Interview Lalcko

24/01/2012 | Propos recueillis par Anthokadi avec Draft Dodgers (Photographie)

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Albums
"Je ne fais pas de la musique, je fais ma vie, j'en suis convaincu." ("L'argent du Vatican", 2011)
"On a perdu les vrais albums. Quelques gouttes suffisent…, c'était un vrai album. En l'écoutant, tu sais c'est quoi être une caille-ra en 1997, même si l'album ne sort qu'un an plus tard. Idem avec Temps mort de Booba, ou avant encore, des groupes comme Afrojazz, tout ça. Chez eux il y avait de l'anglais car ils étaient influencés par les Américains, ils parlaient avec l'accent du bled, du swing, ça cognait…"

Musique
"En gorilles on traverse les jungles que sont les années, 2010 l'année du son et voici le son de l'année..." ("My Time", 2010)
"J'écoute tout, notamment la nouvelle musique urbaine du hood du Nigéria, du Ghana, le rap anglais, que je découvre… Ils ont gardé cette authenticité que les Américains ont perdu. Le côté swing des Jamaïcains est toujours là, au contraire des Américains qui sont devenus trop lissés. C'est dommage."

Attente
"Et j'ai pris des vols et des vols pour fuir le bled, des vols et des vols pour fuir le tiex, des vols et des vols pour fuir ma vie… Et ça n'a rien changé : je suis perpétuellement dans un vol de nuit." ("Vol de nuit", 2008)
"En 2010, j'ai menti à des milliers de personnes. J'avais annoncé la sortie de l'album et il n'est pas sorti. J'ai énormément déçu, mais c'est l'histoire de ma vie, mon destin. J'ai souvent perdu les gens mais j'ai toujours réussi à les retrouver. Aujourd'hui l'album est là. Avant je disais aux gens qu'il ne fallait pas me comparer car j'étais incomparable ! Mais il faut comparer ce qui est similaire. Sur quelles bases veux-tu comparer du pain et du fromage ? Il n'y a pas lieu de comparer cet album avec l'album d'autres artistes… Tu sais, je vais te dire : si je n'avais pas la force et la carapace que les gens attendaient que j'ai, j'aurais craqué, je pense. Ça m'a permis de tenir. Et puis pourquoi j'irais me brûler les mains dans le four parce que je veux sortir le plat tout de suite ? L'important est que le plat soit bon. Il y a des restaurants où la bouffe t'est servie tout de suite mais où elle est dégueulasse. Là je suis fier de moi et des personnes qui ont bossé avec moi."

Invités
"J'suis d'là où les dépossédés de leurs âmes possèdent des armes." ("Tradition du combat", 2011)
"Le but c'était de prendre des mecs forts. Sur "La cavale remix", le but c'était de mettre en avant ces mecs-là. Dans toutes les villes de France il y a des mecs forts, des mecs écoutés, qui bossent à côté, qui ont des business de location de voiture, etc., mais dont tout le monde sait que quand ils prennent un micro ce sont des rappeurs de ouf ! Ce sont ces 300, ces mecs d'équipe que j'ai envie de faire entendre… Et L.A.L. – pardon de parler à la troisième personne [Rires] – c'est un mec comme ça."

Prods
"Rien à prouver : être noir, c'est déjà un acte militant." ("Grands travaux", 2010)
"Pour les prods, il y a des gens que je connais et des gens que je découvre. Il n'y a pas de limites, pas de frontières, d'autant plus que comme j'avais mon thème, je savais quels étaient les éléments qui allaient attirer la musique vers mon thème, en fait. Sur Diamants de conflits, la thématique c'était la profondeur. Diamant noir, c'était la brutalité, le flow, l'énergie. L'eau lave..., c'est un mélange de tout ça. L'important pour moi c'était cette fois de travailler la précision. La précision du tir, la précision du thème. J'essaie de taper juste."

Pochette
"C'est qu'une entrée en matière, dîtes à Elf de nous laisser faire, on a les ressources nécessaires, scènes de Mac Mahon et armes de Shakespeare..." ("Powerful", 2011)
"C'est Manu Lagos qui a fait les photos. C'est un super photographe. Un soir, j'allais chez un pote ou bien je rentrais, je ne sais plus… C'était sur le RER B au niveau de Gare du Nord. D'un coup j'ai vu tous ces travailleurs qui rentraient, les darons africains, les Pakistanais, tout ça… C'est vraiment une ambiance très parisienne, avec ce que nous appelons les Français moyens… Ce sont des gens qui bossent dur, qui usent leur corps pour obtenir un salaire… Et là je me suis dit L'eau lave et l'argent rend propre, c'est ça ! Il faut que j'arrive à prendre une photo comme dans les seventies, à la Steve McQueen ! J'ai appelé Manu, nous sommes allés faire des repérages la nuit pour faire des photos volées… Le problème c'est qu'il y a une énorme différence entre mon œil et celui d'un photographe pro. Les traces que nous voyons, un pro sait comment les faire disparaître au moment d'appuyer sur son déclencheur… Nous avons aussi voulu faire une photo avec un homme en costard qui descendrait du bus après une journée de travail, comme pour montrer que même s'il est bien sapé, il ne peut pas faire autrement que prendre le bus…  Bon, ça s'est avéré compliqué, mais nous sommes parvenus à garder cette idée de voyage qui fait le lien avec les disques précédents. Diamant noir, c'était une ville en Afrique, Diamant de conflit il y a l'Afrique derrière moi, avec l'eau, déjà. Au final c'est la photo du château d'eau que nous avons conservée, avec ces rails de train qui font la continuité du voyage. L'eau qui partait d'un fleuve est aujourd'hui contenue dans un château d'eau. C'est cette idée d'organisation, un peu comme dans la société dans laquelle nous vivons. L'eau, ça reste la vie."

Rouge
"Même si j'ai dit à mon prof d'histoire que le rouge de leur drapeau c'est le sang de l'Afrique..." ("Les falaises", 2008)
"Pour ce qui est du rouge de la pochette, c'est entièrement l'idée de Pierre Seydoux, qui bossait pour la revue L'Optimum. Je trouvais que son œil sur du rap pouvait être intéressant. C'est lui qui a eu l'idée de la teinte rouge, du titre décalé comme une pochette de presse. Je trouvais que l'histoire fonctionnait. En plus sur la photo je porte deux capuches. C'est le froid, le besoin de se réchauffer, tout ça – au début Manu ne voulait pas que je porte cette double capuche, il me disait que je n'étais plus dans ces trucs-là, etc. C'est vrai quelque part que je n'aime pas m'afficher avec une image trop ghetto youth … J'ai dit vas-y, faisons-la quand même. Et au final c'est celle-là que nous avons gardée… A ce moment-là, j'avais déjà 90 % de l'album. "Kilo" est arrivé en dernier avec "Vilakazi" & "Weston & Ralph"."

"En 2010, j'ai menti à des milliers de personnes. J'avais annoncé la sortie de l'album et il n'est pas sorti. J'ai énormément déçu, mais c'est l'histoire de ma vie, mon destin. J'ai souvent perdu les gens mais j'ai toujours réussi à les retrouver."

Internet
"J'travaille pas pour les Lucchese mais pour mes brothas, un business en cache un autre comme les matriochkas." ("Matty Madonna", 2011)
"Avant il y avait l'objectif physique de sortir une galette. Rien n'est anodin, toutes ces distribs qui ferment. Toutes ces personnes qui comme par hasard ne sortent plus de disques de rap et tous les deux mois sortent un disque de variét'. Tout un système est organisé pour qu'une catégorie d'artistes ne survivent pas à cette guerre ! Et je les comprends. Pourquoi j'ai pris l'exemple de Matty Madonna ? C'était un mec qui était dans la rue, qui a eu l'idée de fournir de la came à des Renois comme Nicky Barnes et Franck Lucas, puis qui est bé-tom. Quand il est sorti de prison, il a commencé ses escroqueries sur Internet avec ses neveux, ça m'a fait rigoler. Aujourd'hui, pour les gens comme nous, le rapport de force est le même. Ils nous ont tellement coupés du monde… Même avec de l'argent, nous n'existons pas. Tu peux prendre les espaces que tu veux chez Trace ou MTV, mais dans les vrais canaux de communication personne n'entend plus parler de toi. Aucune maison de disque, aucun professionnel du milieu ne saura que tu as sorti ton album. C'est ce qui s'est passé avec Diamants de conflit. Nous avions fait un investissement de ouf, mais à un moment nous nous sommes rendus compte que, waouh !, sur le terrain de la musique, nous faisions plus que concurrencer ces gens-là, mais sur le terrain de la com', jamais ! Et puis les mecs sont réalistes. Tu ne vas pas venir me prendre en sachant qu'au fond de moi je n'apprécie pas ce que tu fais et que j'ai les moyens de te le montrer. Les mecs sont paranos et ils ont raison, regarde comme ils jettent les artistes ! Mais là où ça me fait plaisir c'est que nous sommes devenus producteurs malgré nous… Regarde Jay-Z à l'époque de son premier album, ou Lunatic… Personne ne voulait de leur album, c'est pour ça qu'ils l'ont produit… Aujourd'hui, Internet est un outil dans ce rapport de force. Mais comme tout outil, il doit être utilisé intelligemment. C'est à nous de cibler et de créer un village – j'utilise le mot village à dessein : c'est celui qu'avait employé Laurent Bouneau pour décrire le rap de Booba, à l'époque. L'important n'est pas le nombre de personnes qui constituent ce village, l'important est qu'ils soient au rendez-vous, comme Napoléon avec son armée de lépreux."

Références
"Elégance dans le drapeau, j'flow pas, je flotte, comme les prières cachées de ceux qui ont de la blanche et de la verte dans le slip – le drapeau du Nigéria -, ou une tâche rouge sur leur T-shirt blanc – le drapeau du Japon -, les étoiles de la rue cernées par des bleus qui ont marché sur leur sang – le drapeau du Libéria..." ("Liberian bling", 2008)
"Le morceau "Strong" a une forte référence à Kadhafi, à la fin des couplets. A l'époque Kadhafi avait une armée d'amazones, qui constituaient ses gardes du corps. Son message officiel était qu'il fallait faire davantage confiance aux femmes qu'aux hommes, car les femmes étaient plus solides que les hommes… A côté, tu trouves "Napoléon", Desmond Tutu et Mandela dans "Vilakazi", "Matty Madonna" pour le côté italien… Après il y a "Tradition du combat" pour le côté guerrier, "L'argent du Vatican" pour le côté spirituel. Mais en fait ce sont deux angles d'analyses du même combat.  Il y a le guerrier et celui qui aspire à ce que sa piété augmente pour se détacher des choses… A côté, dans "Kilo", je reprends des personnages évoqués ailleurs : Gbagbo, Matty Madonna… Ce disque a été conçu comme une pièce. C'est donc vraiment un album."

45
"Ce qui compte c'est le finish, grandir dans les bandes, penser comme un gringo, les ennemis se jettent sur toi pour t'empêcher de voir loin comme un rideau, mais t'as vu leur plan, t'es un hustler, t'as le cœur comme un frigo..." ("La cavale", 2010)
"Je me souviens de votre interview d'Ali dans les locaux du 45 Scientific. Je l'ai lue, elle m'a marqué... Le 45 c'était une histoire qui a bien commencé mais qui s'est très mal finie. Après, ce qui est fait est fait et, pour être juste, la gloire du 45, c'était pas moi. Nous avons eu des divergences, c'est vrai, mais pour moi c'est le passé et toutes les expériences sont bonnes à prendre. Aucun d'entre eux n'est mon ennemi. Au dessus de la musique il y a l'humain et j'espère que c'est comme ça pour eux aussi… Et pourtant j'ai été aussi fâché qu'Esco – et peut-être plus que lui, même ! -, mais après chacun a sa façon de se manifester… Aujourd'hui je suis content, j'ai monté mon label, je peux sortir mes albums quand je veux. En termes de musique, c'est tout ce qui m'intéresse. A côté de ça, je n'oublie pas tout ce qu'ils m'ont apporté et j'espère qu'humainement tout le monde a tiré les leçons de l'aventure."

A-côtés
"Ils insultaient cette brave femme à peine peignée, ignorant qu'elle élevait un roi qu'ils craindraient..." ("Strong", 2011)
"Tous ces à-côtés auraient dû altérer ma créativité. Je pense au contraire qu'ils l'ont stimulée. Le rap que je fais, c'est du rap de victorieux. Je n'ai jamais perdu quand je rappais ! J'ai toujours rappé pour le plaisir, en m'amusant, et puis en peu de temps je suis devenu le meilleur de ma zone. Puis je suis passé à Générations et les mecs ont dit "c'est un des meilleurs sons des nouveaux". D'un des meilleurs sons je suis passé à un des meilleurs labels… Après c'est difficile de partir de tout ça et d'être ensuite comparé à des artistes avec qui tu n'as rien à voir. C'est aussi difficile que d'investir de ses sous et de son temps et de voir des gens te donner plein de conseils pas toujours pertinents… Heureusement ma culture et mon éducation font que j'essaie de me situer au-dessus de ça. Comme je n'ai pas que le rap dans mon esprit, ça me permet de le considérer comme un jeu. C'est le secret."

Vilakazi
"Répondre à la torture par la paix, absoudre ses ennemis et son bourreau par la paix, je n'ai rien contre nos amis français mais pour moi Vilakazi reste la vraie rue de la Paix … Les hommes sont les coups qu'ils prennent et l'amour qu'ils rendent, bondir et réussir ensemble aux yeux du monde." ("Vilakazi", 2011)
"Je n'ai toujours pas eu la chance d'aller en Afrique du Sud. Mais j'ai pris Mandela et Desmond Tutu pour le symbole, pour le fait qu'ils avaient grandi ensemble et qu'ils ont réussi… Tu remarqueras que je choisis souvent mes personnages non pas pour raconter leur histoire – car, dans les grandes lignes, les gens la connaissent –, mais pour ce qu'ils représentent. L'idée c'était de dire qu'il est possible de mourir avant de connaître la victoire. Dans "Strong", j'ai utilisé l'image très controversée de Kadhafi pour parler des femmes. Dans "Vilakazi", ce sont deux rêves qui grandissent et qui ont réussi ensemble aux yeux du monde."

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