Interview Kool Shen

Figure historique du rap français, auteur d'un premier album solo intitulé "Dernier Round" et sorti sur son label IV My People, Kool Shen revient sur son parcours, son investissement dans le rap et sa structure. Il se livre avec simplicité, assumant les critiques de la nouvelle et l'ancienne génération sans oublier de rafraîchir les mémoires.

12/05/2004 | Propos recueillis par Nicobbl avec Greg

Interview : Kool ShenAbcdr : Après plus de 20 années passées dans le rap, comment juges-tu son évolution en France et quel regard portes-tu sur son état actuel ?

Kool Shen : Il y a une quinzaine d'années deux disques de rap sortaient par an, et encore si c'est pas deux tous les deux ans. Aujourd'hui, il y a entre 50 et 80 albums qui doivent sortir par an. Les gens rappent mieux que ce qu'on pouvait faire il y a une quinzaine d'années, les productions sonnent aussi beaucoup mieux. C'était logique vu qu'on avait de grosses lacunes dans de nombreux paramètres. Donc voilà, je considère que si on prend l'état général des choses, il faut reconnaître que cela a avancé. Aujourd'hui il y a des diffuseurs, des radio black list, réparties ici et là, il y a quinze ans il n'y en avait pas. On trouve aussi toutes sortes de producteurs indépendants et ils sont de plus en plus nombreux, et des gens qui s'allient avec des maisons de disques. Après que la musique soit récupérée et faite pour le plus grand nombre et donc forcément édulcorée, soit. Dans l'ensemble, je trouve que le truc est positif.

A : Partant de ce principe oui, après le discours privilégié la plupart du temps tend plutôt à insister sur la mort du Hip-Hop...

K : En fait, c'est pour ça que je tiens le discours inverse. Les gens passent du blanc au noir, sans juste milieu, en disant qu'il y a cinq ans tout le monde vendait 300 000 albums. Mais c'était pas le cas. Qui vendait 300 000 il y a cinq ans ? Sniper a bien vendu. Matt aussi...oui...c'est plus R&B mais là tu peux toucher d'autres gens. Arsenïk leur premier album, "Quelques gouttes suffisent" avait bien marché, le single avec Doc Gynéco avait bien poussé l'album. Un groupe comme Sniper aujourd'hui vend environ 400 000 albums. C'est peut-être pas le groupe le plus rap machin mais ils font du pe-ra. Techniquement ce ne sont pas les plus forts, les textes ce ne sont pas les plus forts mais qui peut se prétendre le plus fort ? Donc non, tout ne va pas archi-mal. Demain l'album de Booba va sortir, il est bien médiatisé et il va en vendre des disques. Voilà, moi je me fais volontairement l'avocat du diable parce qu'évidemment plein de choses ne vont pas mais tout le monde dit "ça ne vend plus, y'a que de la merde..." alors qu'à mon avis c'est faux.

On aurait été bien bête de ne pas vivre les choses avec passion

A : C'est ton premier album solo et ce "Dernier round" laisse à penser que cet opus constitue pour toi une dernière expérience. Considères-tu qu'il existe un âge limite pour rapper ?

K : 'Dernier round' c'est le titre d'un morceau avec Oxmo Puccino où on dit qu'il vaut mieux vivre les choses à fond, au jour le jour, en essayant de profiter au maximum de l'instant présent. On ne sait pas de quoi sera fait demain. Si on coupe la lumière demain matin je pense qu'on aurait été bien bête de ne pas vivre les choses avec passion. J'estime que cet état d'esprit là résume bien mon album, et notamment le morceau 'Un ange dans le ciel'. Après pour ce qui est de la connotation "fin de carrière", il est clair que je suis plus prêt de la fin que du début. Mais l'album ne porte pas ce titre pour cette raison.

A : Tu étais producteur exécutif sur plusieurs albums, notamment les premiers longs formats de Busta Flex et Zoxea "A mon tour d'briller", qu'est-ce que cette expérience t'a apporté ?

K : Je pense que c'est avant tout un ensemble de choses plus qu'un point précis. En fait ce rôle de producteur exécutif, je l'occupais déjà beaucoup avec NTM. J'ai continué avec Busta et Zoxea où là tu apportes plus ton avis sur le fond, je l'avais fait avec Busta, que sur la forme. Après pour un mec comme Zoxea tu n'as rien à dire, tu t'assoies et tu dis "elle est bonne". Le truc en fait c'est que tu vas ramener avant tout des idées, des conseils, des discussions. Tu fais tout ça pour que l'ensemble soit le mieux possible.

A : Il n'y a pas un moment où tu as voulu t'investir dans la production ? En regardant le livret de "1993...J'appuie sur la gâchette" tu es crédité dans les productions, avec Tahar à l'époque, tu as complètement arrêté après ?

K : Après je me suis mis à la prod' au mois d'août 1994. J'ai du faire une quarantaine de productions en 22 jours. J'avais rien à faire alors le temps du mois d'août j'ai branché les bécanes chez moi. J'ai acheté un SP 1200, un S 3000...après j'arrivais plus à dormir, je calais des charleys jusqu'à 8 heures du matin ! (rires) Je me suis alors dit soit tu fais ça, soit tu fais du rap. Les deux ce serait pas possible. J'ai pris l'option de continuer à rapper. En plus j'avais dans mon entourage des gens qui faisaient du son plutôt bien, donc bon...

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