqu'un qui écoute ce que j'écris a peut-être une vision plus claire que moi puisque je suis en plein dedans. Mais tous les départements de l'Alchimie ça m'a vraiment retourné... Il y a tout un principe qui est tout le temps sous-jacent dans l'Alchimie : le principe de base c'est de transformer les métaux en or, mais cette métaphore est toujours employée pour transformer l'Homme qui est matière à définir, en devenir... la métaphore de transformer le plomb en or, c'est la métaphore d'élever sa conscience, d'élever son âme, de faire en sorte de devenir plus clairvoyant, d'aller dans le positif des choses. Lit n'importe laquelle des méthodes pour transformer le plomb en or, tous les termes employés par l'Alchimie sont poétiques, toujours à double sens, très énigmatiques. Il y a un livre qu'on appelle le Mutus Liber, un livre muet, c'est juste l'interprétation que l'on fait des gravures. Dans la gravure il y a un nombre d'éléments incroyables. C'est comme si tu en faisais une explication de texte en reprenant les éléments un par un. Et ça, ça me dépasse, je me sens tout petit par rapport à ça. Et c'est pour cette raison que ça me passionne, le 'Mutus Liber' m'a beaucoup impressionné et a conditionné la façon dont j'écris je pense, d'une certaine façon... C'est sûr que ces influences là on peut les repérer. ...je pourrais les repérer.

On peut prendre l'exemple de 'Télescope' (cf titre de l'album d'In Vivo) : le fait de prendre du recul sur les choses, sur les gens...

Par exemple oui. Même des choses un peu plus précises, la façon de formuler des phrases, parfois ça ressemble à du vieux français, même si ça a été traduit depuis. Moi j'aime beaucoup ces formulations-là, j'aime beaucoup les phrases et les mots qui ont du sens. Pour moi un mot s'explique avec le dictionnaire, avec l'histoire qu'il a vécu, avec l'étymologie, d'où il vient... Il y a pas longtemps j'ai appris que 'âme' venait de 'animus' en latin qui veut dire 'animé' et moi j'avais jamais percuté que ça pouvait vouloir dire être animé, avoir une âme. Et pour moi c'est comme une lumière qui s'allume dans le noir. Clac ! Et là je comprend mieux : ce que j'ai lu avant, ce que je vais comprendre et je comprend mieux aussi ce que je vais lire, parce que pour moi, maintenant l'âme (c'est un exemple parmi d'autre), ça voudra dire 'être animé', quelque chose de vivant, quelque chose qui bouge, qui évolue. Pas quelque chose de végétatif. Pour moi il n'y aura plus cet aspect là, alors que la culture judéo-chrétienne nous a un petit peu donné le côté 'végétatif' de l'âme, dans le sens où tu as une âme pour toujours, alors qu'elle peut grandir. Ce genre de chose pour moi c'est des petites lumières qui s'allument et qui jalonnent mon chemin. Ca me passionne, ça me fait sourire, ça me fait ouvrir mon dictionnaire : je me bouge les fesses sans avoir l'impression de faire un quelconque effort, c'est à dire que l'effort qui est fait à ce moment là je ne le sens pas, c'est un plaisir. Ca n'est pas musical mais c'est le même bénéfice égoïste que j'en retire.

Oui mais en même temps tu le fais partager aux autres après.

Oui j'essaie au maximum. J'aime encore employer des mots qu'on emploie pas souvent et qui font : "mais qu'est-ce qu'il dit ?". Si jamais tu t'intéresses aux textes, tu te dis 'mais attend ce mot là je le connais, il a bien le sens que je crois, ou est-ce qu'il a pas un double sens ou est-ce que j'ai pas oublié sa signification ?'. Dans 'La conscience s'élève' (cf un des titres de Kabal du maxi du même nom), une acousmie : une hallucination auditive. Une acousmie pour moi ça voulait rien dire, je le savais pas du tout et puis le jour où j'ai découvert ce mot, je me suis dit qu'il fallait absolument l'employer ! On va parler d'hallucination auditive, c'est beau un mirage auditif ! Et puis on va avancer, on ira plus vite, on ira plus loin : c'est ça la valeur des mots. Le monde du rap évolue avec très peu de vocabulaire et souvent les mêmes rimes, c'est assez difficile. On a pas 14 millions de mots, on a pas 14 millions de mots qui riment d'accord, mais ça veut pas dire qu'on doit toujours employer les mêmes. Il y a des facilités, soit, mais il y a des trucs qu'il faut tenter, pour faire avancer les choses, pour tripper. De toutes façons on n'invente rien.

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