Interview Nabil Elderkin

03/01/2012 | Propos recueillis par Anthony Cheylan | English version

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A : Est-ce qu'il y a quelque chose que Kanye t'a appris ?

N : Ce que j'ai vraiment appris, c'est… faire les choses à ma façon. "Tu as ta vision." Kanye a toujours fait les choses à sa façon, comme il le voulait. Il n'est pas très conformiste, et je pense que c'est ce trait qui fait de quelqu'un un artiste. De mon côté, je me développe aussi en tant qu'artiste et je n'ai pas toujours l'occasion de photographier ou de filmer des sujets que j'ai vraiment envie de traiter – je fais beaucoup de travail "commercial", mais c'est très bien payé [rires], alors à côté j'essaie de compenser en shootant des choses qui me tiennent à cœur. La plupart de ces projets ne me rapportent rien, mais je pense qu'ils sont plus importants.

A : C'est le bon moment pour parler d'un des points qui m'intrigue le plus dans ce que tu fais. La plupart des gens te connaissent via ton travail avec des artistes musicaux, mais tu as aussi réalisé des projets de photojournalisme très marquants, dans des zones de conflit. Comment t'es-tu retrouvé à prendre ces photos ?

N : J'étais en Afrique du Sud pour un concert en 2007 lorsque j'ai rencontré une fille qui travaillait pour Oxfam. Oxfam est l'une des plus importantes Organisations Non-Gouvernementales du monde ; ils sont très actifs en Afrique. Cette fille se rendait en République Démocratique du Congo (Congo-Kinshasa) pour une mission. Elle a appris que j'étais photographe, alors elle m'a demandé si ça m'intéresserait de l'accompagner. J'ai accepté. La RDC est en proie à d'énormes conflits depuis plusieurs années, en particulier dans la zone du Nord Kivu ; le résultat est qu'il y a des exodes massifs de la population civile. Des centaines de milliers de personnes, dont des femmes et des enfants, prennent la route, à pied, pour fuir. C'est une catastrophe. Ces populations subissent toutes sortes d'atrocités perpétrées par les soldats. Oxfam essaie d'aider la population autant que possible, en fournissant de l'aide et de la nourriture.
J'ai rencontré beaucoup de gens là-bas et j'ai documenté leur exode. Il y avait beaucoup d'enfants. C'était horrible. J'ai fait don des photos à Oxfam ; ils les ont publiées dans plusieurs dizaines de magazines dans le monde entier, et ils ont même organisé une exposition dans le building des Nations Unies à New York, afin de sensibiliser les gens sur ce désastre. [NDLR : plus d'informations]

"Cela reste très dur pour moi de repenser au Congo, je suis désolé. J'ai fait de mon mieux pour prendre des photos qui correspondaient à la situation."

A : Après un projet pareil, dans quel état d'esprit tu reviens à Los Angeles pour reprendre tes activités normales ? J'ai du mal à imaginer un gouffre culturel plus énorme…

N : C'est une expérience qui te change la vie. Tu sais quoi ? Quand je suis revenu du Congo j'ai dû rejoindre Kanye et les autres sur la tournée. Je me rappelle, je travaillais en backstage, j'étais complètement concentré sur le tri des photos que je venais de prendre au Congo, quand soudain j'ai entendu les voix des gars qui passaient derrière et qui voyaient mon écran : "Oh mec, qu'est ce que c'est que ÇA ? T'étais où ??". La situation était dingue.
Cela reste très dur pour moi de repenser au Congo, je suis désolé. J'ai fait de mon mieux pour prendre des photos qui correspondaient à la situation. Je voulais montrer que, en dépit de cette situation horrible, la population faisait de son mieux pour garder sa dignité. Je ne voulais surtout pas – et eux non plus – qu'en voyant les photos les gens se disent "Ooooh, les pauvres petits africains".

A : Voici une autre photo.

Franchement, c'est pas le gosse le plus mignon du monde ? Sérieusement, je crois que je n'ai jamais vu un gamin aussi mignon, j'ai été obligé de le photographier tout de suite. C'est un Somalien.

A : Tu es donc retourné en Afrique pour d'autres reportages photo ?

N : Oui. Je suis allé au Rwanda avec Médecins Sans Frontières, pour un reportage. Je leur ai aussi fait don des photos. Je suis allé en Somalie avec K'Naan, qui est un ami. C'était son premier voyage là-bas depuis que lui et sa famille avaient fui le pays. D'ailleurs son histoire est incroyable : en 1993 ils étaient à bord du dernier avion qui a quitté Mogadiscio, l'aéroport a été fermé juste après qu'ils aient décollé. C'était donc un voyage très spécial, et il m'a demandé de l'accompagner. J'ai pris quelques photos, mais juste pour moi. Nous avons rencontré beaucoup de gens, et vu beaucoup de choses atroces. Des milices, des enfants affamés… Nous sommes allés à l'hôpital où K'Naan est né. K'Naan a eu un destin incroyable, alors il essaie de voir à présent ce qu'il peut faire pour aider les gens qui n'ont pas eu autant de chance. Il travaille sur beaucoup de projets en ce moment ; aider son pays et l'Afrique est une de ses principales priorités.

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