Interview Lalcko

24/01/2012 | Propos recueillis par Anthokadi avec Draft Dodgers (Photographie)

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Après
"J'suis quelque part avec du bif de té-co, où ma femme joue du piano, d'ailleurs j'ai regardé les infos, petit message à Sarko : arrêtez de chercher Lalcko, les journalistes font des saltos mais je me casse, négro." ("La nouvelle vie de Jacques Chirac", 2008)
"Je vais essayer de pousser comme je peux, il faut que les gens soutiennent et on ne lâche pas quoi… Là je suis en studio pour préparer une version physique pour mars ou avril. Elle comportera de gros titres en plus, comme une sorte de coup de pinceau final - vraiment mon ghetto art ne respecte aucune règle [Sourire]... Et je vais vite arriver avec un autre album. J'ai plus que des idées : j'ai mon nouveau thème. Après, ça peut changer. L'eau lave… est très actuel, et je vais repartir sur d'autres musiques. Avant ça, il y aura le sept titres promis à ceux qui ont pris la peine d'investir dans l'album. Il s'intitule L'argent n'est pas la limite, c'est un bon complément et une bonne transition avant la suite."

Trentaine
"Dix ans de rap et déjà un siècle d'ennemis." ("Ready or Not freestyle", 2010)
"La vraie force ce n'est pas d'être un rappeur de 20 ans ou de 30 ans, c'est de savoir comment être un rappeur de 20 ans ou de 30 ans. Un rappeur de 30 ans, tu peux l'être à 28 ans, par ta conception de la violence, du rapport aux autres, ta mesure. A 20 ans, tu vas chercher à vendre tout ce que tu fais, tout ce qui impressionne les autres. A 30 ans, tu commences à cacher des choses. Regarde moi avec la violence : il y a quelques années elle était explicite dans mes morceaux. Aujourd'hui elle est plus implicite mais elle est omniprésente. Il peut s'agir de la violence physique, intellectuelle, etc. Qu'est-ce que ça signifie ? Ça signifie que j'ai aujourd'hui totalement conscience du monde dans lequel je suis, et que j'ai totalement conscience du fait que des esprits qui ne sont pas prêts à entendre ça ne devront pas l'entendre. Si j'arrive à faire ça sans que l'auditeur s'en rende compte, si ça continue à être attrayant, avec du sens, alors j'aurais réussi… Et puis, dans l'absolu, je trouve que nous sommes super jeunes. Nous commençons à peine, au fond… Il y a eu des précurseurs pour montrer le chemin. Rapper après trente ans, à une époque c'était pas acquis. Aujourd'hui des mecs ont montré la voie. Ou plutôt ils ont montré une voie. A nous de voir si ce sera la nôtre [Sourire]."

Passéisme
"J'en ai marre que les négros s'habillent comme mes bagages !" ("La cavale (remix)", 2011)
"Le rap c'était mieux avant ? Je ne vois pas l'intérêt de faire moins bien que ce qui se faisait en 1996 ou en 1988. Je suis choqué de ces débats avec des mecs qui ne maîtrisent rien à la rythmique. Si le rap c'est commencer une rime et la finir sur la caisse claire, laisse tomber, tout le monde rapperait. Il suffirait de retenir son souffle, de mettre le moins de mots possibles et de tomber sur la caisse. Mais le rap, c'est pas ça. La base, c'est la basse. Et cette basse a un groove qui ne se maîtrise pas métriquement. Regarde Eminem. Techniquement tu ne peux rien dire. Après l'industrie profite de ce qu'elle voit. Le problème ce sont les gens qui ne sont que des facettes. Tu ne peux pas comparer Eminem et Milli Vanilli. Eminem a une profondeur de thématiques… Après pour ce qui est de la récupération, c'est sans doute vrai, mais c'est plus l'affaire de ceux qui s'en occupent que des artistes."

Transe
"J'ai le cœur comme le Pacifique Nord, l'Ukraine et la Biélorussie , sisi, toute la ville est sous siège, ils me voient arriver comme le sang sur la neige..." ("Le coeur", 2011)
"J'ai beaucoup de respect pour les sportifs. J'ai fait du karaté pendant toute mon enfance jusqu'à la ceinture marron – je n'ai pas pu passer ma noire pour des problèmes de discipline… Après j'ai même fait du karaté "sauvage", c'est-à-dire des sessions de ki shin taï avec des copains… Aujourd'hui j'évite les mouvements où mon moi m'échappe. En revanche ce que je fais c'est que je pousse mon esprit comme si j'étais en combat. C'est un excès de concentration plutôt que de la transe, car la transe tu ne maîtrises plus ce que tu fais. Je me mets dans le registre de l'animal en forêt. Tu respires, tu es vif, rapide, tu vois tout… Mon image c'est du Bruce Lee rap. Le mec en état second qui peut partir n'importe où, n'importe comment… Appréhender l'univers d'une autre façon. Le perforer, pas le subir. Essayer de créer des contours, un cercle. Et, dans ce cercle, te dire que ton adversaire, tu dois pouvoir être capable de le déplacer comme tu veux. Prendre le sens de ce que tu veux dire, l'amener à droite, l'amener à gauche, le faire reculer, avancer, le dominer, bref le maîtriser. Tu vois cet état d'esprit ? C'est à l'opposé du mec qui se dit "Si jamais il avance je vais peut-être…" Non. Et ça va même plus loin, pour relier ça aux arts martiaux : ton adversaire ce n'est pas l'autre, c'est toi. Toi et tes limites. "Deep cover", c'était ça. Un travail de frappe, des enchaînements."

Escobar Macson
"Fuck la violence - je n'aime pas la violence -, mais viens pas te plaindre de ne pas avoir de chaussures chez quelqu'un qui n'a pas de pieds... " ("Cœur de lion", 2008)
"Ce mec est un phénomène, c'est une galère [Rires]. Surtout Esco pour moi, c'est une basse. T'as des tas de mecs qui vont rapper précis mais qui n'ont pas la vibration. Esco, lui, il a la vibration. Ses phrases ne sont jamais les mêmes même si elles sont placées au même endroit. D'où l'impression de roc qu'il dégage… Lorsque nous faisons des titres ensemble, nous n'allons jamais dans la facilité. Nous pourrions très bien jouer sur le registre des deux brutes, avec un maximum de punchlines… Mais il faut reconnaître aussi que nous ne partons pas toujours sur les instrus les plus faciles. Musicalement nous partons toujours sur des choses bizarres, je ne sais pas pourquoi… Bon au final ça donne quand même des morceaux intéressants, non ?"

Onomatopées
"Toc toc ? Pof pof pof." ("Le coeur", 2011)
Comme c'est vraiment visuel, c'est aussi audible. Mais je dois te dire que j'essaie de réduire ça. Je me suis rendu compte en effet que des gens ont repris ce genre de gimmicks pour charger leurs morceaux, pour donner à leur morceaux une énergie qu'ils n'ont pas. Or c'est sur la longueur que nous comprendrons qui était puissant et qui ne l'était pas. T'as plein de mecs qui ont embelli leurs titres en les surchargeant de prises de back, d'ambiance, etc. Mais ça va mal vieillir ! La vraie puissance est dans la lead, la voix de base. Les autres, ce sont des ambiances. Quand ta lead est puissante, ton morceau est puissant… Moi l'un de mes seuls objectifs dans la musique, c'est de faire des trucs qui ne vont pas vite vieillir. Ärsenik avait des gimmicks, mais la base était tellement puissante que les gimmicks sont devenus anecdotiques."

Inspiration
"J'ai arrêté d'écrire des rimes, j'élève des serpents, yes !" ("Les voies suprêmes", 2005)
"Tous les rappeurs m'inspirent. J'écoute Booba, j'écoute Rohff, j'écoute Médine, j'écoute Kery James, j'écoute Soprano, j'écoute tout le monde. Après il y a certains pour qui j'écouterai un couplet sur tout un album, d'autres un morceau sur tout un album, et d'autres dont j'écouterai entièrement l'album… C'est comme un footballeur qui regarde les autres footballeurs jouer. C'est pas un aveu de faiblesse ou quoi. En ça, Thierry Henry m'a montré qu'il était un grand monsieur – même si j'ai toujours pensé qu'il était la version 2.0 d'Anelka. Ce mec a toujours eu l'intelligence et la sagesse de pouvoir croiser un joueur de D2 dans un aéroport et lui dire : "Bonjour Marvaux, comment tu vas ?" Quand tu vois les joueurs parler de leurs modèles, c'est ça. J'ai un pote dont le joueur préféré était Mijatovic, un autre c'était Figo. Quand je lui demandais pourquoi il me disait "pour sa capacité à feinter sans feinte". Moi il y a des rappeurs que j'écoute, je vais voir mes potes et je leur dit "Lui il est trop fort". Et là mes potes, ils éclatent de rire et ils me disent "Attends, comment toi tu peux dire que lui il est fort ?"… La jalousie ne fait avancer personne. Il faut savoir reconnaître le talent. Après, tu t'inclines un moment et puis tu te remets vite au travail [Rires]. C'est là que tu progresses."

"C'est sur la longueur que nous comprendrons qui était puissant et qui ne l'était pas."

Iceberg
"29.09 dans le 3.5, ma mère est un 3.5.7 déguisé en femme enceinte, et cette première balle striée s'appellera Ko-Lal, qui a laissé passer dix ans trois fois et v'là son bum-al..." ("4916", 2011)
"Déjà du temps du 45 les gars s'étonnaient que je ne sorte pas grand chose. Mais c'était oublier la partie immergée de l'iceberg [Sourire]. A cette époque je travaillais en parallèle sur les compilations Baby Killaz. Je produisais ça avec des potes d'enfance : Will, Chief', Amine, Jay et Fab… Pendant des mois nous avons sillonné la France pour auditionner près d'un millier de nouveaux talents, avant de presser ça à 3 000 exemplaires et de les vendre de la main à la main. Will a eu l'idée d'aller les vendre au marché de Clignancourt, ce qui nous a permis d'en vendre 10 000 exemplaires en trois volumes – pas mal pour une mixtape de rookies, non ?… Sultan, c'est sur Baby Killaz qu'ils ont posé leurs toutes premières mesures ! Dosseh aussi c'était ses débuts, même si avant ça il avait déjà réalisé sa première mixtape, Bolide, sur laquelle il m'avait invité. Idem un jour où j'allais chez mon graphiste qui habitait dans le 9e arrondissement de Paris. En bas de chez lui, il y avait un groupe que nous avons fait poser pour la première fois. Ce groupe, c'était la Sexion d'Assaut, période R-Mak !... Dans la même veine, j'ai travaillé à l'époque comme "directeur artistique" sur la compilation Independenza , il y avait eu le concours sur Générations remporté par Babar… Quand je repense à ces années, à tous ces projets menés en parallèle, je me dis que ça pourrait se résumer en une phrase : aider les autres à percer avant même d'avoir moi-même percé. C'est pour cela que j'ai appelé mon label César Charp : César pour le côté impérial, Charp pour la patience du charpentier."

Vîrus
"Entre nous on est des monstres, les mecs te frappent comme des percussionnistes et disent qu'il s'est rien passé comme des révisionnistes." – ("Esprits crapuleux", 2011)
"J'ai un pote qui s'appelle Shlas, qui faisait des sons, et Vîrus c'était un gars de son quartier, ça fait quinze ans que je le connais. C'est la famille, je l'aime beaucoup.  Super bon gars, trop rant-ma, laisse tomber. D'ailleurs j'avais fait un morceau avec lui sur Victorieux, piste 5, "Case départ". Vîrus avait fait un petit séjour en prison à l'époque, mais je trouvais que c'était un des mecs qui en parlait de la façon la plus décomplexée, la plus marrante que j'avais jamais entendue."

Critiques
"Pourquoi en est-on arrivés là ? Qu'est-ce qui nous a pris ? Pourquoi je pense plus à t'ouvrir la tête qu'à m'ouvrir l'esprit ? " ("My Niggaz", 2007)
"Je suis très détaché. Qu'est-ce que tu veux dire contre l'avis de quelqu'un ? Il faut être fou pour croire que les gens vont penser comme toi ! S'il y en a, c'est heureux. S'il n'y en a pas, c'est normal aussi… Après, j'ai une préférence pour les avis constructifs, que ce soit sur les forums ou dans les articles. Tu peux m'allumer, mais il faut que ce soit sur des bases concrètes. La musique, les textes… Quand quelqu'un écrit de tel rappeur "Il ne sait pas rapper", j'ai envie de répondre "Oui d'accord, mais tu parles de quoi en fait ?" Si le gars peut argumenter en partant sur des bases "le rap est un art qui est construit sur ça, ça et ça ; il existe tel type de rap, que moi personnellement je n'apprécie pas, et c'est celui qu'il pratique", OK. Mais si le gars estime que la seule notion qu'il connaît du rap n'est pas respectée, disons que je serai plus réservé… Mais honnêtement, je suis détaché. Je lis, je souris. Des fois je vois des mecs se tromper sur onze lignes, je laisse. J'en lis d'autres écrire comme si nous nous connaissions, je laisse aussi… De toute façon il n'est pas bon pour les artistes de se focaliser sur ce genre de choses. Notre métier c'est de créer de la matière. Commenter, ce n'est pas notre rôle. Et commenter les commentaires des commentateurs, encore moins [Sourire]."

Equilibre
"Dans un moment de majesté où travailler est devenu une façon de m'épanouir, oui je domine, réunissez mes nièces et mes filles pour un festin, qu'on savoure les fruits du labeur et les plaisirs du destin..." ("Strong", 2011)
"Il ne faut pas croire que je me tourne les pouces entre deux actualités, bien au contraire. Mes centres d'intérêt sont multiples et j'ai toujours développé plusieurs activités en simultané. Déjà à Rouen lorsque j'étais au lycée, nous avions fait venir des mecs comme Costello depuis Marseille… J'ai différents business à côté du rap, notamment une activité de consultant auprès de l'AMI. L'AMI, c'est African Music Intelligence, une association qui fait du conseil et mène une vraie réflexion de fond sur l'industrie musicale africaine. Manu Dibango en est le chef de file – d'ailleurs je rappe l'intro de son dernier album... Comment protéger l'artiste et ses masters, former à l'aspect juridique du métier, trouver des solutions de paiement, gérer les contenus ? Sur le continent, le chantier est immense mais si nous qui sommes là-dedans depuis un certain nombre d'années ne nous y attelons pas, qui le fera ? Là je pars bientôt au Maroc pour une expertise, ensuite je devrais enchaîner avec le Nigéria, l'Angola… Bref, il y a des raisons à certains silences [Sourire]…"

Information
"Pour moi ces millimètres n'ont rien de neuf." ("Les frères de Joseph", 2008)
"Je ne m'informe pas. Je ne fais pas confiance. Je base plutôt mon raisonnement sur la façon qu'ont les gens de juger l'information. Je me comporte un peu comme un avocat. Un avocat n'est pas sur la notion de la vérité ou du mensonge. Il est sur le respect de la loi. Un avocat peut sauver son client pour un vice de procédure. C'est la loi… Moi par exemple j'ai ma notion de l'humanité. Dès l'instant où tu déshumanises quelqu'un parce qu'il est différent, je ne suis pas d'accord avec toi. J'ai trouvé que c'était humiliant de déshabiller devant les caméras un ex-Président de la République comme Laurent Gbagbo. Je ne parle pas ici du résultat des élections entre Alassane Dramane Ouattara et lui – même si j'ai mon opinion, mais mon opinion ne compte pas en l'occurrence… Moi j'ai des fondations. On m'a appris le respect, l'humilité, la mesure… Je pense qu'un homme se juge aussi à sa façon de traiter ses adversaires… C'est comme Nicolas Sarkozy… Sans doute qu'il travaille, qu'il fait des choses bien, qu'aucun de nous ne voulons voir parce que nous cherchons juste à le diaboliser. Mais moi je le prends sur des faits simples : était-il obligé en tant que ministre de l'Intérieur de balancer des mots aussi grossiers que ceux qu'il a employés en 2005 sur la dalle d'Argenteuil ? Est-ce que son gouvernement est obligé d'être aussi décalé ? Eric Besson qui fait des doigts ? Le respect de l'être humain, il est où ? C'est tout… Chacun sa vision. Les Américains ont leur vision de la guerre du Vietnam, les Vietnamiens ont la leur. Certains ont le courage de se confronter à ça. Un qui m'impressionne c'est Rockin' Squat : le nombre d'informations qu'il peut balancer à la seconde ! Après respect Assassin, mais moi je trouve ça quand même dangereux. Il prend le risque. Moi je ne prends pas de risque avec les contemporains. Parfois ma langue a glissé, mais je fais attention car l'Histoire nous a enseigné que tout peut se retourner… Tu vois, j'ai peu de héros. Je fais pourtant partie des mecs qui ont été contents quand Barack Obama a gagné. Aujourd'hui, je considère que Barack Obama est pire que George W. Bush ! J'ai vu les désastres de la politique de Barack Obama en certains endroits de la terre et je me dis "Waouh attends, j'ai soutenu ce mec-là à 300 % ?" Donc quitte à avoir des héros, je préfère prendre des gens qui nous ont quitté car c'est plus sûr – et encore… Bref. Aujourd'hui j'évite l'information car ce n'est pas important. Ce qui est important, c'est de s'instruire. L'information, à la base, n'est qu'une partie de l'instruction. Or aujourd'hui l'information a pris le dessus sur l'instruction. Aujourd'hui, il est devenu plus important de savoir ce qu'il s'est passé que de savoir ce que nous devrions faire. Ce renversement porte un nom : marcher sur la tête."

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