Interview Thibaut de Longeville (2/2)

16/01/2012 | Propos recueillis par Nicobbl avec JB | Photographies : Jérôme Bourgeois

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A : Par exemple ?

T : J’ai souvenir d’une soirée dans mes bureaux, la veille de la remise de l’artwork de Quelque chose a survécu pour l’envoi en fabrication. Lino est venu à une heure du matin pour vérifier les crédits et l’artwork. Il regarde la liste des morceaux et me dit "Ça n’est pas ça l’album, ça n’est pas ce qu’on avait décidé." À partir du moment où il a vu ça, il a commencé à appeler tout le monde. Les mecs lui répondaient "Mais Lino, fallait être là quand on a fait le mastering !" Le groupe avait été tellement désinvolte, tout s’était passé d’une manière tellement précipitée qu'au final, Lino et Calbo n’avaient pas fait un album qu’ils aimaient. A ce moment-là, personne n'a voulu ou n'a osé dire que l’album pouvait encore être repoussé. Avoir quinze jours de retard, même un mois, qu’est-ce qu’on en avait à foutre au final ? Les enjeux des précommandes, c’était quoi par rapport au fait de faire un album qui compte ? A plusieurs reprises après coup, Lino m’a dit "On a fait cet album comme des plombiers". Comme un taf. Pas du tout avec la même passion.
Je pense que cette génération avait vraiment besoin d’un échange avec un vrai directeur artistique qui soit responsable des productions, des invités... C’était plus essentiel que d’avoir un entourage collégial, semi-familial, avec des mecs un peu producteurs, un peu managers… Le métier d'A&R "à l'américaine", c’est ce qui a cruellement manqué au rap français.
Je me souviens très bien du jour où Thomas Bangalter [NDLR : moitié des Daft Punk] est venu au studio du 113 pour faire le morceau "113 Fout la Merde". Il n'y avait que six morceaux prêts pour l’album, six morceaux qui en plus n’étaient pas super bons. Les gars de la maison de disques étaient descendus à Toulouse voir le groupe, j’étais aussi venu pour prendre le brief sur la pochette. Avant que je ne vienne, Mehdi me disait déjà au téléphone que le groupe n’était pas du tout concentré, les séances ne se passaient bien, il fallait des heures avant que les gars écrivent le moindre texte. Mais une date de sortie avait déjà été annoncée : le 11 mars, pour faire le jeu de mot 11/3, comme 113. Cette date était devenue tellement importante que la maison de disques avait demandé à tout faire, du marketing à la pochette, en urgence, alors que seulement six titres avaient été enregistrés. En février. C'était n'importe quoi.
Nous, on avait une vision pour les pochettes du groupe, on voulait faire une "famille" de pochettes, notre référence était le groupe Chicago. En parallèle, je bossais sur le premier album solo de Sat, mais la maison de disques m'a dit "Stop, il y a urgence ! Il faut faire une pochette pour 113, à l'identique que pour le premier album". On l'a presque fait la mort dans l'âme. Marketing, pochette, annonces presse… Tout ça a été fait alors que le groupe n'avait enregistré que six morceaux. Personne n’arrivait à faire entendre raison à la maison de disques ou au groupe. Même Mokobé me disait que commercialement, la date de sortie était hyper importante. Je disais à leur manager "Ça ne sert à rien de faire tout ça, vous n'avez pas d'album ! Vous avez réussi un truc de dingue avec Les Princes de la Ville, vous pouvez aller encore plus loin !" Mais non, il fallait sortir le 11/3. On me disait que "20 000 ventes" se joueraient uniquement sur cette date. Je vois encore le boss du label appeler ses commerciaux – devant le groupe ! – et promettre que le disque allait être disque d'or en une semaine… Pour la petite histoire, il y a eu une grève des réseaux Fnac pendant la semaine du 11/3. L'album n'a pas pu sortir ce jour-là. [rires]

"Je disais toujours à ces groupes que MC Solaar, IAM ou NTM avaient fait quelque chose : ils avaient réussi à populariser le rap jusqu'à un certain stade. Notre boulot, c’était d'amener le rap encore plus loin."

A : On a l’impression qu’à un moment, le rap français a vraiment raté un virage. C’est ce que tu ressens ?

T : C’est tout à fait mon sentiment. Plus encore en ayant été témoin et acteur de cette époque. Et c'est une conversation que j’ai eue avec beaucoup d’artistes et acteurs de ces années-là. À mes yeux, cette génération reste celle des enfants gâtés du rap français. Malgré tout le respect et la sympathie que j'ai pour les artistes, je pense qu'ils ont, eux aussi, des responsabilités à assumer par rapport à ce qui c’est passé.
A titre personnel, je me dis parfois que j’aurais dû accepter ce poste chez Hostile. Peut-être que ça aurait pu en partie changer la donne. Je disais toujours à ces groupes que MC Solaar, IAM ou NTM avaient fait quelque chose : ils avaient réussi à populariser le rap jusqu'à un certain stade. Notre boulot, c’était d'amener le rap encore plus loin, de la même manière que Public Enemy et NWA avaient créé quelque chose d'important, puis Snoop, Jay-Z et d’autres avaient réussi à porter ça plus loin encore. Pour moi, tous les mecs de la seconde génération rappaient mieux que ceux de la première. Ils bénéficiaient de l’expérience des autres, ils avaient beaucoup plus de plateformes et d’opportunités, et ils avaient aussi beaucoup plus de facilités à se faire entendre. A l'époque, même si tu n'étais pas en playlist sur Skyrock, le simple fait d'accéder à un mix-show de Cut Killer ou B.O.S.S., c’était une exposition phénoménale. Une exposition autour de laquelle tu pouvais construire une carrière.
45 Scientific et Booba avec Tallac aujourd’hui sont les meilleurs exemples de tout ça. Ils ont eu des relations tumultueuses avec Skyrock. Ils ont quand même fait disque d’or sur Mauvais oeil, disque d’or sur Temps mort sans aucun soutien de cette radio. Ils ont sorti des albums qui étaient regardés de haut par ceux qui à l’époque dirigeaient les unités rap/R&B des majors. Ils voulaient voir dans 45 Scientific l’échec de quelque chose qui ne passait pas à la radio. Ils ont vu Mauvais œil comme l’exception qui confirme la règle, mais c’est l’ensemble du catalogue de 45 Scientific et ensuite de Tallac qui infirmait leurs croyances à la con !
Je ne dis pas que l’indépendance par rapport aux majors était le seul choix à faire. Mais il y a eu des erreurs commises par tous, y compris par des gens comme moi. Je pense vraiment que les artistes ont des leçons à tirer par rapport à ça. Ils ont failli à une ambition qui aurait pu aller au-delà de leur propre carrière : l'ambition d’emmener avec eux le mouvement, le genre musical. On peut dire ce qu’on veut sur NTM ou IAM, mais ils ont toujours brandi haut ce drapeau-là. En France, la vision du rap que peuvent se faire les auditeurs au sens très large du terme, elle est très immédiatement associée à NTM ou IAM.

A : Qu’est-ce qui a manqué à ton avis ?

T : Pour une partie de ces artistes, je pense qu’il n’y avait pas un amour du rap assez fort. Je suis assez copain avec Pit Baccardi. Je me souviens d’une conversation qu’on avait eu autour du rap, et il m'a dit "Tu sais, moi je n'aime pas autant le rap que ça". Pour un mec comme moi, entendre ça de la part d’un artiste, c’était choquant. Bien sûr, ça n’est pas étendu à tout le monde, mais entendre ça de la bouche d’un artiste qui venait de vendre plus de 100 000 exemplaires de son premier album et que j’avais connu comme un passionné des freestyles, c'était révélateur de ce qui se passait d’un point de vue générationnel.
113 fout la merde n’est pas un mauvais album, mais il n’est pas du tout à la hauteur de ce qu’aurait pu être le deuxième album du 113. Compte-tenu des moyens qu’ils avaient en major, les propositions artistiques que pouvait faire DJ Mehdi, ils avaient fait le plus dur. Le disque Les Princes de la Ville, je l’ai distribué à tous les gens que je connaissais aux Etats-Unis. Puffy, Steve Rifkind [NDLR : fondateur de Loud Records], DJ Premier… Je leur ai tous fait écouter. Il n’y en a pas un qui n’a pas été choqué par le son. Il y avait une réussite, un côté identitaire très fort. Le son de Les Princes de la ville, il était aussi French touch qu’un album de Daft Punk. Il synthétise une éducation, tout un background.
Je disais tout le temps aux artistes que l’ambassadeur le plus en avant de la culture de la cité, c'était Jamel Debbouze. Il a créé son truc, son arme était l’humour, chose plus facile d’accès que le rap. Je considérais que l'ambassadeur de cette culture-là se devait d'être un rappeur plutôt qu’un comédien. Le rap français devait peser ce poids-là dans la balance. Dans le fameux documentaire sur Jamel, on le voit s’embrouiller avec son frère qui lui dit : "Allez, viens, on se fait du fric. Au cas où tout s’arrête demain". Jamel lui répond "tu n’as rien compris. Je suis là pour toujours. Ça ne va pas s’arrêter là." Cette conversation dans la voiture, c’est celle qui a manqué au rap français. Cette vision de l’artiste a fait défaut. Ça me fait chier de dire qu'un Lino a eu moins d’opiniâtreté qu'un Akhenaton pour exprimer ce qu’il voulait faire avec le rap en France. Mais c'est ce que je vois.
D'ailleurs, cette conversation, je l’ai aussi eue avec Booba. À l’époque de Ouest Side, on avait commencé à discuter pour bosser ensemble sur des projets. On connaissait nos travaux respectifs. On a beaucoup parlé assez amoureusement du rap français. Lui était assez fatigué du genre, il baissait un peu les bras. Je voyais l’érosion de sa motivation. Je lui disais qu’il ne pouvait pas lâcher, en tant que leader artistique et commercial du genre à cette période. Il trouvait les autres nuls, il m'avait même apporté des preuves [feignant de poser des disques de rap français sur une table] : "Tiens, regarde, qu'est-ce que tu dis de ça ?!". Et moi je lui disais "Mais tu t'en fous de ça, tu ne dois pas les calculer !". Évidemment, je ne pouvais pas contester que ce qu'il me montrait était vraiment nul. Alors quand on parlait, on parlait de projets qui étaient hors du rap, même si, pour moi, il ne pouvait pas dire son dernier mot comme ça. Quand je lui disais qu'il pouvait encore continuer pendant dix ans, il me regardait comme si j'étais tombé sur la tête. La question c’est aussi : "mais où sont les autres de son époque ?" Ceux qui auraient pu apporter une grande variété, pour que ce genre soit dominant dans la culture populaire française. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.

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