Interview Hifi

08/02/2012 | Propos recueillis par Diamantaire

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A : On va revenir à ton futur album. Tu as une date ?

H : Quand tu fais les choses... Je ne vais pas dire tout seul  puisque je ne suis pas tout seul... D'ailleurs, je passe une dédicace à mes collègues avec qui j'avance sur cet album, ils se reconnaîtront. Je ne peux pas te donner de dates car c'est très aléatoire. Mais c'est sans aucun doute, avec l'aide de Dieu, en 2012. L'album est là. Le reste, c'est du technique et de l'administratif. Rien à Perdre, Rien à Prouver date de 2003. Donc il y en a peut-être pas mal qui ne me connaissent plus. Mes respects à L'Abcdr du Son qui, comme vous le voyez à l'heure actuelle, fait perdurer un peu l'histoire. Mais, malheureusement, ce n'est pas le cas de beaucoup de médias qui, je pense, ont voulu zappé une page de cette histoire. Ceux qui sont quelque peu politisés comprendront exactement pourquoi. Parce que, bien sûr, là, ça n'a plus rien à voir avec la musique. L'État s'en bat les couilles de quelle couleur sont tes chaussures ou de ce que tu vas manger... Par contre, ce que tu écoutes comme musique, ce que tu lis comme bouquins, ce que tu vas voir au cinéma, ça les intéresse parce que ce sont des médias très influents, qu'il faut à tout prix contrôler. Il n'y a pas de hasard. Souvent, les gens viennent nous voir comme si on était responsable de quoi que ce soit en nous évoquant la déception due au fait qu'on ne soit pas allé plus haut dans l'industrie... Moi, je leur réponds ça : ce n'est pas à nous qu'il faut poser la question mais à ceux qui ont fermé des portes, censuré...

A : Tu crois qu'on vous a mis des bâtons dans les roues ?

H : Je ne le crois pas. Je le sais. Il n'y a pas d'exemples à donner parce que j'estime qu'il y a certaines choses à faire comprendre aux gens pour qu'ils se rendent compte de ce que c'est mais, après, on n'est pas du genre à laver le linge sale sur la place publique. Si tu veux écouter mon avis sur ce genre de questions, il n'y a qu'à écouter ma musique et, en général, je t'en lâcherai un ou deux mots. C'est l'avantage de la musique : en quelques rimes, tu peux faire comprendre beaucoup de choses, que des longs discours n'expliqueront jamais. Je maintiens qu'il y a une volonté de l'industrie, qui n'est finalement chapeautée que par quelques têtes, de mettre à l'écart les anciens acteurs de cette époque, pour peu qu'ils aient choisi d'exprimer jusqu'au bout leur vision des choses.

A : A ce propos, je ne sais pas si tu l'as lu mais il y a récemment eu une interview de Thibaut de Longeville sur L'Abcdr du Son...

H : J'ai vu ça ce matin. Thibaut de Longeville est quelqu'un que j'ai eu l'occasion de croiser plusieurs fois dans ma carrière. Il a donné sa vision du truc en tout cas. Ça rejoint un peu ce que je t'ai dit, sur certains points.

A : Il parlait notamment de choix douteux concernant les sons à mettre en avant sur la compilation Hostile Hip-Hop... "Tout Saigne" au détriment de "Pendez-Les" par exemple...

H : Voilà, ce sont des choix... Personnellement, qu'on soit bien d'accord, je n'ai vraiment aucune animosité, aucun ennemi parmi les rappeurs qui, comme je te l'ai dit, sont pour la plupart des gens avec qui on s'est vu grandir à distance parce qu'on squattait les mêmes endroits. Ce sont de petits esprits qui vont te dire : "Lui, il a eu ci, moi, j'ai pas eu ça..." Premièrement, je n'ai aucun regret là-dessus. Deuxièmement, une partie de ce trajet vient de moi, de mes choix. On n'est pas juste balloté par le vent de l'industrie. Si, moi, j'ai refusé telle ou telle chose, c'était pour des raisons bien précises. Parfois, on m'a proposé certains plans que je ne considérais pas comme étant dans la ligne de conduite de ma carrière et que j'ai donc choisi de ne pas faire. Je ne vais pas que tirer sur l'industrie. Dans ma conception, il y a des choses qui tiennent du cheminement industriel et qui ne me correspondent pas. Comme un artisan menuisier ne voudrait pas vendre ses meubles à Ikea. Si à l'époque, "Tout Saigne" a bien marché pour La Clinique, des frères que je connais d'ailleurs, bien a eux.

A : Tu n'as pas de griefs contre les rappeurs.

H : Bien sûr que non. Maintenant, dans l'ensemble de l'industrie, sans prendre de cas particuliers, je pense qu'il y a des choix politiques faits sur les gens qu'on pousse plus ou moins en avant. Ce serait complètement bête de la part du public de croire que les artistes présents dans les bacs de la Fnac y sont principalement grâce à leur talent. Si, moi, je produis une merde et que j'ai de l'argent pour arroser la radio en terme d'annonceur et compagnie, t'entendras mon morceau toute la journée. Point barre.

"Aucune maison de disques n'en a rien à faire que, dans son catalogue, elle ait quelque chose qui vienne faire valoir le côté culturel de la musique."

A : Crois-tu qu'on peut établir un parallèle avec ce qui tu disais tout à l'heure, dans le sens où, en France, il n'existe pas de liens solides avec la musique noire ?

H : Moi, je suis un noir et j'ai une influence de la musique noire dans ma culture et dans ma famille. En France, malheureusement, que ce soit dans la musique noire – même si, aujourd'hui, tout le monde peut faire du rap, c'est pas un problème – ou même dans la musique franco-française, tu retrouves le même phénomène : la musique ne tient pas une importance capitale dans la vie des gens. Nous, on est des aficionados ; donc ça occupe une bonne partie de notre vie et ça nous influence. Voilà d'ailleurs pourquoi le choix politique de sélectionner la musique que "les jeunes des quartiers" vont écouter est pertinent pour eux. Parce qu'ils savent que, chez nous, la musique a beaucoup d'importance. On ne la met pas juste en toile de fond pendant qu'on va prendre notre douche. L'importance qu'elle a dans le milieu hip-hop vient de la culture des gens qui ont à la base diffusé cette musique dans le hip-hop. Que ce soit des noirs ou des arabes. Ça n'a pas été un hasard que ces populations-là aient eu un affect avec la musique noire américaine, tout simplement parce qu'ils étaient noirs. C'est l'évidence même. Pourquoi il y a Eddy Murphy et Wesley Snipes ? Parce qu'il fallait, à un moment, dans la conquête des marchés de l'industrie, conquérir un public qui avait accédé à un certain niveau de vie, qui était enfin solvable, sorti de la ségrégation etc. Et il fallait les exploiter avec une industrie. Donc on a mis en place des role model, comme on dit aux États-Unis, qui influencent les gens dans une direction. D'où que vienne l'influence, il se trouve qu'on a été frappé par la culture hip-hop. Donc je ne vais pas nier le fait que la culture américaine nous a influencé. Et je pense que c'est une bonne chose parce que, malgré l'instrumentalisation, elle a quand même pu donner des lettres de noblesse ou une fierté à des gens qui en avaient besoin à ce moment-là. Histoire de se consolider une nouvelle identité dans les pays occidentaux.

A : On a l'impression qu'en France, il n'y a pas cette culture de l'entertainment et que le rap aurait finalement pu être beaucoup plus que ce qu'il est aujourd'hui.

H : Ça, j'ai envie de dire : pose la question à Pascal Nègre, De Buretel et Chulvalnij. C'est à eux qu'il faut poser la question. Pourquoi on ne veut pas promotionner un entertainment où les gens se reconnaissent vraiment ? On oblige même certains rappeurs à détourner leur musique de leur intention d'origine pour créer une espèce de nouvelle identité dans laquelle peu de gens se reconnaissent, finalement. Parce que force est de constater que le discours est toujours récurrent...  Il y a un tas de choses sur le marché et personne n'en est content. Je ne comprends pas, il me semblait que le but de l'industrie était de développer des choses et de les mettre sur le marché. Après, facile de jeter la pierre aux rappeurs en disant qu'ils n'assurent pas. Il y a plein de gens qui assurent, on les connaît tous. Et même ceux qui assurent sont finalement, malheureusement pour eux, souvent pervertis ou cèdent à la pression d'une industrie qui leur dit qu'il faut faire ce qui vend. Parce qu'aujourd'hui, on vend de la musique comme on vend des yaourts alors que la musique, ce n'est pas des yaourts. La musique, ce n'est pas quelque chose qui se plie à l'offre et la demande comme un autre produit. Parce qu'en vrai, le public n'y connaît rien en musique. Ce sont les artistes qui ont à proposer quelque chose et c'est à l'industrie de l'amener au public pour qu'il puisse l'apprécier en tant que tel. Malheureusement, la musique surfe aujourd'hui sur un autre biais de la consommation humaine, à savoir la répétition intempestive qui fait qu'à la fin tu prends ce qu'on te donne. Ça va bien au-delà du rap et de toutes considérations de communautés.
C'est un vrai problème en France qui ne se pose pas dans les mêmes termes aux États-Unis. Même s'ils ont d'autres problèmes, il y a un tas de gens, de labels, de fondations, de mécènes etc, prêts à investir dans la musique pour la musique. En France, on investit dans la musique uniquement pour la rentabilité. Aucune maison de disques n'en a rien à faire que, dans son catalogue, elle ait quelque chose qui vienne faire valoir le côté culturel de la musique. Tout le monde s'en bat les reins. Tout ce qu'on veut, c'est gagner de l'argent. Et vu qu'en plus c'est un milieu qu'ils connaissent mal, ils s'y prennent mal la plupart du temps ; donc ils ne gagnent pas d'argent. Ils pervertissent un artiste, ils le dénaturent, ils ne gagnent pas d'argent, ils jettent l'artiste à la poubelle. Le plus triste dans cette histoire, c'est le rabaissement général de la culture.

A : Tu ne penses pas que certains rappeurs ont leur part de responsabilité, dans le sens où ils ont pesé à une époque mais n'ont pas su développer de structures viables ?

H : Je vais être de la plus mauvaise foi possible : ce n'est pas de leur faute. Même s'ils avaient une part de responsabilité, je refuserais de la reconnaître parce que ce ne serait que l'effet de la responsabilité d'autres personnes qui sont au-dessus.

A : Tu as quelque chose à ajouter ?

H : Grosse dédicace à l'ensemble des acteurs du hip-hop parce que j'ai vraiment beaucoup d'amour pour cette musique, pour ce que ça représente, pour la force que ça peut et que ça pourrait avoir, pour peu qu'il y ait un peu plus de saine unité. Je ne suis pas tellement d'accord avec l'esprit de provocation ou de clash que j'ai pu voir... Je pense qu'on a beaucoup mieux à faire, même pour attirer l'œil sur nous. Revenir avec de l'unité et un groupe, ça ramène bien plus de buzz et de bonnes choses que de se tirer dans les pattes. Je citerai par exemple le retour d'Express D. Moi, tous les rappeurs que je connais sont loin d'être des menteurs ou des affabulateurs. Quand on regarde nos vies, on voit qu'il y a souvent beaucoup de malheurs, donc je pense que c'est inutile de s'en rajouter dans la musique. Et la musique, quoi qu'il arrive, reste de la musique. Et j'ai envie de dire, pour finir, qu'à part L'Abcdr du Son, parce que nous sommes ici entre gens bien, les journalistes feraient mieux de se focaliser sur de vraies choses, d'essayer de tirer les artistes vers le haut et d'en donner aussi une image positive. Et ce serait bien mieux.

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