Interview Thibaut de Longeville (1/2)

09/01/2012 | Propos recueillis par JB avec Nicobbl | Photographies : Jérôme Bourgeois

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A : A quel moment es-tu passé du statut de simple auditeur à celui d'acteur du hip-hop ?

T : Ça a commencé par l'écriture. J'écrivais dans No Way, un magazine de skate. C'est là que j'ai commencé à entrevoir qu'une profession était envisageable dans ce milieu-là. Je faisais toutes les chroniques sur la musique et les vidéos de skate. Je suis devenu assistant du rédacteur en chef, je m'occupais de la partie culture/lifestyle. A l'époque, la presse 15/25 ans n'existait pas trop. Il y avait des publications pour filles et des magazines teenagers, mais pour les mecs, il n'y avait rien. Nous, on tirait à 50 000 exemplaires, et on en vendait 35 000 alors qu'il ne devait y avoir que 10 000 skaters en France. Il y avait donc des gens qui nous lisaient parce qu'on parlait de ce qu'ils aimaient : la musique, le graffiti, les mangas…
Mon premier article sur la culture hip-hop a été la chronique de Rapattitude. Un article dithyrambique et très long, car le disque était alors un vrai phénomène. Comme la production discographique du rap commençait en France, les producteurs de Rapattitude, Emmanuel de Buretel et Benny, ont lu toutes les chroniques qui paraissaient. C'est ainsi que Frank Chevalier, le manager du groupe NTM, est venu me voir pour me féliciter. Grâce à cette chronique, j'ai pu entrer dans leur monde, et assister à la professionnalisation du rap en France en regardant par-dessus leur épaule. Frank Chevalier n'était pas un manager comme les autres. Il travaillait chez Jean-Paul Gaultier, c'était le mari de Nina Hagen. Un grand blond, avec des cheveux super longs, qui emmenait Solo d'Assassin dans des défilés de Yamamoto. Il était un connecteur entre le rap français banlieusard et le monde de la mode.

A : Il faisait du Kanye West vingt ans avant Kanye West.

T : Pour sûr. Et avec un vrai naturel. Je crois qu'il n'y a même jamais eu de résistance des 93 MC [collectif de taggeurs, NDLR], qui étaient pourtant des gens assez éloignés de tout ça. Frank Chevalier était un visionnaire. Il organisait des soirées à Bobino qui s'appelaient le Zoopsie. Moi, j'avais 16 ans, une high-top fade, les sourcils taillés à la Big Daddy Kane. Tu ne pouvais pas faire un enfant plus hip-hop. Les Bafalos, qui faisaient la sécurité, n'avaient pas le droit de me laisser rentrer, même s'ils m'aimaient bien, mais je me faufilais quand même. Quand je me suis retrouvé avec eux en réunion des années plus tard, pour bosser sur des plans marketing, je me suis senti merdeux !
Ces soirées, c'était un truc très fort. On pouvait voir les Timide et Sans Complexe, Solo et Squat, DJ Clyde, mais aussi des gens du cinéma français, de la mode, énormément de meufs… Tchéky Karyo et Hélène de Niagara étaient tout le temps dans ces soirées. J'ai croisé plusieurs fois Étienne Daho. Jean-Baptiste Mondino était à fond, c'était son monde. Il était une bonne raison pour laquelle ces gens se retrouvaient là. C'était un terreau social ultra-fertile. Les gens qui étaient derrière ça – la génération Nova – avaient eu le flair d'ouvrir leurs portes au son du hip-hop, tout en intéressant d'autres gens à ce monde-là. Après, ces univers se sont distancés. Aujourd'hui, je vois mal les gars de Sexion d'Assaut faire une soirée avec Jean-Paul Gaultier, mais à cette époque-là, ça a existé.

"Aujourd'hui, je vois mal les gars de Sexion d'Assaut faire une soirée avec Jean-Paul Gaultier, mais à cette époque-là, ça a existé."

A : Quel a été ton premier projet directement lié au rap ?

T : En 1991, Spike Lee a été rédacteur en chef d'un numéro de Spin. Il a écrit un édito mortel. Il y avait aussi un big article sur Public Enemy, un autre sur le groupe Living Color, des trucs un peu politiques… Chez No Way, on était soufflé. On a fait une réunion dans laquelle on s'est dit "Voilà, ça c'est la direction qu'on doit prendre." C'est donc un projet que j'ai entrepris, mais à la même période, j'ai rencontré Kenzy. Il était déjà le manager et la figure de proue du Ministère A.M.E.R. On s'est immédiatement entendus. Il était passionné de cinéma comme moi, il avait déjà écrit quelques scénarios. On a parlé cinéma, publicité… On était très proche en termes d'ambition. On voulait changer la création en France. Lui me parlait déjà de trucs qui étaient au-delà du rap. Moi, j'étais fan du Ministère A.M.E.R. On est donc devenus copains. Je travaillais en duo avec le graphiste Alex Wise, qui était un membre de mon team de skate. On a commencé à se retrouver avec ces mecs-là. Moi, j'étais déjà dans un mode ultra-encyclopédique sur le rap américain et les stratégies marketing de Russell Simmons… Kenzy a dû sentir ça chez moi.

A : Comment avez-vous travaillé ensemble ?

T : Kenzy m'a d'abord proposé de faire la pochette de l'album 95200, puis de concevoir toute la campagne marketing autour de l'album. Ensuite, il m'a demandé de co-manager le groupe avec lui. J'avais donc une double casquette : production musicale/décision artistique d'un côté, artwork/marketing de l'autre. Aujourd'hui, quand je réécoute l'album, je retrouve des idées qu'on a apportées au groupe. C'est une de mes fiertés. Le disque avait une direction très particulière. Kenzy, moi et le producteur Ghetch, on avait peut-être une meilleure idée de ce que pouvait être Ministère A.M.E.R. que Passi et Stomy eux-mêmes, même si évidemment ils avaient aussi leurs idées et leur talent.
Notre distributeur Musidisc était indépendant. Ils distribuaient des groupes comme les Garçons Bouchers et leur label Boucherie Productions, sur lequel était signée La Mano Negra qu’on aimait bien. Avec nous, ils devaient se dire "Bon, on n'a pas pu avoir NTM ni Assassin, mais on a ces mecs-là". Travailler à leur contact, ça a été notre école. On est allés les voir avec des ambitions d'Américains, sans en avoir les moyens. J'avais préparé un plan pour les clips, la tournée, le logo du groupe, leur jeu de scène… On était en permanence dans leurs bureaux pour pousser l'album niveau promo.
Je respectais beaucoup le Ministère A.M.E.R. : ils avaient une identité ultra-banlieusarde, ils regardaient tous les Parisiens de haut, ils n'aimaient pas trop les gars de la banlieue sud... C'est vraiment le premier groupe de rap en France qui avait cette identité de cité : la revendication du Jean 501 serré, Reebok Classic, blouson cuir 3/4... Au début, leur contenu était assez inspiré du rap pro-black / afro-centriste américain, mais avec un titre comme 95200, on vendait vraiment Sarcelles.

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