Interview Street Fabulous

30/11/2011 | Propos recueillis par Raphaël

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Sefyu – "En Noir Et Blanc" (Qui Suis-Je ?, 2006)

Am : Très bon morceau, le beat était fulgurant [sourire]. Mais c'est compliqué pour nous d'en parler, puisqu'il a été fait par un ancien membre de Street Fab' qui ne fait plus partie du groupe aujourd'hui.

A : Vous êtes surtout connus pour vos compositions, assez peu pour être des gros sampleurs. Ça doit être une de vos rares prods avec un sample aussi flagrant. Vous vous positionnez comment par rapport au sampling ?

Am : A l'époque, on samplait beaucoup, surtout moi, je ne faisais que ça. Ce qui fait que je lui ai donné l'envie [désignant Oz]. Je lui filais les samples déjà découpés ! [rires] Mais au fur et à mesure, on nous a bien fait comprendre que ça coutait cher !

Oz : Parfois, dès qu'on commençait à bosser avec un artiste, la maison de disque nous disait : "Pas de samples !"

Am : Quand tu commençais à bosser un sample et qu'au final on te disait que le compositeur d'origine voulait septante [soixante-dix en Belgique, ndlr] pour-cent du bordel, plus de la thune, tu te dis que ça ne vaut pas le coup.

One : Même moi, artistiquement, quand je bosse à partir d'un sample, j'ai l'impression d'être cloisonné... J'arrive plus à respirer ! [rires]

Oz : Après, c'est vrai qu'il nous est arrivé de bosser sur des samples, mais en passant par un vrai travail de décorticage quoi. De transformer le sample de telle manière à ne plus savoir d'où ça vient, en créant une nouvelle mélodie. Donc, plus rien à déclarer.

Am : Dans l'album Dans Ma Bulle de Diam's, on avait fait deux sons : "Big Up", et "Me Revoilà". On a eu un problème avec "Me Revoilà", parce qu'il y avait un sample : "L'été Sera Chaud" de Eric Charden. Au dernier moment, quand l'album devait être bouclé, l'équipe de réalisation de l'album de Diam's a du rejouer tout le sample. Ce que tu entends sur l'album, c'est rejoué. Je crois que l'interprète original demandait l'intégralité du bordel. Je n'ai du écouter qu'une fois cette version rejouée, et c'était médiocre. Ça avait perdu tout son charme.

Mac Tyer – "So" (Le Général, 2006)

Oz : C'est moi ça. Ce son était un des premiers un peu trap music qu'on a fait. La personne qui m'a vraiment influencé de ce côté là c'est One Shot. A force d'écouter des trucs avec lui, et même de faire quelques prods ensemble...

One : Comme "Ne Me Parle Pas de Rue" [De Mac Tyer, avec Booba en featuring, ndlr] par exemple.

Oz : Voilà. C'était l'époque où Young Jeezy cartonnait vraiment, et je commençais à bien accrocher à ces ambiances là. Et donc un jour j'ai commencé à jouer la mélodie [One Shot la fredonne], et taper ce délire. Mais encore une fois, super déçu du mix dans l'album, parce que l'instru original qu'on a fait sonne dix fois mieux qu'elle sort sur l'album. La performance de So est bonne, le refrain est bien... D'ailleurs il est parti d'une idée à moi, j'avais fredonné quelque chose pour le refrain, un gimmick. Il a pris le risque de faire ce morceau là. Je pense que c'était juste trop tôt.

One : Je pense que Mac Tyer n'était peut-être pas la bonne personne pour faire un morceau comme ça. Pour les gens, Mac Tyer, c'est Tandem.

Oz : Le choc entre ce son et ce qu'il faisait avec Tandem était trop grand.

One : Tandem, à cette époque, ils cartonnaient tellement, avec "93 Hardcore" et tout ce délire, que les gens attendaient de So un album de Tandem. Il s'est essayé trop vite à un autre style.

Am : Personnellement, j'ai trouvé que c'était un album mortel [Prinzly approuve]. Oser venir avec ce délire là, respect.

One : Ouais, carrément. Ça a pêché peut-être sur le choix des singles je pense. Après "9.3. Tu Peux Pas Teste" et "So", j'aurais remis une douille à la place de "Petit Frère, Petite Soeur".

A : Pour revenir sur ce que disais Oz concernant le refrain, ça vous arrive souvent de guider un artiste sur la manière d'aborder un instru, de poser un refrain ?

Am : Ça dépend de l'artiste. Dès fois tu viens avec un refrain, et les mecs n'en veulent pas, ils veulent que ça soit leur propre idée.

Oz : Avec Dontcha, on a beaucoup travaillé comme ça par exemple. Je venais avec des refrains, et on en discutait beaucoup.

One : C'est une grosse différence entre les cainris et nous. Les cainris bossent beaucoup avec les producteurs sur ces choses là, comme ils ont conçu le beat, ils savent quelle direction prendre.

Booba – "Garcimore" (Autopsie 2, 2006)

Tous : Olala !

P : C'est un classique celle-là !

One : C'est la première fois qu'on se retrouvait en studio avec Booba. On est descendu en France avec Oz, il était en train de mixer Autopsie 2. La tape était finie. On est arrivé à 23 heures, Booba était assis dans un coin, de l'autre côté il y avait la clique, Mala, Animalsons, tout ça. Booba, super poli, nous dit "Allez-y, asseyez-vous là". On s’assoit avec Oz, on ouvre son Mac et commence à préparer une liste d'instrus à graver. Oz, qui kiffait grave "Garcimore", me dit : "Celle-là, on la met en premier".
Booba nous dit alors qu'ils sont en train de finir le mixage d'Autopsie 2, et que le lendemain ça part au mastering. Là je me dis : "Putain, on a tapé 300 kilomètres, à une heure près c'est niqué, faudra attendre le prochain album, et peut-être que d'ici là il changera d'avis". Peu après, il nous demande : "Vous avez fini de graver le CD ?". Oz s’assoit à la console avec lui... Je m'en rappellerai toujours : Oz était assis sur la droite, Booba au milieu, et moi j'étais à gauche debout. Booba prend la télécommande, appuie sur play... Les violons commencent, et quand la grosse nappe de synthé part, il se lève, bondit de sa chaise qui vole à l'autre bout de la pièce, tous les autres arrêtent de parler. Il dit : "Qui a fait ça ?". Moi j'étais devant lui, tout gêné : "Ba heu c'est moi". Il fait : Putain, mais c'est moi ça ! [rires]. "C'est moi !", il me dit. Il devenait fou. Il se met à zapper les autres sons. Il kiffe d'autres beats, mais revient à chaque fois sur "Garcimore".

Oz : Pour l'anecdote, on a placé "Game Over" ce même soir.

One : Finalement, on chille bien deux ou trois heures au studio. On dit à Kop : "Bon, on va y aller". Il nous répond : "Vous allez à l’hôtel ?" "Non non, on retourne en Belgique." "Quoi, vous êtes venus jusqu'ici pour juste me faire écouter un son ?" On part donc, et le temps qu'on fasse le voyage, au moment où Oz arrive devant chez moi, il reçoit un message de Kop [surnom de Booba, ndlr] lui disant que "Garcimore" est plié et se trouvera sur Autopsie 2. C'était mortel : on était sur le premier morceau de la tape, qui était en plus le premier extrait, livré avec l'instru.

Am : Et ensuite il s'est retrouvé sur l'album 0.9.

One : D'ailleurs, c'était une surprise pour moi, parce que je kiffe cet instru, mais pour moi, il n'a rien d'exceptionnel. J'étais vraiment surpris du retour des gens dessus.

P : Moi, j'avais toujours fait des prods de cet esprit, trap, et la première fois que je l'ai entendu, j'étais super content, je me suis dit : "Ça y est, quelqu'un d'autre le fait". J'avais 17 ou 18 ans, je n'étais pas encore officiellement dans le son, je me sentais moins seul [sourire].

One : Le problème des producteurs en France c'est qu'ils n'osent pas. Ils attendent qu'un ait le courage de faire quelque chose de nouveau pour se lâcher. Aujourd'hui, ça fait du bien de voir La Fouine s'éclater avec Gun Roulette et Hall F.

Am : Oui mais à l'époque, peu de personnes écoutaient du Young Jeezy comme aujourd'hui.

One : Moi j'ai connu Cash Money quand ils produisaient des mixtapes, Master P... J'étais toujours été dans cette musique de fou là, du sud. Je me souviens que je proposais des prods de ce style à des français, bien avant "Garcimore", et les mecs me disaient : "Non, ça fait trop cainri". On ne comprenait pas : Ça veut dire quoi trop cainri ? C'est du rap mec ! En tant que belge, je n'ai jamais compris !

Am : Et c'est marrant maintenant, ils veulent tous du Lex Luger ! Mais ils savent pas rapper comme Waka Flocka [rires].

One : Le nombre de fois où des mecs sont venus me voir en me disant : "J'veux un son à la 2Pac." "Ok, sort moi un flow à la Biggie [rires]". Si tu viens chez moi, c'est pour avoir un son à moi, pas quelque chose sur commande. Tu vas pas à Mc Do demander un Fish comme au Quick ! Si tu vas chez Hall F ou chez Kilomaître, c'est parce que tu cherches leur couleur.

Oz : Tu vas pas chez Kilomaître non plus pour demander un son à la Street Fab [rires].

Am : Garde la celle-là pour ton interview [rires].

Booba – "Pourvu Qu'elles M'aiment" (0.9, 2008)

Oz : Ça c'est une histoire de ouf !

P : Personne n'aurait eu les couilles de proposer ça à Booba !

Oz : C'était pour 0.9. Pour l'album, on avait déjà quatre prods. Je comptais partir à Miami, Booba s'était déjà installé là-bas à ce moment là. Il m'a dit qu'il comptait tout finaliser là-bas. D'ailleurs, c'est moi qui l'ai mis en contact avec la personne qui a mixé son album, Jimmy Douglas, un ingénieur du son de renom aux Etats-Unis. Donc je l'ai rejoint là-bas, on a chillé, on a bu des verres, on a été faire du sport sur la plage, pépère [sourire]. Un jour on est en bagnole, il me demande : "T'as du son, t'as des trucs à me faire écouter ?" Pour moi, l'album est fini. Donc je mets un CD d'instrus, il écoute, un, deux tracks, "Ça j'aime bien, ça aussi"... Et on tombe sur cette prod là. Il me dit : "Je l'aime bien celle-là !" Mais pour moi, je pense qu'il dit ça comme ça, pour quelqu'un d'autre. Je lui réponds qu'elle est libre, il n'a qu'à garder le CD et écouter ça à son aise. Et là il me répond : "Non, mais c'est pour moi !" [rires]. "Comment ça c'est pour toi ?" "J'kiffe, je crois que je vais tenter un truc dessus". Je lui dis : "Ok, ça m'étonne, mais je suis curieux de voir ce que tu vas faire avec".
C'est marrant parce que ça s'est vraiment passé comme pour Aziz [One Shot, ndlr] pour "Garcimore" : Booba est un artiste qui écrit vraiment sur le feeling du moment. Il faut vraiment que ça lui parle. Mais dès qu'il est motivé, c'est très rapide. Il me dépose à l'hôtel, je dors, et à 5 heures du matin mon téléphone vibre. Il m'envoie un message me disant : "Ça y est mec, j'ai fini." "T'as fini quoi ?" "Le morceau que je t'ai piqué dans la bagnole !" "Sérieux ?" "Ouais, là j'suis en train de chercher le refrain." Une heure après, mon téléphone revibre : "Ça y est, j'ai trouvé le refrain." "Vraiment ?" "Ouais, j'ai été aux chiottes pisser un coup et le refrain m'est venu" [rire général]. J'étais mort de rire en lisant ça, je me suis dit "Putain, c'est un tueur." Le lendemain, on booke un studio, toujours à Miami, et on boucle le morceau, le dernier pour l'album. J'ai fait 10.000 km pour placer la dernière prod pour l'album [rires].
One : L'album 0.9 a beaucoup été critiqué, mais – et c'est pas parce qu'on a le plus de prods dessus hein [sourire] – pour moi, c'est un de mes albums préférés de Booba, dans la sonorité, la diversité du son. Il y a des prods de Therapy, "0.9", tout ça, c'est ouf. "Izi Monnaie", c'est une pluie de punchlines !

Am : C'est un de mes morceaux préférés de Booba.

One : Pour moi l'erreur était dans le choix des singles. Je pense qu'il aurait dû sortir "Game Over" ou "Izi Monnaie" en premier, parce qu'on est en France. Il faut calmer les gens, leur donner des coups. Après ça, il aurait pu se permettre n'importe quel autre single. Venir avec "Illégal", comme ça, avec "J'me lave la bite à l'eau bénite" tout ça, les gens n'étaient pas prêts. L'album a vendu quand-même après, mais ça n'a pas été un succès immédiat.

Oz : Le truc, c'est qu'on est passé à côté d'un clip pour "R.A.S." ou "Pourvu Qu'elles M'aiment".

One : J'aurais kiffé voir un clip de "Pourvu Qu'elles M'aiment".

Oz : Son premier concert pour 0.9 c'était au Canada. Sa manager m'avait appelé, elle s'occupe aussi de nous, elle m'a juste dit : "Écoute". J'entendais toute la salle, que des voix de meufs chanter "Pourvu Qu'elles M'aiment".

One : C'est un hit en puissance. Ça aurait même pu passer sur NRJ je pense.

Oz : Quand je l'ai composé, je me suis beaucoup inspiré de l'univers d'Indochine. Pour te dire, même quand il a fait le refrain, je me suis dit qu'il fallait essayer d'avoir le chanteur d'Indochine [Nicolas Sirkis, ndlr]. Bon, bien sûr c'était trop compliqué comme délire, mais l'inspiration vient de là.

Am : Beaucoup nous ont dit : "C'est un sample ? C'est Mylène Farmer ?"

A : Booba a l'air plutôt chaud pour tenter un truc pop quand-même. L'année dernière, il nous disait qu'il se verrait bien faire un featuring avec Superbus.

Oz : C'est marrant, j'ai eu l'opportunité de rentrer en contact avec Jennifer, la chanteuse du groupe. On a pu avoir des a capellas du groupe pour faire des remixes. Si tu me demandes mon avis, ça n'engage que moi, je trouvais le résultat mortel. Elle n'a pas aimé, c'est les goûts et les couleurs... Tant pis !

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