Interview Street Fabulous

30/11/2011 | Propos recueillis par Raphaël

« Page précédente | Page suivante »

Despo Rutti – "Dangeroots" (Convictions Suicidaires, 2010)

Tous sauf Oz : C'est Oz ça !

A : Dans les crédits, c'est pourtant précisé Oz et Zeano [Amir]. Ça arrive parfois que certains d'entre vous soient co-crédités.

One : C'est simple en fait : parfois, on s'envoie des sessions. L'un commence quelque chose, "Tiens j'ai l'impression que j'ai un truc grave, mais je bute. Essaie, et tu me le renvoies !"

Am : La première fois qu'on a rencontré Despo, c'était à Because. Moi, je ne savais même pas qui c'était. Je voyais un petit mec avec une boucle d'oreille, je me demandais qui c'était [sourire]. Je crois que Oz l'avait déjà rencontré une fois [Oz aquiesce]. Il nous a salués, et c'est parti de là.

Oz : Bête de rappeur, bête de personnage, bête de personne. C'est un super gars.

Am : En fait moi j'étais passé à côté de son premier gros morceau, "Arrêtez". Je ne comprenais pas pourquoi on kiffait ce mec. Pour moi, il ne rappait pas dans les temps. Mais tout le monde m'en parlait tellement que j'ai réécouté, et là j'ai pris une claque. J'ai dit à Oz : "Faut qu'on bosse avec lui". Et ça tombe bien, il voulait des prods de nous aussi. Donc il est venu lui-même directement à Bruxelles, et c'est comme ça que sont sortis "Dangeroots", "Convictions Suicidaires", et "Rédemption".

Oz : Il m'a surtout scotché avec "Convictions Suicidaires". Son interprétation m'a retourné le cerveau. C'est Amir qui a fait ce son. A la base, je trouvais la prod énorme, et derrière, la performance artistique de Despo, l'écriture, le fond, les messages comme ceux de son speech de fin... C'est fou. Les gens qui connaissent l'industrie ont tout de suite compris de quoi il parlait.

Am : Au départ, il avait juste posé un couplet chez Oz, et juste ce qu'il avait fait, on se le passait en boucle. Du coup on lui disait : "Quand est-ce que tu termines ce son ?" Et lorsqu'il a enfin terminé, on s'est pris une grosse claque.

One : L'album entier est incroyable. Il n'y a pas une track que je passe.

Oz : Ce qu'on a fait sur cet album est vraiment représentatif de notre travail, parce qu'on n'a pas seulement produit ces morceaux, mais on les a enregistré, réalisé et mixé. C'est quelque chose qui me peine en France : on ne nous laisse pas souvent la réalisation de nos morceaux. Surtout le mixage, je suis un mixeur, j'ai eu l'opportunité de mixer quelques titres, et je suis relativement fier du travail que j'ai fait. Vu le nombre de nos instrus qui ont été détruits, saccagés par des ingés sons... [Tous acquiescent]. Ça fait mal au coeur. Après c'est comme ça, t'apprends à vivre avec.

Am : Si les gens au final kiffent quand même, tant mieux. Mais c'est frustrant. Les tracks dont nous avons été les plus contents, c'était ceux que Oz a mixé, comme "Inspecteur Disiz" par exemple.

Despo Rutti – "Rédemption" (Convictions Suicidaires, 2010)

A : Ça a pris trois ou quatre ans pour que l'on comprenne vos styles à chacun, et là avec ce genre de prods, vous avez brouillé les pistes. [rires]

One : Je suis revenu à mes premiers amours, la west side [sourire]. J'ai juste voulu faire quelque chose de plus... musical.

Am : En fait c'est un track sur lequel a flashé Despo. Il voulait un truc calme dans ce style.

One : Il m'a dit : "T'as pas un truc posé ?" Je me suis dit : "Si je lui fais écouter ça il va se foutre de ma gueule. Il va prendre ça pour de la musique de gondole à Venise." [rires]

Oz : J'aime beaucoup cette prod, je trouve qu'elle permet une respiratrion dans l'album.

One : Ce qu'il a écrit dessus m'a touché de ouf.

Fred The Godson – "Daddy Gettin' Money" (2010)

Oz : J'ai rencontré Fred en 2005, grâce au célèbre DJ Clark Kent. Il s'occupait à l'époque d'un groupe, qui s'appelait FDNY, dont Fred faisait partie. On avait placé la quasi-totalité des prods de leur album. Lui démarchait l'album, et la plupart des retours des gens étaient bloqués sur Fred. Je crois qu'avec le temps, du fait de l'impatience de certains membres du groupe, ça a splitté. Je suis resté en contact et devenu ami avec l'un des membres du groupe qui s'appelait William Million. Un jour, il m'a appelé en me disant : "Tu te rappelles de Fred ? Penche-toi sur son cas, il lance sa carrière en solo, des grands rappeurs et des maisons de disque s'y intéressent". On a envoyé des prods, de là est sorti un premier single, "So Crazy", qui a tourné l'année dernière presque non-stop pendant trois ou quatre mois sur les plus grosses radios new yorkaises...

Am : Sur une prod que t'as fait en 2005 en plus ! [rires]

Oz : Il cherchait un nouveau truc un peu frais. Prinzly m'avait fait écouter cette prod, et j'avais eu un déclic en l'entendant, et j'ai dit à Amir : "Cette prod est faite pour Fred". Dès que je vais leur faire écouter ça, ils vont péter un câble ! J'ai envoyé, et ils ont effectivement pété un câble ! Ça a quand même pris un bon mois avant qu'on ait un retour, et finalement ils nous ont appris que Diddy allait poser le refrain.

Am : C'est ça qui a pris du temps [rires].

Oz : Le plan était déjà fait, parce que la personne qui s'occupe de Fred, Sean Prez, est le directeur marketing de Bad Boy. Donc ça s'est fait assez spontanément. Quelques temps plus tard, j'ai juste eu à appeler Prinzly pour lui dire : "Ton track a été choisi par Fred, et en plus c'est Diddy qui pose le refrain".

A : Ça t'a fait quel effet Prinzly ?

P : [D'un ton assez modeste] C'était génial ! J'ai pété les plombs.

Am : Putain les jeunes sont vite blasés ! [rires]

P : Non j'étais super fier, parce que du coup j'ai été le premier belge et un des premiers européens à avoir une prod sur laquelle Diddy pose.

A : Surtout que je l'ai pas trouvé évidente pour un américain, parce qu'elle m'a fait penser à de la musique électronique du nord de l'Europe.

P : Oui, c'est ce qu'on m'a dit et que j'ai beaucoup lu. Ce qui fait que beaucoup m'ont dit qu'elle était originale, qu'elle était un peu spéciale, que ce n'était pas un truc qu'ils entendaient tous les jours.

Oz : C'est vrai que la prod sort du lot. Le challenge, c'était ça. On s'est dit que ça ne servait à rien d'aller chez les cainris et de leur proposer quelque chose qu'ils entendent déjà. Et d'ailleurs pour le remix avec Meek Mill et Cory Gunz, on a laissé à Prinzly l'opportunité de se parfaire suite à la première version, ce qui est super difficile.

Am : Au départ, ils voulaient faire le remix sur la même prod, mais on s'est dit que c'était ridicule. Surtout que c'est ce qui s'était passé sur "So Crazy" et "Too Fat", et on a lu beaucoup de commentaires où les gens trouvaient ça ennuyeux. On fait du son, c'est notre job, autant faire un vrai remix.

Oz : L'ironie c'est que les derniers à avoir découvert le remix, c'est Meek Mill et Cory Gunz, puisqu'ils avaient posé à la base sur l'instru original. Moi, ce qui m'a le plus surpris, c'est la vitesse à laquelle le remix à tourner à la radio et sur le net aux States.

A : Ça vous a ouvert de nouvelles portes aux Etats-Unis ?

Am : Notre nom commence à tourner. C'était le but quelque part : on a travaillé avec un peu tout le monde en France, on a fait le tour. Aux Etats-Unis, on a voulu tenter les gros poissons, c'était vers 2005... On s'est rendu compte que c'était pas si facile que ça. Donc on s'est dit autant misé sur des mecs qui ne sont pas encore très connus.

Oz : Les producteurs européens commencent à percer doucement aux Etats-Unis. Je connais un autre producteur belge qui a posé une prod sur une mixtape de Wiz Khalifa par exemple. Le truc, c'est que nous, ce qu'on propose aux cainris est différent de ce qu'on propose en France.

Am : Je ne vois pas qui aurait pu prendre ces deux prods pour Fred en France.

One : Ça aurait pu, mais seulement une fois qu'un cainri l'aurait fait.

Oz : Il faut un peu se formater au marché français. A un moment on se disait : "On va faire évoluer le truc". On a eu des gros débats avec des artistes, "Non il faut essayer de faire ça, ça …" Mais à la fin on s'est dit que c'était peine perdue. En France, il faut donner aux gens ce qu'ils ont envie d'entendre.

One : Ça fait aussi partie de la culture du pays. En Belgique, on est très inspirés par les anglo-saxons. On n'a jamais écouté du Brassens ou des trucs comme ça. Il n'y a pas de musique belge comme il y a de la musique française. Il n'y a pas un mouvement musical belge comme en France, comme il y a de la pop française.

Oz : C'est vrai. Chez nous, il y a peu de développement d'artistes ou d'un genre, on est plus dans un système de distribution, entre l'Angleterre, les Pays-Bas, la France…

Am : Depuis un ou deux ans, on commence vraiment à apprécier ce qu'on fait en France. Les artistes avec qui on bosse maintenant sont beaucoup plus ouverts.

One : Ils sont arrivés à une certaine maturité artistique.

Am : Quand t'entends "Garcimore" de Booba, ça m'éclate, quand t'entends "Fouiny Gamos" de La Fouine, c'est cainri à mort. Les mecs ont compris. La Fouine a compris notre délire et s'est dit : "Allez, on y va". C'est pour ça qu'on a fait neuf prods dans son album aussi. Le mec a compris.

Oz : Ça a un peu changé la donne. Quand t'entends le "Thug Life" de Kery James qu'a produit One Shot, et qui a un peu relancé la carrière de Kery James, c'est pas peu de le dire quoi [rires].

Am : T'as réussi à la placer celle-là [rires].

1 | 2 | 3 | 4 | 5 |