Interview Lalcko

24/01/2012 | Propos recueillis par Anthokadi avec Draft Dodgers (Photographie)

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Trahison
"Trois hommes peuvent garder un secret à condition que deux d'entre eux soient morts." ("Ami d'enfance", 2007)
"La violence est un thème que j'ai beaucoup étudié. J'aurais pu choisir de faire un album sur la violence, sur l'argent ou sur la religion. Ou sur la trahison. La trahison est aussi un thème que j'aurais pu développer. C'est la trahison au sens commun, mais aussi la trahison par rapport à soi-même. Combien de gens j'ai rencontré qui sont des hommes de pouvoir ? Ces mecs, quand tu les coinces entre quatre murs, quand ils sont au bord de craquer, tu comprends qu'à un moment ils se sont trahis, qu'ils n'arrivent plus à dormir. Tu as des mecs qui sont arrivés avec des idéaux, avec la volonté de vouloir changer les choses. Au final ils se sont avérés devenir les pions les plus dangereux du système. Après je ne te parle pas des mecs comme Eric Besson ou le Hongrois. Ce sont des nains politiques. Ces mecs sont portés par une ambition telle que tous ceux qu'ils croisent sur leur chemin font partie du chemin. Ils ne s'arrêtent pas. Ils travaillent pour leur gueule, ou à la rigueur pour un système… A côté de ça, il y a des gens avec qui j'ai pu discuter qui sont super intéressants. Des gens qui – encore heureux – maîtrisent les idéaux qu'ils prétendent défendre, même s'ils sont parfois dans le camp adverse."

Cycle
"L'argent vous appartient, la loi vous appartient, les armes vous appartiennent, les femmes vous appartiennent, depuis longtemps c'est la même : les négros peuvent juste changer de chaînes." ("Diamant noir 0.1", 2007)
"Je pense que l'Histoire est cyclique. Si tu regardes, depuis les tragédies grecques, ce sont les mêmes thèmes. Depuis les griots africains, l'homme vogue sur les mêmes thèmes… Quand j'étais plus jeune, dans les rapports aux femmes, on regardait comme des oufs ceux qui leur offraient des cadeaux. Aujourd'hui qu'est-ce que tu crois ? Nous en offrons ! Quand je vois des gros bonshommes faire l'effort, je me dis "ben mon vieux…" [Rires]"

Système
"En ce moment je suis occupé comme Jay-Z en 96 ou Kenzy en 98." ("Le game", 2010)
"Quand je vois ce rap game, j'ai envie de dire rap life. Rap vie, mec. C'est difficile de se dire qu'il est possible de laisser sa santé mentale pour un jeu, tu vois… Ce système veut notre peau alors qu'à la base nous ne sommes même pas des opposants, tu te rends compte ? Nous sommes juste des mecs qui veulent faire de la bonne musique. Jusqu'à aujourd'hui je ne suis toujours pas un opposant. J'ai été mis à la tête de mon propre label, comme pour devenir une nouvelle machine, un nouveau système. Car ne nous leurrons pas, c'est le système qui crée les systèmes… Vraiment ce n'est pas un message de guerre, mais j'ai discuté avec énormément de gens et il y a des choses qu'aujourd'hui nous ne pouvons pas accepter. Aujourd'hui je suis clair. Je préfère sortir en numérique, comme je suis sorti, me prendre la tête avec personne. Je le dis dans "Matty Madonna", "cette année c'est pay me, iTunes, Paypal ou fuck you". J'ai vraiment pensé ça comme ça, payer en direct même si c'est pas grand chose. Après je reviendrai dans le circuit normal, parce qu'il faut que les gens aient des disques… Cet album, c'est ça. En plus de la photo, il fallait le cadre. La façon de le sortir était réfléchie, choisie… Et ça a l'air de fonctionner. J'ai envie de le vendre beaucoup plus, mais je suis tellement content de la façon dont c'est sorti que j'ai envie de continuer dans ce registre. J'ai envie, si je trouve un réalisateur avec qui je me sens de travailler, de mettre un billet pour tourner un beau clip. Cet album correspond à une vision, une démarche. De A à Z."

Clips
"J'ai gardé la règle du ‘Pas de face, pas de traces', mon swag assassine ces batraciens de basse race, je casse grasse et passe, grosses filières et passes, fuck la classe, on a la grâce, signé ceux qui comprenaient plus rien en classe – repose en paix, crack !" ("Artiste", 2010)
"Les derniers clips sont d'abord conçus pour alimenter. Pas forcément pour répondre à une attente mais pour alimenter ceux qui me disaient "Ouais on te voit pas ! On aimerait pouvoir te voir dans ton cadre de vie. Où tu vas ? Où est-ce que tu marches ? On ne sait même pas." Par exemple dans le clip de "L'argent du Vatican", c'est tout le cœur du 94. Maisons-Alfort, Alfortville, Créteil… Je passe même devant des endroits où j'habitais, comme dans le clip de "Lumumba", d'ailleurs. Dans "Lumumba", je passe devant des maisons de Yaoundé et de Douala où j'ai habité et où mon père a grandi, notamment les quartiers de Nkongmondo et New Bell."

"Qu'il soit politisé ou non, un artiste fait partie de l'équation politique. De par notre assise, de par notre audience, nous avons un rôle à jouer lorsqu'il s'agit d'apaiser ou de réveiller nos contemporains. En Afrique, cela est encore décuplé. D'abord tu as les griefs, ensuite tu as les griots. Tu comprends l'importance de ce rôle ?"

Anciens
"Parle aux anciens, leurs Nike n'ont plus de forces mais leur gamberge tient." ("Pas d'king", 2010)
"Les quartiers populaires, ce sont des lieux où tu es éduqué par tout le monde. Je me rappelle d'un pote qui me disait qu'en Afrique c'est tout un village qui éduque un gosse. Quand nous étions petits, si nous faisions des trucs bizarres dans la rue et qu'une daronne passait par là, elle nous mettait une tarte, direct. Et tu ne peux rien dire. Personne ne dira rien. C'est comme ça… Quand je retourne au pays, je fais en sorte tous les deux jours de rendre visite à un ancien. Attention, ça n'a rien à voir avec en France. Au pays, les anciens ne font pas les anciens. Voir un ancien, boire un verre avec lui, partager des souvenirs, écouter ses conseils… Il ne comprend pas forcément ce que tu fais, mais c'est une énergie, une personne qui te donne du sens."

Religion
"J'entends certains dire que j'aurais pu être plus loin et que si j'en suis au moins là c'est grâce à eux… D'abord, c'est grâce à Dieu, gloire à Lui, OK ?" ("Les frères de Joseph", 2008)
"Je suis musulman converti, depuis l'âge de 17-18 ans. Je suis dans un cheminement. C'est intime, mais c'est une intimité qu'on devrait pouvoir partager avec les gens. Je suis issu d'une famille protestante, où il y avait des catholiques, Camer d'Afrique centrale quoi. Cette culture-là, je ne peux pas l'effacer. J'aime les gens bien, ceux qui font des efforts sur eux-mêmes. Nous partons tous en prenant appui sur des bases, puis la tendance naturelle est de progressivement glisser. Moi je respecte ceux qui font le chemin inverse, ceux qui essaient de se redresser et de répandre le bien."

Moteur
"Je mystifie ceux qui dorment avec moi, ils me voient comme un monstre, ils voient pas à quel moment de la journée je peux écrire tout ça, ils ne comprennent pas comment on peut baigner dans la vie que j'ai et construire ça." ("L'esprit des rois", 2008)
"Je ne sais pas si j'ai un moteur. Le fait d'avoir fait beaucoup de karaté dans mon enfance, et notamment beaucoup de bagarres de rue, ça me donne une force dans la musique que tu ne peux pas imaginer. Tout ce que j'avais en moi avant, je l'ai mis dans la musique. Ceux qui me connaissent au quotidien vont te le dire : "Il est tellement calme, il parle jamais !" En même temps, quand je suis derrière un micro, les mecs vont voir un animal ! Je me retiens car j'ai vraiment une énergie que je canalise. Quand j'étais petit, après les entrainements, on sortait. Nous refaisions les mêmes combats sauf que nous avions droit aux coudes et aux contacts [Sourire]. Maintenant je mets ça dans la musique. Toutes proportions gardées, c'est comme Messi en finale de la Champion's League, qui joue avec les défenseurs de Manchester comme si c'était des enfants. Manchester, quoi !… Tu peux dire ce que tu veux, les meilleurs ont ça au fond d'eux [Rires]."

Responsabilité
"Tonton François, reviens, tu verras… Depuis j'ai comme l'impression que mon karma se bat contre mon aura, on a fait le tour de l'égoïsme brutal au centre d'intérêt vénal, puis on se recentre sur l'éducation familiale." ("L'argent du Vatican", 2011)
"Plus sérieusement, arrivé à un certain stade, tu te sens une responsabilité positive. Cela n'a rien à voir avec la responsabilité au sens négatif que peuvent ressentir les personnes qui ont un orgueil de fou. Par exemple, je ne saurais pas dire si le fait de devenir père a modifié mon approche de la musique. Je sais juste que mes jumelles ont parfois des phases bizarres, elles vont fouiller dans le Mac, chercher des choses, me les répéter. C'est un peu une bataille car je ne veux pas trop qu'elles rentrent dedans [Sourire]… Qu'il soit politisé ou non, un artiste fait partie de l'équation politique. De par notre assise, de par notre audience, nous avons un rôle à jouer lorsqu'il s'agit d'apaiser ou de réveiller nos contemporains. En Afrique, cela est encore décuplé. D'abord tu as les griefs, ensuite tu as les griots. Tu comprends l'importance de ce rôle ? Personnellement j'y pense à chaque couplet."

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