Interview Thibaut de Longeville (2/2)

De Time Bomb à Skyrock, des grandes promesses artistiques aux albums bâclés, Thibaut de Longeville revient sur l'explosion, puis la faillite du rap français au tournant des années 2000. Un témoignage à méditer, et un bilan bien amer pour toute une génération.

16/01/2012 | Propos recueillis par Nicobbl avec JB | Photographies : Jérôme Bourgeois

Interview : Thibaut de Longeville (2/2)

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Abcdr Du Son : Alors ce n'est pas une légende ? IAM a bien refait complètement L’École du Micro d'Argent après avoir entendu les X-Men ? Cette histoire, on l'a entendue mille fois…

T : Je m'en rappelle comme si c'était hier. L'album était fait. Je suis allé à une séance d'écoute de L'École du Micro d'Argent à Suresnes, dans l'énorme studio où IAM avait déjà passé des mois à enregistrer. C'était très proche d'Ombre est Lumière : un certain style de rap, un certain style de son. Ils rappaient à la IAM. Assez intelligemment, Akhenaton a tendu l'oreille vers Time Bomb et leur énergie. Il a vu que quelque chose se passait. J'ai participé à l'une de ces réunions où IAM a convenu qu'ils n'allaient pas sortir leur nouvel album en l'état. Ils ont dit qu'ils allaient faire deux, trois nouveaux morceaux. Puis les deux, trois sont devenus, quatre, cinq, sept, huit… La maison de disques s'arrachait les cheveux. Il y avait des tensions énormes entre IAM et Delabel.
Akhenaton appelait Gilles [NDLR : Ill]des X-Men tous les jours. Il le faisait venir en studio, il lui faisait écouter des morceaux… Je ne dirais pas qu'il lui a pris son style, mais il s'est nourri de son énergie, de leurs interactions. Gilles était flatté que ce soit lui qu'on appelle, et pas les autres. J'ai d'ailleurs fait des réunions avec lui pour le prévenir que cette expérience devait également le servir, lui. Sans cette "infusion" des X-Men, et également ce qui se passait d’un point de vue lyrical avec Le Rat Luciano et la Fonky Family, un morceau comme "Demain c'est loin" n'existerait pas.

A : Et IAM n'a même pas invité les X-Men sur le disque…

T : C'est ça qui est assez étrange. Ça avait fait des débats entre nous. [il réfléchit] Je ne pourrais pas dire pourquoi ils n'ont pas été invités. Je n'ai jamais eu l'occasion d'en parler avec Akhenaton. A l'occasion, je lui poserai la question. Je ne sais pas s'il me donnera la réponse. IAM était des artistes établis, les X-Men des artistes non-signés. Akhenaton avait la capacité de créer un tremplin artistique immédiat – chose qu'il a fait avec "Bad Boys de Marseille" et la Fonky Family. Je ne sais pas… Pourtant, le groupe X-Men était dans le studio d'IAM à chaque fois que j’y allais ! [Mise à jour du 20/01/2012 : les précisions de Thibaut de Longeville]

"Akhenaton appelait Ill des X-Men tous les jours. Il le faisait venir en studio, il lui faisait écouter des morceaux… Je ne dirais pas qu'il lui a pris son style, mais il s'est nourri de son énergie, de leurs interactions."

A : Au-delà de la fierté d’accompagner de près IAM, comment Ill vivait ça ? Quelque part, ça devait être aussi très frustrant pour lui de jouer les consultants... 

T : Ill reste pour moi un des plus grands mystères du rap français. A mes yeux, il avait une espèce d’auréole au-dessus de la tête. Autant, je ne regrette pas de ne pas avoir pris le poste de directeur du label Hostile, autant je regretterai toujours de ne pas avoir enregistré Ill et Cassidy au-delà d’Opération : coup de poing. En 1996-97, avant la sortie de leur premier album, ils avaient vraiment besoin d’un directeur artistique, plus encore que d’un manager. D'ailleurs, à l’époque, je ne m’étais pas très bien entendu avec les gars de Time Bomb. J’étais avant tout un fan et je leur avais prodigué des conseils qu’ils avaient parfois mal pris. Ils me reprochaient de vouloir devenir le manager du groupe, ce qui n’était pas du tout mon projet.
D’ailleurs, pour la petite histoire, j’ai rencontré les gens de l’écurie Time Bomb par le biais d'Ali de Lunatic. Ils avaient déjà sorti "Le Crime Paie". Je m’attendais à voir un certain type de mec, j’ai vu quelqu’un de complètement différent. On est devenu copains et il m’a présenté l’ensemble des mecs de Time Bomb. Avant que je m’en rende compte, ils étaient là tous les soirs à mon bureau de 20 heures jusqu’à deux heures du matin. Ça rappait, on décomposait ensemble les albums de Mobb Deep et Smif-N-Wessun… Il y avait une énergie juvénile de jeunes professionnels du rap, avec un esprit de camaraderie très fort.
J’ai ensuite aussi rencontré Sek et Mars. Ils savaient qu'ils avaient de l'or entre les mains. De par leurs expériences personnelles – Sek avait bossé avec les Little – ils étaient hyper méfiants des alliances. Ils essayaient de protéger leur écurie des tentations extérieures. Ils l’ont peut-être trop fait, alors que tous ces mecs étaient nourris au modèle Wu-Tang. Il fallait en signer au moins un très rapidement ! Mais eux, ils avaient une espèce de plan avec une priorité dans les sorties. Ce plan laissait tout le monde sur le carreau. Du coup, personne n’enregistrait.
Honnêtement, je pense que c’était plus qu’ils ne pouvaient gérer. Ils étaient dans un modèle à l’ancienne, où ils étaient à la fois producteurs, managers et éditeurs des groupes. Je ne dis pas ça pour les accabler mais à mon avis ils ont raté une opportunité. Je sais que des démos ont été enregistrées à cette  époque. Je me souviens notamment d’un morceau de Hi-Fi qui s’appelait "Le rap se trouve en bas de ma cité". Ce titre doit être parmi les dix meilleurs morceaux de rap français que je n’ai jamais entendus. Ces morceaux étaient super bien produits, avec un son de dingue. Il faut dire que Mars et Sek étaient de sacrés producteurs de rap. Mais l’autre étape qui consistait à finaliser la démarche, prendre une licence ou gérer la négociation d’un contrat dans une maison de disque, c’était autre chose. Ils pensaient peut-être prendre un contrat énorme pour tout le groupe, à  la Cash Money Millionaires. Je ne sais pas trop exactement. J’ai bien essayé d’avoir cette discussion avec eux, mais ils l'ont assez mal pris et m'ont demandé de rester gentiment à ma place. Je n’en sais pas d’avantage.
Quand ils se sont tous séparés, Oxmo m’a appelé. Il m’a demandé de travailler avec lui pour son premier album. J’en ai été hyper flatté. On a donc travaillé ensemble à la conception d’Opéra Puccino. C'est un disque sur lequel je suis très peu crédité car je me suis assez mal entendu avec les mecs de Time Bomb et l'équipe Delabel, mais c'est l'album sur lequel j'ai le plus travaillé. Je considère c’est un album qu’on a conçu majoritairement à deux.

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