Interview Nabil Elderkin

03/01/2012 | Propos recueillis par Anthony Cheylan | English version

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A : Peux-tu commenter cette photo ?

N : Oh, j'adore cette image. C'est en Islande. J'ai pris quelques photos pendant que je tournais le clip de "Holocene" pour Bon Iver. Ces paysages sont hallucinants. Je savais que Bon Iver ne pourrait pas être présent dans le clip, alors je pouvais filmer ce que je voulais. Cela fait des années que je voulais tourner en Islande, je m'étais documenté sur ces paysages pour d'autres clips – ils sont fascinants. Et quand j'ai entendu la chanson… Elle avait un côté magique. J'ai imaginé un enfant qui ferait un voyage dans sa tête, j'ai essayé d'imaginer ce que c'était de grandir dans un endroit si lointain… Je me suis dit : je veux aller là-bas. Alors nous y sommes allés. Et nous l'avons fait.

A : J'aime beaucoup ce clip, je le trouve très original et marquant… Les paysages sont incroyables, et j'aime beaucoup le fait que la vidéo soit très dépouillée, simple et brute.

N : Merci. C'est pile ce que j'aime, des beaux plans, de l'émotion brute. J'ai utilisé beaucoup de gros objectifs grand-angle. La narration est simple.
J'ai juste ajouté quelques légers effets spéciaux : lorsque le gamin jette une pierre à la surface de l'eau, j'ai ajouté quelques ricochets. Et à la fin du clip, vous remarquerez peut-être que les rochers bougent. Mais je voulais qu'ils bougent d'une façon très naturelle, subtile.

A : Tu as réalisé plusieurs clips pour Kanye West, qui a la réputation d'être très pointilleux par rapport à son image. Comment se déroule le processus de création ?

N : C'est une collaboration, Kanye est très impliqué dans ses clips. C'est quelque chose qui l'a toujours profondément intéressé, et il sait précisément ce qu'il veut. Il a travaillé avec des réalisateurs légendaires comme Michel Gondry, Spike Jonze… Ça lui a beaucoup appris, et il a récemment réalisé la majeure partie des clips de son dernier album. C'est une volonté qu'il a toujours eue. C'est une évolution naturelle.

"Kanye West a ouvert des portes, en connectant des domaines très différents. "

A : Tu as aussi réalisé dernièrement les premiers clips officiels de Frank Ocean. Alors qu'il n'avait même pas de clip ou de shoot photo officiels, on sentait qu'il avait déjà un sens et une identité visuelle très prononcés, notamment son concept de voitures vintage, qu'on a retrouvé dans ses clips. Est-ce que c'est aussi une collaboration ?

N : Je connais Frank depuis un petit moment. Il travaillait avec John Legend, c'est d'ailleurs John qui me l'a présenté – à l'époque, il ne s'appelait pas encore Frank [sourire]. On a échangé nos coordonnées, et il m'avait promis de m'envoyer quelques uns de ses morceaux, pour que je puisse me faire une idée de ce qu'il faisait. Il n'arrêtait pas de m'envoyer des messages sur Instant Messenger, genre "Mec, il faut qu'on fasse des photos et des vidéos ensemble", mais il ne m'a jamais envoyé un seul morceau… [rires]. Et puis l'an dernier il m'a finalement envoyé des trucs. Et là j'étais genre, "OH SHIT, t'es VRAIMENT doué et tu vas percer !" [rires] A partir de là, on a commencé à travailler plus sérieusement.
Pour le clip de "Novacane" je lui ai suggéré l'idée d'un long plan séquence [NDLR: une longue scène filmée en un seul mouvement], avec différentes scènes qui se superposeraient, et où les images deviendraient de plus en plus bizarres au fur et à mesure qu'il serait en train de tripper. Je lui ai demandé de se frotter le visage avec de la crème. Il m'a dit, "Mec, pourquoi que je me frotterais le visage avec de la crème ?" [rires]. Le truc le plus dingue c'est qu'on n'avait quasiment pas de budget, on a tourné ce clip avec 3 000 dollars. C'était marrant. Frank voulait absolument qu'on y ajoute un panda et des geishas. Alors j'ai commencé à chercher des vidéos de pandas sur Internet, j'ai dû ripper des vidéos de zoo et les mettre dans le clip…
J'ai fait dernièrement une série de photos de mode avec lui pour L'Uomo Vogue Italia. Vogue nous a envoyé une styliste, c'était intéressant de voir Frank travailler avec elle. Au début il a fait genre “AAAAAAAHHHHH!”. Il avait tellement d'idées dans la tête : "Pas moyen que je mette ça, jamais de la vie !" [rires]. Mais j'ai apprécié qu'il s'ouvre à la collaboration, et qu'il laisse la styliste faire son travail ; ça va être une double page très cool. Ils ont trouvé des tenues très intéressantes. J'aime lorsque des artistes acceptent de faire des choses différentes. Je pense que c'est une bonne chose, et c'est particulièrement ce que Kanye essaie de faire : ouvrir et repousser les limites. Etre créatif.

A : Il y a dix ans cela aurait été impossible. C'est un peu dingue quand on y pense : personne ne connaissait Frank Ocean l'an dernier, et pendant des années Vogue a refusé de faire des shoots photo avec des artistes hip-hop. Et là, vous faites une série mode ensemble. Je pense que ce changement de perception est grandement lié à Kanye West.

N : Complètement. Kanye a une ENORME responsabilité dans cette évolution, plus que quiconque. Il a ouvert des portes, en connectant des domaines très différents. Déjà à l'époque, quand il portait des polos Ralph Lauren et du Roc-A-Wear, A Bathing Ape, puis qu'il est passé aux marques de créateurs comme Smalto, Givenchy… On a vu son style évoluer. Il a envie d'apprendre ; c'est évident depuis son premier album, l'éducation est un sujet qui l'intéresse vraiment et il a fait beaucoup de choses qui ont été essentielles pour le hip-hop, à leur époque. Bien sûr, ce sont des choses qui sont déjà arrivées plusieurs fois dans le hip-hop – loin de moi l'idée d'être un historien – mais je vois clairement ce qu'il a fait, et la façon dont cela a été perçu.

A : Je pense que, tout simplement, il a élargi le champ ce qu'il était possible de faire – et d'être pour un artiste hip-hop.

N : Complètement. Et il a fait des collaborations. Jon Brion. Bon Iver. Il s'est mis à travailler avec des musiciens dont la plupart des gens n'avaient jamais entendu parler, et ils ont amené leur art à un tout autre niveau. Il a travaillé avec les réalisateurs Michel Gondry et Spike Jonze, à un moment où tout le monde faisait des clips avec Hype Williams et Chris Robinson. Il a une vision qui va au-delà.

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