Interview Vīrus

13/02/2012 | Propos recueillis par Anthokadi avec Nicobbl | Photographies : Jérōme Bourgeois

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A : A présent que tu as expliqué la genèse du nom, il faut que tu nous en dises plus sur cette histoire de dates. C'était quoi l'intention ?

V : C'est purement symbolique et il y a peut-être aussi, c'est vrai, une sorte de côté fétichiste avec les chiffres. Le 15 août, pour moi, c'est ce week-end où des milliers des gens partent de chez eux avec l'intention de kiffer le moment et se retrouvent au final coincés dans les bouchons, en train de traiter tout le monde de cons. Ça tu vois, ça ne me fait pas rêver. Je trouve même que c'est presque morbide. J'ai envie d'autre chose.

A : Pareil pour le 31 décembre ? C'est aussi cette idée de ne pas réveillonner avec la masse ?

V : Oui, c'est ça. Tu sais, le Jour de l'An, je l'ai longtemps fêté. Pour moi c'était avant tout une occasion de se bourrer la gueule… Et puis en analysant, je me suis rendu compte que, quelque part, c'était bien confortable de faire comme tout le monde. Mais quand tu regardes objectivement l'événement, tu fêtes quoi, au fond ? T'as vraiment des trucs à fêter ou est-ce que tu suis juste le mouvement ? A un moment donné, je me suis posé la question du sens de ces "fêtes". Noël, le côté religieux, tout ça ne me parle pas du tout. J'ai plutôt l'impression que la calendrier a été fléché par quelqu'un d'autre, et qu'à la case 25 ou 31 décembre, il y a marqué "vas-y, oublie tout, bois, mange, danse, sois content". Mais si j'ai pas envie ? Si, justement, je n'oublie pas tout le reste ?

A : Hey, c'est tendu d'être Vîrus, en fait…

V : Même pas ! Moi aussi, plus jeune, je cherchais des plans pour le 31. Mais c'était plus dans l'optique "attends si j'ai rien, je suis un galérien". C'était une fête contrainte… Petit à petit, j'ai cherché à m'affranchir de ça. De toute façon, je vais te dire une chose : c'est dans ces contrepieds que tu affirmes ta position et que tu bâtis ta réflexion. Au départ, c'est une attitude qui a l'air difficilement tenable. A l'arrivée, tu te rends compte que t'es loin d'être tout seul à gamberger sur ces sujets-là.

A : Ce qui vaut pour le 31 décembre vaut aussi pour le 14 février, j'imagine…

V : C'est même décuplé. Tu sais, dans ces occasions-là, moi je pense d'abord aux absents. Ce sont des fêtes terriblement excluantes, tu ne trouves pas ? A la limite moi mon kif à la Saint-Valentin, ce serait de poser un lapin à ma meuf [Rires] . La voir arriver toute pimpante et, au fil des minutes, qu'elle se rende compte qu'il y a un truc qui cloche. Là, ça aurait du sens ! Là il y aurait une réflexion… [Il réfléchit] Encore que tout ça soulève tout compte fait une autre question : pourrais-je véritablement considérer comme ma meuf une conne qui se pointe à ce genre de rencard ? [Rires]... Bref, quoi qu'il en soit, ce truc de moutons, là, tel quel, pour moi c'est juste non merci.

A : De la fête à la défaite, il y a moins qu'un pas, si je te suis bien…

V : C'est surtout que je trouve ça déplacé. Juste déplacé. Si tu veux, j'ai hâte d'être en 2050 pour voir comment vont évoluer les schémas familiaux. Rester ensemble juste pour se faire remarquer, faire l'apologie d'une école laïque tout en fêtant Noël… Il y a beaucoup d'hypocrisie et de lâcheté derrière tout ça. Si nous, individus, voulons que la société se regarde dans la glace, nous devons nous-mêmes nous astreindre à cet exercice-là.

"L'école républicaine a beaucoup de qualités mais il lui en manque une énorme : le sens."

A : L'humour chez toi, c'est un réflexe de survie, du coup ?

V : L'humour permet de survivre, c'est clair. La dérision, ça permet de se sortir de pas mal de situations, c'est l'alternative aux impasses. Regarde le succès des humoristes aujourd'hui, qui te disent en gros "je vais vous parler de votre vie de merde". Regarde comme les politiciens usent et abusent des "opening jokes", ces blagues qu'ils placent sciemment en début de speech pour détendre tout le monde… C'est tout un art. Il en faut peu pour verser dans le cynisme et l'aigreur, et j'en suis le premier conscient. Quand t'es ado, c'est par tes vannes et ton sens de la répartie que tu consolides ta place. Quand t'es adulte, tu apprends à doser le poids de tes mots. Parfois tu appuies, parfois tu lèves le pied. Tout dépend de l'auditoire et du seuil de tolérance. "Ta mère la pute", il y a des gens pour qui c'est anodin, d'autre pour qui il y a mort d'homme. Les mots, ça s'apprend.

A : A propos d'apprentissage, quel type d'élève étais-tu à l'école ?

V : Moi l'école, c'est simple, j'y allais davantage pour les temps de pause même si je me démerdais pas mal. A la rigueur je kiffais les rédacs car j'avais une bonne mémoire et je ne parlais pas, j'observais. Et, dès 12 ou 13 ans, tout ce que j'observais, je le couchais sur le papier… Idem pour les cours d'anglais. T'apprenais dix fois plus de choses en écoutant seize mesures d'un morceau de rap américain qu'en répétant "Vanessa is in the kitchen" toute la journée !... L'école républicaine a beaucoup de qualités mais il lui en manque une énorme : le sens. Quel est le sens de ce que nous apprenons ? Où est-ce que ça nous mène ? Quelqu'un te l'a vraiment expliqué à toi, au début ? Moi non.

A : Tu disais pourtant bien aimer les rédactions…

V : Oui, et encore une fois c'est l'impact des mots qui m'a fait comprendre leur importance. A partir du moment où j'ai compris que j'avais cette arme, restait à trouver la cause au service de laquelle j'allais la mettre.

A : Cette cause, tu l'as trouvée ?

V : Disons que cette trilogie et Le choix dans la date ont rendu possible le fait de pouvoir dire certaines choses. Et pourtant…

A : Pourtant ?

V : Pourtant je n'ai pas l'impression d'avoir attaqué le gros morceau. Il y a une évolution, c'est indéniable, y'a même un con récemment qui a dit que j'avais "mûri". Cette évolution, je la sens dans le regard des gens. Je sens que des mecs se disent "lui, il est armé". Après, il y a des paliers à franchir, c'est clair.

A : C'est ce que tu dis quand tu dis "Plus dur de se mettre à nu que de se mettre à poil"…

V : Oui, et je poursuis en disant "la dernière fois que j'ai essayé ça lui a sapé le moral". Pour moi la musique, c'est comme un vide-poches et, à ce jour, je pense que mes poches sont loin d'être vides !

A : Côté concerts, ça donne quoi ? C'est un univers qui ne doit pas être évident à défendre sur scène…

V : C'est vrai qu'au départ, vu le registre, l'idée même de faire un concert ne m'était pas venue à l'esprit. Et puis nous avons eu des propositions, et c'est en faisant que nous nous sommes rendus compte que cet univers était tout à fait défendable sur scène. Le live, je kiffe vraiment, et je suis frappé de voir la diversité de personnes touchées par les morceaux.

A : En amont de cette trilogie, il y a ce parti-pris de balancer tout ça en téléchargement gratuit. Qu'est-ce qui t'a conduit à opter pour cette approche-là ?

V : Le côté immédiat. Je restais sur de mauvais souvenirs de morceaux sans cesse repoussés et qui ne sont au final jamais sortis. A un moment, tu finis par confondre la fin et les moyens. Moi ce que je voulais c'était cracher. Réduire au maximum le laps de temps entre l'enregistrement et la diffusion. Surtout ne pas réfléchir à une stratégie, si ce n'est essayer de s'en tenir à cette histoire de dates – d'où certains morceaux dont les mixes ont été terminés la veille [Rires]. Au final, je suis totalement satisfait car je sais que si j'avais écouté certaines personnes, au jour d'aujourd'hui rien ne serait encore sorti.

A : Buena Vista Sociopathes Club, Rayon du Fond, tu peux expliquer ?

V : Le Buena Vista, c'est un délire avec Tcho. L'idée en gros c'est de dire : ça va pas mais on vous baise quand même. Il y a le côté salsa du Buena Vista et le côté "j'ai pas envie de chercher des copains" du Sociopathes Club. Voilà le projet.

A : Et Rayon du Fond ?

V : C'est une structure que nous avons créée en 2006 et qui s'articule autour d'une équipe restreinte. A la base, il y a Maurice, Schlas, Bachir et moi. Notre point commun, c'est que nous avons tous une âme de solitaires. Nous avançons à notre rythme, sans stress. Ce qui doit se faire se fera. L'important est de sortir des choses qui restent, qui durent.

A : Côté visuels, il y a une vraie recherche, tant au niveau des pochettes que des clips. Ça aussi c'est collectif ?

V : Non, ça c'est surtout Tcho et aussi pas mal d'idées de Bachir. Tcho, il ne te met pas en images ta musique, il rentre dans ta tête. Le clip de "Faites entrer l'accusé", par exemple, moi j'étais parti sur un clip en forêt, et lui a amené cet univers assombri mais plausible, ce tueur qui peut être ton voisin…

A : Tiens d'ailleurs tu as eu des nouvelles de Christophe Maé [Allusion à un passage du clip de "Faites entrer l'accusé" ou le personnage se masturbe dans sa voiture en écoutant du Christophe Maé, NDLR] ?

V : Aucune [Rires]. Bon c'est tombé sur lui, ç'aurait tout aussi bien pu être Annie Cordy. Le but, tu l'as compris, c'était de chier sur un symbole. Parce que le fond du morceau ne s'arrête pas à ça. Les pensées tordues qu'a le personnage, tout le monde les a. La différence, c'est que lui il passe à l'acte. C'est un peu comme l'histoire de Jean-Claude Romand. Le danger vient du silence, des apparences, des faux calmes.

A : Bueno. Arrivé au terme de cette trilogie, matérialisée par Le choix dans la date, comment te sens-tu ? Je pense au moment où tu cries "Lis tes ratures !" ou à celui où tu annonces "Passionné de musique, forcément orphelin d'autre chose". Est-ce que tu te sens mieux ?

V : Au mieux, ça va moyen. En fait je me méfie du bien. Certes il y a de bons retours, des gens ont été touchés par le travail et ça, ça nous a touché à notre tour. Le but maintenant c'est de pousser le truc et, à un autre niveau, de s'accepter en tant que personne. Sur ce dernier point, je repense souvent à une phrase de Al : "Il y a des choses que tu peux combattre et d'autres que tu dois admettre." Aujourd'hui j'en suis là.

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