Interview Djamal

15/02/2003 | Propos recueillis par Shadok

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Ca t'arrive d'en faire, pour la forme ?

Non... ça par contre je peux te dire que je suis assez différent de certains MCs que j'ai rencontré dans le sens où certains ne peuvent pas s'empêcher de pe-ra quand ils entendent un instru. Nous c'était pas notre truc de partir en impro. On peut, on l'a déjà fait entre nous, entre potes, mais tellement ça dit n'importe quoi... qu'il faut arrêter de dire n'importe quoi ! (rires) Tu vois 'coude' 'couilles' 'nouilles', ça va, c'est bon, stop. Pour moi le rap c'était 'être efficace', certes il y a une manière d'être efficace en faisant de l'impro mais pour moi c'est pas le but. Faire briller les MCs pour moi c'est pas le but du rap. Mais c'est une conception super personnel et je reproche surtout pas aux autres de fonctionner autrement, et c'est très bien parce que on se ferait chier si il y avait que des groupes comme Kabal ou In Vivo, on se ferait chier grave ! C'est bien qu'il y ait du relief et du contraste, mais c'est pour ça aussi que tu ne peux pas collaborer avec tout le monde. Au niveau humain on est différent, on ne voit pas la musique pareille, on va avoir du mal à faire la même chose, donc à chaque fois on cadrait bien les choses sur des thématiques précises...

C'est un peu ce qui s'est passé avec In Vivo lorsque vous avez invité Saul Williams, qui a une conception de la musique assez proche de la votre ?

J'ai lu les textes de Saul Williams et écouté son album et j'ai dit 'aïe aïe aïe !'. Ce n'était pas obligatoire qu'on fasse quelque chose ensemble, mais ça coulait de source, alors j'ai traduit mes textes en anglais et puis on lui a fait écouter nos maquettes et je pense que lui aussi a compris que c'était bien qu'on fasse quelque chose ensemble. Bien parce que c'est positif, pas forcément pour nous, juste parce que c'est positif de le faire. On a passé une nuit de dingue, c'était passionnant, une expérience de vie énorme... C'est bizarre, je n'essaierais pas de définir ce qui fait que dans cette fameuse 'famille d'artistes' ou de groupes, je me pose souvent la question. Mais moi j'ai l'impression, très égoïstement, que j'ai travaillé qu'avec des gens cool dans la musique. D'abord c'est humain, si ça n'accroche pas, c'est rare que tu fasses de la musique sur le principe. Si j'avais eu affaire à un Saul Williams qui se déplace comme un Nas, je n'aurais jamais fait de morceau avec lui, ça mène à rien, ça veut rien dire. Parce que j'ai rencontré l'humain et pas l'artiste. Pour Lofo c'est pareil, et avec Assassin au début on était dingue de l'artiste et après on a connu les humains et on a kiffé et puis à un moment ça s'est arrêté après la tournée de l'homicide tour, on a fait nos affaires nous-mêmes parce qu'à force de travailler avec Assassin, y'a un moment où à chaque fois qu'il y avait marqué Kabal il y avait écrit Assassin. Tu vois ce qu'on fait maintenant c'est différent... puisque aujourd'hui on est pas au même endroit...

Récemment tu as fait un featuring sur la mix-tape de Psykick Lyrikah (cf 'Malaise'), un morceau de rap pur et dur, comment s'est faite la connexion ?

Moi c'est le bonhomme qui m'a plu. Si j'avais eu envie de faire un truc rap-à-fond, j'aurais été voir mon ami Toty et je lui aurait dis 'vas y fait péter les violons et on va faire du pe-ra', mais là c'est le bonhomme qui m'a plu. Arme c'est un gars particulier qui connaissait vachement bien Kabal et qui travaillait dans une radio, puis un jour il m'a proposé un featuring. Et des propositions de featurings j'en ai peu, et je ne cherche pas à en avoir beaucoup comme je ne suis pas déçu d'en avoir peu, mais c'est rare que je refuse. Et Arm de Psykick Lyrikah il m'a fait écouter ses prods, il m'a fait lire ses textes et moi je trouvais ça naturel de faire un morceau avec ce gars qui a un vrai niveau de rappeur. Et on a fait un morceau limite, un morceau-salon en peu de temps mais je trouve le morceau intéressant et la mix-tape elle est incroyablement bonne. Je vais être incroyablement prétentieux mais franchement pour moi Kabal 2003 c'est lui, je ne dis pas que c'est la même chose, mais il est dans la même veine. Il est aussi dans cette famille de gens. Psykick Lyrikah c'est un super bon groupe, comme il y en a peu en France. C'est vrai que c'est un groupe débutant dans le sens où c'est leur premier 'produit' mais la qualité du rap elle est là, y'a pas de problème. Souvent il se passe du temps entre certaines personnes pour pouvoir enregistré un titre, Arm quand je l'ai rencontré, je me suis dit que même si on fait un titre-salon, en une après-midi, ce serait bien, que ce serait mortel. Parce que j'ai vu que le gars, il avait les mêmes points d'importance dans le sens où il soulignait en rouge la thématique, les mots, la couleur des mots, l'ambiance etc et ça pour moi c'était super important et je me suis dit : 'même combat, on se comprend tout à fait'. Moi j'ai hâte et je pense que lui aussi il a hâte qu'on refasse quelque chose ensemble. Par contre, je reçoit assez de musique de petits groupes qui débutent et qui ont une bonne façon de penser, et je tiens à le dire. Il y a un groupe qui s'appelle Ramcore Posse Fat Yerba, qui vient de Rambouillet et qui est issu d'un collectif de cinq groupes de métal et ils ont fait un groupe de pe-ra qui est vraiment bien et on a fait un featuring ensemble, façon freestyle, à six ou sept. C'est bien, ça créé des connections véritables pour des vraies choses, c'est positif. C'est souvent très immatériel et très abstrait de dire ça, mais le but c'est de faire quelque chose qui serve et avance un peu...

LA PLACE ET LE RÔLE DU RAP, LA MUSIQUE

Et l'étiquette 'rap' tu dois encore la sentir, ça doit être dur de l'enlever de la tête des gens, même avec In Vivo ?

Tant pis pour eux (sourire)... Ca ne facilite pas les choses. En tous cas si je devais faire que du rap, je ne serais pas heureux. Ce qu'est le rap pour moi et ce qu'il représente pour d'autres m'a l'air franchement différent. Le rap et sa définition n'appartiennent a personne donc bonne route a tous... Aujourd'hui quand Farid branche sa guitare ou sa basse, j'ai le sourire comme un gamin, c'est le grand huit ! Je suis au top. Et en concert c'est encore mieux. On parlait du mp3 tout à l'heure, c'est quoi l'avenir de la musique ? C'est les concerts, parce que le public sait que les concerts c'est bien.

En gros tu perçois un peu le mp3 comme un instrument de 'marketing' ?

Voilà, et tu verras dans dix ans les artistes se feront leur thunes en concerts. Dans dix ans qu'est-ce qui va te ramener des sous si t'es pas un gros artiste qui vend pas 3 millions d'albums ? L'avenir c'est le concert. Et puis le plaisir que tu donnes aux gens il est décuplé en concert. Ce moment de vie c'est un vrai truc.

Oui il y a même la possibilité maintenant de repartir d'un concert avec l'enregistrement du live que l'on vient d'entendre.

Ouais et tu sais comment ça s'appelle ce procédé ? In Vivo ! (rires) C'est mortel ça et c'est sûr que c'est l'avenir.

C'est aussi une autre relation avec le public ?

Ouais, il y'a plusieurs façon d'être avec le public qui vient au concert. Nous par exemple on fait des tables de presse. Et nos concerts, on les accepte du moment qu'on nous paie le voyage, souvent on ne fait pas de bénéfices, mais ça nous permet de bouger et de voir des gens que ne pourrait pas rencontrer ailleurs. Bouger de Bobigny ça permet de voir autre chose, d'apprendre aussi.

De l'extérieur, puisque tu t'en es un peu éloigné, comment perçois-tu le rap, en tant que porteur de message, à l'heure actuelle ?

Ca me paraît trop cloisonné, le regard que les autres portent, le fait de faire du rap ou pas, ça mène à rien. Tout ce jeu d'acteur, ça me fatigue et ça me dérange. Tout se qui veut briller me dérange et me pose un problème.

De quoi, de se mettre constamment en avant ?

Ouais, je n'aime pas cette démarche, la démarche de vouloir 'être'. Sois et ta gueule ! Essaie de savoir, d'avoir conscience de toi, d'où t'es, de pourquoi t'es là, comment ça se fait que tu es comme ça ? Je pense que ça c'est des vrais questions. C'est le début, après tu peux te poser des questions sur d'autres choses. Avoir meilleure conscience de soi et de l'autre c'est important. Parce qu'en France on vit plutôt bien et qu'autour de nous ça vit plutôt mal, et quoiqu'il arrive on est malheureux. On doit trouver notre bonheur dans notre merde, parce que notre merde ne va pas changer du jour au lendemain. Il faut qu'on fasse attention à nous. Faut qu'on se réveille... enfin je dis faut qu'on se réveille peut-être pour me réveiller moi-même, et si quand je dis ça ça peut faire se réveiller des gens...

Tu as déjà eu des retours par rapport à ça ?

Ben ouais, il y a des gens pour qui l'album a été un réel déclencheur et qui m'en ont parlé. Il y en a d'autres qui m'ont dit que ça les avaient sortis d'embarras assez puissants du genre : la vie est pourrie, la vie est morte etc... Faut pas qu'on se fasse d'illusion, toute personne qui écrit et qui chante est écoutée, il y a une portée, un impact et il y a des gens qui y croient.

Tu ne trouves pas qu'il y a trop peu d'albums rap qui abordent réellement et complètement les différentes émotions que l'on peut contenir ?

Malheureusement si, et c'est dommage... je me suis souvent demander s'il fallait chercher dans le rap ce que tu voulais trouver dans la musique. Le rap c'est limité d'une certaine façon... Soit le rap se transforme un peu pour apporter d'autre chose à d'autre gens, soit il reste ce qu'il est et il va s'éteindre, tout doucement. Et ce serait dommage parce que c'est un truc énorme. Et le rap, ce n'est qu'un tout petit bout de la culture hip hop. Aujourd'hui quand je vois qu'il y a des écoles hip hop qui sont formées par Hhhistory (www.hhhistory.com) ou le D6Dcrew à Chalons en Champagne, à Londres ou à Los Angeles, je trouve que c'est intéressant. Là il se passe quelque chose. Les gamins apprennent à peindre, à danser, à écrire, à présenter leurs idées, à comment communiquer entre eux, à faire des groupes. Et ça c'est une ouverture à la vie. Je m'en fous moi du rap avec des casquettes et machin et machin... le rap c'est mortel dans la vie des gens. Le rap c'est quelque chose de magique dans ma vie, alors j'aimerais bien que ce soit magique pour d'autres. Que le gars qui a fait du breakdance soit bon ou pas, on en a rien à secouer ! Dans sa vie il aura discuter avec d'autres gens, connu d'autres expériences et ça c'est le plus important. Et les choses qui sont importantes c'est les choses les plus simples et les plus banales dans la vie. Du moment qu'on se bouge, que ça ouvre des horizons culturels et qu'on est heureux, ça vaut le coup.

Aujourd'hui peu de groupes le font, je ne sais pas si tu as écouté le dernier album de La Rumeur (cf "L'ombre sur la mesure"), mais il y a une phrase d'Ekoué qui dit "J'injecte du sens là où on ne trouve que du sample"...

La Rumeur je leur souhaite que du bon, c'est des gens qui ont galéré longtemps, c'est con à dire mais leur disque aurait dû sortir bien plus tôt. Ca n'est pas de leur faute, il y a plein de choses qui ont interférés pour que ça vienne pas, mais à l'époque où on enregistrait La conscience s'élève, eux aussi devaient sortir leur premier maxi, et tout ça c'était en 1996. Donc ils ont mis du temps à sortir après ça, même si il y a eu les volets, mais moi je regrette qu'il n'y ait pas eu plus de La rumeur depuis longtemps et qu'ils ne soient pas plus reconnus. Il y a peu de bonnes plumes dans le rap, et ils ont des points de vues intéressants. Quand j'écoute un titre de La rumeur, ou de La caution, je m'attends à tout, il peut tout me tomber sur la gueule en tant qu'auditeur. Ca peut être dur, ça peut être une métaphore, ça peut être super concret, et c'est ça qui m'intéresse. Et j'aime ça : savoir qu'il va y avoir une surprise, un truc nouveau, une façon de se placer par rapport au sujet. Comme je te l'ai dit au début, on invente pas grand chose, on a tous à peu près les mêmes choses à dire, mais c'est la façon de le dire qui va tout changer... Par contre je peux pas analyser précisément ce qu'apporte La rumeur, mais ce que je peux dire c'est que sans eux il manquerait quelque chose et ça c'est évident. Eux ils font vraiment attention à ce qu'il se passe dans leur morceau et ça c'est un critère important pour moi. Ils se remettent en question pendant et après le morceau.

Et ça permet aussi de donner davantage d'homogénéité en évitant les contradictions irréfléchies comme on en entend pas mal dans certains albums ?

Oui mais c'est super difficile à cerner : est-ce que le gars il essaie de se convaincre lui-même en écrivant son propre texte, est-ce qu'il est paradoxal ou égocentrique etc... tout ça est très difficile à cerner. De l'extérieur c'est très dur à voir. Ca peut paraître racoleur, maintenant chacun ses objectifs. Si il y en a qui choisissent de faire de l'argent en vendant un maximum de disques, tant mieux pour eux, chacun son truc. Peut-être que tu peux passer ta vie à pas forcément gagner un gros pactole et pourtant faire des choses qui te rendent heureux. Mais le truc, je crois que pour certains l'argent est un facteur super important pour être heureux. C'est à dire qu'une grosse somme d'argent permet d'être heureux un minimum, moi je pense que peu d'argent permet d'être heureux un maximum.

Et sur le long terme ?

Ouais faut voir, maintenant peut-être que je crèverai la dalle dans deux ans... mais aujourd'hui je mange encore, tu vois. Pour moi la musique c'est pas un jackpot, si il y a des sous qui tombent très bien, mais je me dis pas en écrivant un morceau qu'il faut faire de l'argent, et on est plein à faire ça. Si j'avais fait un morceau pour faire de l'argent, jamais il n'y aurait eu d'album de Kabal, il n'y aurait pas eu d'In Vivo. Nous quand on a commencé à faire du rap on entendait "Vas-y fait du rap commercial, prend des loves (de l'argent), pourquoi tu te prends la tête à écrire les keufs nanana, c'est bon, on le sait nous, t'inquiètes pas !", mais nous on écrit aussi pour les gens qui ne savent pas, c'est ça qui est intéressant. Aller toucher le jackpot et faire du rap dit 'commercial', pour moi ça veut rien dire. Aujourd'hui ce qui me rassure c'est qu'il y ait des groupes comme Noir désir qui existent, et ils vendent encore des disques, même si je n'ai pas acheté leur dernier album, mais je suis content pour eux. C'est important que des groupes qui ont des choses à dire... non c'est con ce que je dis, on a tous des choses à dire... prendre position plutôt et faire réagir les gens.

Tu ne penses pas qu'on va assister à une forme de radicalisation ?

Oui, malheureusement sur le long terme. Il y a un truc qui me trotte dans la tête depuis quelque temps, j'ai récemment entendu un artiste qui disait que les artistes engagés pour lui étaient ceux qui enfonçaient des portes ouvertes... Ca m'a blessé ! Vraiment. Putain demander la paix dans le monde c'est pas enfoncer des portes ouvertes ! Peut-être qu'il n'y a personne qui entend ce qu'on dit, mais on continue notre chemin. On va rien changer, mais il faut juste essayer. Essayer. Et moi je vois qu'il y a des choses qui avancent, et ça nous rend heureux. Maintenant c'est vrai qu'être heureux et se faire plaisir ça change pas tout. On peut pas glorifier le mal en espérant qu'il nous arrive que du bien, parce qu'un jour c'est sur toi ou un de tes proches que ça va tomber. Il faut rester droit et dire ce que t'as à dire, prendre position.

Il y a pas mal de contradictions dans le rap, surtout dans le rap dit censé ou conscient comme disent les jeunes (rires). Ouais d'accord tu voudrais qu'on lutte contre le capitalisme et qu'on arrête de se faire écraser, mais arrêtes d'acheter des Nike et ne va pas au Mc Donald, fais-moi pas chier. Et si tu fais un morceau '11'30 contre les lois racistes', mon cul, tu vas voter et puis tu ramènes pas des sacs Mc Donald dans le studio parce que c'est rigolo ce que tu fais ! Et puis au moment où tu décides d'agir contre la bête, tu lui donnes des sous pour qu'elle vive ! On est tous des consommateurs, et au niveau de la musique c'est pareil. Il faut qu'on donne de l'argent là où ça en vaut la peine, là où les bénéfices seront utilisés à bon escient, par des gens qui vivent ce qu'ils font, pas des gens qui sont là pour s'engrosser sur notre dos. Et dans la musique en ce moment c'est horrible à gerber, et à longueur de journée. Aujourd'hui on te fait croire que tu connais par cœur tel artiste, que tu l'as vu dès ces débuts quand il était moche, et aujourd'hui il est super il est comme Johnny et Céline Dion. Mais tout ça c'est des conneries ! Et les gens ils ont chez eux ils regardent ça et ils se disent qu'il en a chié, ils sont sensibles, alors c'est normal que j'achète son disque pour qu'il gagne de l'argent parce que je l'ai vu trois mois chez moi à la télé. Et bien moi j'aimerais qu'ils comprennent ça pour que des groupes comme Zebda fassent pas quinze ans de route avant d'être reconnus, et bordel de merde c'est des gens qui ont du talent et des choses à dire ! Voilà, prenez votre argent et mettez-le là où ça vaut la peine, pas pour ceux qui sont là pour se barrer avec le magot. Moi le peu d'argent que je dépense pour des disques, je fais super attention. A tout, au magasin, à la maison de disque...

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