Interview Thibaut de Longeville (1/2)

09/01/2012 | Propos recueillis par JB avec Nicobbl | Photographies : Jérôme Bourgeois

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A : Quel bilan fais-tu de cette expérience ?

T : Ça reste un très bon souvenir, et un parcours de galères inimaginables. Le groupe était très "villageois". Eux se disaient "Personne ne nous voudra, ni les médias, ni les tourneurs. On aura une existence en marge."  Moi, je devais être diplomate. Mon job, c'était d'y croire et de les réconcilier avec les maisons de disques. Comme eux, j'étais fasciné par NWA, Ice-T, les Geto Boys… Tous ces groupes qui avaient réussi, par la "shock value", à accomplir une arrivée commerciale et médiatique assez forte. Je poussais à fond pour qu'on cultive ce truc-là. A l'époque, dans le rap français, il y avait beaucoup de textes qui avaient vocation à montrer que les rappeurs savaient écrire. Il y avait une volonté de penser aussi aux journalistes. Nous, c'était la cité. On n'était pas dans un combat généraliste pour faire accepter le genre, on voulait plaire à la rue.

A : Quelle "galère" t'a particulièrement marqué ?

T : Je me suis retrouvé au cœur de l'affaire du Syndicat National de la Police contre Ministère A.M.E.R., suite au morceau "Brigitte Femme de Flic". Charles Pasqua avait demandé le retrait de notre disque des bacs. Musidisc avait eu une peur bleue, mais on a vraiment tenu une posture forte face au Syndicat. Je devais avoir 18 ans, et je me suis retrouvé manager de campagne pour cette affaire. Plus j'y repense aujourd'hui, plus je me dis que c'était dingue : un article non signé était paru dans le Canard Enchaîné. D'après eux, la "Secte Abdulaï" était une organisation qui vivait du trafic de drogue. Un vrai film hollywoodien : le journaliste racontait que Kenzy donnait des sacs de cash aux plus jeunes pour les orienter vers une scolarité sérieuse… C'est le truc qui nous a le plus fait rire : bonne chance à celui qui veut voir Kenzy donner un sac de cash à quelqu'un ! Et en plus pour faire une bonne scolarité, alors qu'il est anti-académique au possible!
Un autre article, paru dans Le Nouvel Observateur, reprenait Le Canard Enchaîné comme une source sérieuse. Évidemment, on a découvert que le même journaliste avait écrit les deux articles. Le mec avait complètement fabulé. Il ne nous avait jamais adressé à la parole, alors qu'on était facile à trouver. On n'avait pas une foi énorme dans le journalisme français, mais de le voir comme ça, ça a été un vrai choc. Suite à ces articles, il y a eu perquisition chez Ghetch, chez Kenzy et chez Stomy. C'était surréaliste.

A : C'était votre "Cop Killer" [morceau très polémique de Body Count, groupe de métal crée par Ice-T, NDLR]…

T : Pour sûr. J'étais d'ailleurs ultra-documenté sur cette affaire. Je poussais donc pour que le groupe prenne une position forte face à l’État français et la police. J'ai d'ailleurs écrit un texte très long, qui faisait référence à "Cop Killer", "Fuck Tha Police", la liberté d'expression, etc. On avait écrit ce plaidoyer qu'on avait envoyé à toutes les rédactions. Aucune ne l'avait relevé. Le groupe avait une réputation presque maléfique. Certains journalistes avaient la conviction que Stomy et Passi étaient des "violeurs de blanches" ! Évidemment, le groupe a aussi cultivé cette image.

"Avec le Ministère A.M.E.R., on n'était pas dans un combat généraliste pour faire accepter le rap, on voulait plaire à la rue."

A : L'aventure Ministère A.M.E.R. a duré jusqu'à quand ?

T : J'ai arrêté de travailler avec le management du groupe après "Sacrifice de Poulet". Quand Solo a entrepris de faire les musiques inspirées du film La Haine, il a eu une démarche de révolutionnaire. Après Rapattitude, plein de petits camps s'étaient construits, avec des difficultés, des guerres intestines… Là, on allait réunir la Mafia Underground, Assassin, Ministère A.M.E.R… C'était un big deal, mais quand j'ai présenté l'opportunité au groupe, ça a été "Non !". Ils étaient ultra-méfiants, à la fois du film La Haine et de Solo lui-même. Ils avaient contre lui des griefs qui dataient de battles de dance au Trocadéro… Moi, je ne pouvais rien leur dire. C'est sûr que si Solo t'a volé un K-Way en 1982, je ne vais pas te le rembourser, et lui ne va pas s'excuser… [rires
"Sacrifice de Poulet" correspond à une période où il y avait énormément de brutalité policière. A l'époque, le groupe d'Ice Cube, Da Lench Mob, avait fait le clip de "Guerillas in Tha Mist". Ils cultivaient à fond l'image exacerbée que l'Amérique blanche pouvait avoir des Noirs : la sauvagerie, la jungle, le vaudou… Moi, j'avais donné au groupe le brief de faire un titre qui parlerait de "sacrifice de poulet". A cause de ce morceau et son contenu, on a du faire plusieurs réunions avec le groupe. Je n'étais pas du tout d'accord avec des choses qui étaient dites dans le morceau, et la manière dont ils voulaient le présenter au grand public.
Et puis d'autres choses se sont passées : Stomy ne voulait plus faire de rap dur, un personnage appelé Doc Gynéco était apparu… On avait du mal à maintenir une cohésion autour de ce que devait être le Ministère A.M.E.R. Je me suis donc gentiment retiré, tout en restant pote avec Kenzy. Comme j'avais déjà créé ma société, 360, je l'ai accompagné dans la création de ses entreprises. C'est d'ailleurs moi qui ai rédigé les statuts de la société Sarcélite Miziks et de la boîte d'édition Secteur Ä. Kenzy voulait faire de nous son agence de création d'artwork et de stratégie marketing. On allait accompagner le projet artistique – ou devrais-je dire, le projet commercial et marketing – du Secteur Ä…

A : Comment ça ?

T : Selon moi, vu la manière dont ils entendaient faire du rap, ils n'étaient plus vraiment des passionnés. Ils voulaient être reconnus et légitimement vivre de leur musique, mais leur ambition première n’était pas faire de très bons disques de rap, alors que c'était le seul truc qui m'intéressait. Mon expérience avec Ministère A.M.E.R. s'est donc transformée en l'expérience que j'ai eue plus tard au service des Nèg' Marrons, d'Arsenik, les compilations Première Classe

A : Kenzy a voulu construire un empire, alors que toi, tu voulais juste faire du bon rap…

T : Oui, même si la construction d'empire et la professionnalisation étaient des ambitions que l'on avait en commun, lui et moi. Mon métier, c'était l'image, mais ma passion et ma connaissance du rap faisaient que je pouvais être partie prenante d'un projet. Et c'est vrai que je n'aimais pas trop l'idée de faire la pochette d'un mauvais disque de rap. Je pouvais faire une pochette pour n'importe qui, de Jenifer à Françoise Hardy, parce que le challenge visuel était intéressant, mais faire la pochette d'un disque de rap que je n'aimais pas trop, ça me faisait un peu chier. Moi, si j'avais pris la tête d'un label de rap en France, comme un temps on me l'a proposé, c'était vraiment l'artistique qui m'intéressait.
Il y avait des choses à faire avec ce genre musical en France. Ce qui m'intéressait, c'était d'atteindre le summum avec le rap, là où Kenzy voulait faire de grosses réussites commerciales – l'un n'étant pas antinomique de l'autre selon moi, mais eux avaient clairement marqué le pli. D'ailleurs, je me rappelle très bien d'une réunion avec Stomy et Passi. On avait prodigué plein de trucs pour la communication du groupe. On avait prévu une tournée des MJC, un truc très "terrain" alors qu'on avait eu des expériences un peu dures : on s'était fait tirer dessus, menacer dans des radios… Je me rappelle que Stomy nous a dit [prenant un ton excédé et résigné] "Bon, j'ai fait tout ce que vous avez dit"…

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