Interview Nabil Elderkin

03/01/2012 | Propos recueillis par Anthony Cheylan | English version

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A : Je sais que toi aussi tu veux "rendre" à la communauté. Parlons de ce projet :

N : C'est le trailer de Bouncing Cats, le premier documentaire que j'ai réalisé. Là encore, grâce aux gens de chez Oxfam, j'ai entendu parler d'Abraham “Abramz” Tekya, un B-boy ougandais qui a créé le Breakdance Project Uganda (B.P.U.). Abramz enseigne gratuitement aux jeunes de son pays le break et la culture hip-hop, il essaie d'instiller un changement positif dans la société à travers ces outils. Parmi les gamins qui assistent à ses cours, il y en a beaucoup qui étaient des enfants soldats ou des victimes de guerre, qui sont parfois même mutilés. Je l'ai suivi et j'ai fait un documentaire sur le BPU. Abramz a lancé une initiative extraordinaire. Ça a vraiment amélioré la vie de leur communauté.

A : Après tout ce que tu as raconté, ma question va paraître un peu stupide mais… penses-tu que la culture hip-hop ait vraiment du pouvoir ?

N : Je pense sincèrement que la musique est la chose la plus puissante du monde. Elle n'a pas de frontières, elle se connecte directement à toi. Attention, que cela soit clair, les images sont extrêmement puissantes aussi, mais la musique peut te faire danser, elle peut t'accompagner, changer ton humeur… Tu peux être aveugle et sourd, tu vas quand même pouvoir ressentir une basse de base, une vraie vibration genre booooooooooooom qui va vibrer dans ton ventre. Quant au pouvoir… Je suis vraiment convaincu que la musique peut faire bouger les choses. Maintenant que j'y pense, j'ai même vu des chefs d'état péter les plombs sur des morceaux.

A : Tu sais que tu vas devoir me lâcher des noms maintenant [rires].

N : J'ai rencontré Bill Clinton plusieurs fois. C'est un dingue de musique, et il aime bien le hip-hop ; je l'ai vu danser [rires]. Grâce à K'Naan j'ai eu la chance de pouvoir rencontrer Nelson Mandela, lorsqu'on était en Afrique du Sud. Qui d'autre ? Laisse-moi réfléchir…

A : Et Barack Obama ?

N : Ah oui, comment ai-je pu oublier… Juste avant qu'il se présente aux élections présidentielles, Barack Obama, qui était alors sénateur, a demandé à rencontrer John Legend à Chicago. J'étais avec John, on a pris un avion privé et on est donc allé rencontrer Obama. Le mec nous a accueillis en nous serrant la main genre "Hey John, ravi de vous rencontrer. Je m'appelle Barack, je suis un grand fan." C'était très simple, sans chichis, il n'y avait pas beaucoup de monde…. John a ensuite fait un petit concert pour Obama et ses proches. J'en ai même pris quelques photos. Je crois qu'on ne les a jamais utilisées… Oh mec, j'avais presque oublié que je les avais.

A : Tu n'as pas aussi rencontré Nicolas Sarkozy, par hasard ? [rires]

N : [rires] Non, mais on m'a présenté son fils Pierre dans un club. Les gens m'ont dit que c'était un beatmaker ?!

"Le mec nous a accueillis en nous serrant la main genre 'Hey John, ravi de vous rencontrer. Je m'appelle Barack, je suis un grand fan.'"

A : Oui, et honnêtement il n'est pas mauvais. Plus sérieusement : tu as fait de la photo de mode, du photojournalisme, des documentaires, des pubs, des clips et tu as accès à énormément de monde. Qu'est-ce qui te motive à présent ?

N : Je veux faire un film. C'est ma prochaine étape. J'ai fait un documentaire, maintenant il est temps de faire un long métrage.

A : Tu as déjà une idée en tête ?

N : J'ai quelques idées. Je commence juste le processus là, je fais des rendez-vous… Je finis juste mes deux prochains clips et la tournée, et ensuite je prends un peu de temps libre pour me concentrer sur ce projet. Tu sais… Mon film préféré de ces cinq dernières années, sans hésitation, c'est Un Prophète. Je crois même que c'est un de mes films préférés de tous les temps. Simple, profond. J'adore le thème, j'adore l'acteur, j'adore la réalisation. Elle n'est pas extravagante, c'est juste des petites choses subtiles et une histoire simple, extrêmement bien racontée. J'adore les films qui ont ce feeling-là. Je suis un grand fan des films français et étrangers, Sin Nombre, La Cité de Dieu, La Haine

A : J'allais justement te parler de La Haine, je ne suis pas surpris que tu aimes ce film. Il a un point commun avec Un Prophète et certaines de tes vidéos : une base d'histoire hyper-réaliste, parsemée de moments un peu étranges, oniriques…

N : [ALERTE SPOILER] Par exemple dans Un Prophète, la scène où son codétenu, qu'il a assassiné plus tôt, est en feu ? Oui, c'est surréaliste, mais ça ne te déconnecte pas de la réalité. J'ADORE ça. Et c'est ce que je veux faire. Qu'il s'agisse des petits détails dans le clip de Bon Iver avec les rochers qui s'élèvent, ou du visage de Frank qui se floute dans "Novacane", je veux que cela reste réaliste, je veux juste ajouter quelques petits éléments qui surprennent le spectateur, sans que cela ait l'air trop bizarre. Un peu de fantasy, une petite touche dark – j'aime bien ce qui est dark.
J'aime ce genre de films. Les films dont tu sors en ressentant quelque chose. Par exemple, la fin de Un Prophète est très bien dosée. Elle est subtile. Sans avoir besoin d'en montrer trop, tu comprends. Aaaah, il y est arrivé. Il l'a fait. Il s'est mis bien. I like that shit. [FIN SPOILER]
J'aimerais aussi travailler avec de jeunes acteurs. Parfois tu peux avoir envie de travailler avec quelqu'un que personne ne connait, pour que cela ait l'air plus réaliste. L'important ce n'est pas de savoir qui joue un personnage, c'est de voir comment il s'en sort.

A : Y-a-t-il une photo que tu aurais aimé prendre, et que tu as ratée? Est-ce que tu as des regrets ?

N : Je ne m'en rappelle pas. Peut-être. Mais en général je passe très vite à autre chose. Je pense que je m'en rappellerai peut-être le jour où les choses n'iront plus aussi bien. Mais en ce moment je suis heureux, et je ne me préoccupe pas trop des opportunités ratées. J'essaie de continuer d'avancer. Je pense que ça va avoir l'air un peu bête, mais tant que je peux faire ce que je veux, ça me va très bien. Il y a sûrement un million de choses que j'aurais pu faire, mais si j'y pense, ça va m'énerver. Et j'ai pas envie d'être énervé, je suis déjà énervé [rires]. Mon état d'esprit, c'est plutôt On to the next one.

Merci à Nabil pour son temps, ainsi qu'à Mily Kadz et Anthony Cheylan  pour avoir rendu possible cette interview.

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