Interview Lalcko

24/01/2012 | Propos recueillis par Anthokadi avec Draft Dodgers (Photographie)

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Football
"De retour sur le terrain, balle au pied je mets le rap français dans une position Savicevic-Guérin." ("Le cœur", 2011)
"Je suis un dingue de foot. J'ai suivi les tensions entre Samuel Eto'o et Alexandre Song autour du capitanat des Lions indomptables, tout ça… En même temps Samuel Eto'o représente tellement pour l'Afrique… C'est un peu comme Drogba. Ces mecs ont énormément d'argent, à la fin les gens pensent plus à leur argent qu'à leur talent, alors qu'au même titre que les artistes ils ont un vrai rôle de soldats de la paix. J'en veux pour preuve le scandale actuel avec l'histoire de la LG Cup … Comme tu le sais sans doute, depuis l'épopée de 1990 les joueurs de l'équipe nationale du Cameroun ont toujours des difficultés pour percevoir leurs primes de matches. L'autre jour, les Lions ont remporté à Marrakech la LG Cup. La semaine suivante, ils devaient jouer à Alger en amical contre l'équipe d'Algérie. Comme il y avait cet éternel problème de primes en suspens avec la Fédé camerounaise – en l'occurrence une prime de présence –, le capitaine Samuel Eto'o a annoncé la veille du match que son équipe ne viendrait pas, en signe de protestation. Le problème, c'est qu'à Alger, le match était sold-out ! Du coup, le Fédé algérienne demande à la Fécafoot [la Fédération camerounaise, NDLR] de lui verser un million d'euros à titre de dédommagement. Et la Fécafoot refuse de payer ! Résultat, nous sommes au bord de l'incident diplomatique et c'est la honte pour les dirigeants camerounais… Le divertissement, le sport, tout est un combat…"

Argent (1)
"Regarde les gens qui travaillent, à quoi leurs salaires leur servent ? Ils construisent rien, bons à payer mais souvent dans la merde, c'est souvent eux les esclaves modernes." ("A Dolla is a Dolla", 2011)
"Ça se tasse à nouveau. D'où le thème de mon album. La question de l'argent a permis de recentrer les gens sur leurs problèmes de l'instant. Les problèmes des gens semblent se solder s'ils ont de l'argent, ou empirent s'ils n'en ont pas. Or les questions existentielles ne sont pas réglées par des sommes. Dans tous les temples, dans tous les cultes, il y a toujours une sorte de purification. Se laver c'est sain, ce sont des choses simples que nos parents nous ont transmises. L'eau lave, c'est un fait. Mais en société tu as beau te laver pendant des heures, c'est l'argent qui te rendra propre. Tant que tu n'as pas les sous, les gens ne considèreront pas que tu as réussi."

Argent (2)
"Le futur d'un enculé dépend souvent du passé d'un bâtard." ("L'eau lave mais l'argent rend propre", 2008)
"Des Frères musulmans ont étudié la question de l'or et de l'argent. Et tout le monde est d'accord pour dire qu'il y a un problème depuis l'apparition de l'argent. L'argent n'est pas la base du problème. L'argent c'est du papier, du métal. Le problème de l'argent, c'est plutôt celui d'une intention, de la manifestation d'une pensée. La pensée capitaliste ? En même temps, est-il possible d'être rappeur et anticapitaliste ? C'est tout le problème de la manifestation d'une pensée, de s'être servi de l'argent comme d'une arme pour éliminer certaines catégories de personnes. C'est une bataille de terrain, c'est tout."

Argent (3)
"J'viens de là où c'est les vieilles qui arrachent les sacs, où c'est la police qui t'braque, où il faut payer pour récupérer son argent..." ("Napoléon", 2011)
"C'est cette conquête de la Terre que j'ai essayé de représenter dans le titre "Napoléon". Dans le premier couplet, j'ai essayé de remettre l'histoire de l'immigré africain. La question c'est : est-ce que les Africains doivent nécessairement être de bons futurs Européens ? Moi, j'ai grandi en face, mais à un moment j'ai failli être bloqué en Afrique. Mon père était dans une situation complexe, incarcéré sans certitude d'être libéré. Nous étions tous ici et lui était rentré. Il a connu sa mésaventure avec ses potes, tous des jeunes profs de fac très instruits qui avaient grandi ici, pleins d'idéaux avec les Fêtes de l'Huma, tout ça… A côté moi j'étais toujours avec l'appel de la street, des galères de ouf, donc c'était compliqué. A un moment nous avions plus de chances de finir en prison là-bas que d'être ici. Je me suis donc retrouvé dans la peau de l'Africain qui rêve de revenir en France. J'avais 14 ans et j'étais à deux doigts de passer de l'autre côté. Quand je suis revenu, j'étais avec un petit sac. Je ne pensais même pas que je retrouverais la France. Mon grand frère était déjà là-bas. Moi j'étais mal, je me disais "si je me retrouve dans une cellule en Afrique, c'est chaud !" Je me suis donc retrouvé dans la peau de ce jeune Africain qui ne rêve que d'un truc : revoir la neige, juste marcher dans la rue en France... Ça me fait penser à Wyclef, un mec qui a grandi à New York tout en gardant cet esprit de réfugié. Quand il tournait avec Lauryn Hill, Pras et John Forte, niveau univers c'était pas les Gravediggaz mais moi, pour toutes les raisons que je viens d'expliquer, j'aimais bien, ça me parlait... Au bled, j'ai senti cette volonté de conquête voire de reconquête de la terre. C'est pour ça que, quand je suis arrivé, dans tout ce que je faisais, j'avais la dalle. Une dalle d'Africain."

Argent (4)
"Toi qui étais doux comme les fesses d'un bébé, maintenant t'es devenu violent comme les intentions d'un pédé… et tu vas les enculer." ("Magnifique", 2010)
"Le deuxième couplet de "Napoléon", c'est toujours la conquête de la terre mais sous l'angle Sarkozy, que j'appelle le Hongrois. C'est une dalle de terre, une volonté de conquête… Le troisième couplet, ce sont les mecs qui bicravent et qui sont allumés, que tu as vu grandir et que tu ne reverras plus jamais. D'où le parallèle avec Napoléon. L'homme n'en a jamais assez. Pour un bout de terre il est prêt à n'importe quoi. Si ces personnes pouvaient acquérir une partie du jardin d'Eden, ils le feraient… "Napoléon", c'est la somme de ces trois trajectoires, l'immigré africain, le Hongrois et le bicraveur. Au fond ces trois personnages-là, à défaut d'être animés par les mêmes intentions, empruntent parfois les mêmes chemins."

"La question c'est : est-ce que les Africains doivent nécessairement être de bons futurs Européens ?"

Photo
"Mon rap a l'odeur des cuisses des cousines venues offrir poulet plus le riz et les oignons marinés dans le citron, parrainé par le goudron, j'ai appris dans les vapeurs d'afghan avec mes potos fonce-dés, pépélé, ce qui me rappelait presque l'odeur du poisson braisé…" ("La cage aux lions", 2008)
"L'eau lave…, ce n'est pas vraiment un album, c'est une photo que j'ai mise en musique. Il y a des séquences où je suis allé tellement loin que ce n'est qu'aujourd'hui que je les redécouvre… C'est un défaut de fabrication Lalcko, ces rimes visuelles ! Après, le temps a été mis en place pour expliquer le rythme, mais le vrai rythme n'a pas de temps. Quand tu bases trop ton énergie, ton écriture et ta musique sur le temps, tu comprimes le rythme. C'est réducteur. Dans "L'esprit des rois", quand je dis "Sniffe mes lignes, c'est de la transmission de pouvoir", j'avais l'obsession de peindre ça. C'est là où je me reconnais dans l'album de Fifty, Get Rich or Die Tryin'. Ce ne sont pas les titres qui me font vibrer, c'est la mâchoire cassée de Fifty. Sa mâchoire cassée – peut-être par les balles, certes, mais qui lui donne en tout cas l'accent d'un mec du Sud. C'était l'époque où il se disait que les grands gangsters bougeaient dans les villes du Sud et revenaient avec l'accent… C'est toute l'histoire d'une certaine classe américaine dans les années 90. C'est ce que je recherchais pour ce premier album. Pas forcément les meilleurs titres ou les meilleurs sons, juste une belle photo. Une belle photo de famille. Comme les cover du Parrain."

Punchline
"Arrêtez de vivre en mourants, mouillez-vous, profitez pas de la pluie pour chier dans le torrent !" ("2 voies suprêmes", 2010)
"Je fais très peu de ratures mais je pense beaucoup mes textes. "Ma mère était un 3.5.7 déguisé en femme enceinte et cette première balle striée s'appellera Ko-Lal" : les balles striées, je crois que ce sont les Israéliens qui les ont inventées. Elles font très mal et rebondissent sur les autres. C'est un peu comme cela : parfois j'ai fait des trous malgré moi, parfois où il fallait, parfois où il ne fallait pas. C'est pour cela que je ne me reconnais pas forcément dans le terme punchliner. Je ne suis pas forcément à la recherche de la ligne qui va te mettre par terre. Je recherche plutôt celle qui va te relever, ou en tout cas qui va t'aider à t'élever."

Mobutu
"Mais mes négros sont trop Mobutu, dès que tu les mets bien, ils oublient tout." ("Lumumba", 2008)
"Cette phrase-là a une histoire. La première fois que j'enregistre "Lumumba", c'était pour l'album que je devais faire via le 45. Je fais le morceau, le morceau tue, sur un beat de Cris. J'en fais une maquette, je fais écouter à Jean-Pierre [Seck, NDLR]. Jean-Pierre me dit que ce morceau est très bien – il faut comprendre que le 45 à cette époque c'est une écurie de guerriers, quand tu fais un morceau il doit claquer… A un moment il veut se barrer et il entend une phrase que je dis à la fin en parlant. Cette phrase c'est la fameuse phrase sur Mobutu. Jean-Pierre se retourne et me dit – et c'est là qu'il m'a appris ce qu'est l'efficacité : "Comment peux-tu mettre la meilleure ligne du morceau dans l'outro, en parlant… Tu es o-bli-gé de rapper cette phrase !" Alors j'écoute son conseil et je mets cette phrase… Mec, elle a eu un impact de dingue !... Je vais te dire un truc sur Jean-Pierre. Jean-Pierre, c'est ce genre de mecs qui manquent en France. Ils sont très rares ceux qui ont la capacité de reconnaître la force avant que d'autres la voient. Déjà, il est venu me signer alors que je n'étais pas forcément le plus attendu, mais sur CETTE phrase… Si je ne devais garder qu'un souvenir de notre collaboration, c'est quand il me dit "Cette phrase-là ne peut pas être à la fin"… Dans tous les pays où je vais et où les gens me connaissent un peu, cette phrase-là sort toujours, chez toutes les catégories de personnes. Autant la traduction du titre L'eau lave et l'argent rend propre a pu faire marrer des Chinois ou des anglophones (sisi !), autant cette phrase-là, elle a marqué les gens."

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