Interview Sefyu

15/10/2011 | Propos recueillis par Nicobbl avec JB | Photos : Jérôme Bourgeois

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A : Les titres de tes albums sont tous inspirés de répliques de New-Jack City. C’est un film qui t’a particulièrement marqué ?

S : [Grand sourire] Bien sûr, ce film, il m’a carrément traumatisé. L’histoire relate exactement le contexte dans lequel on pouvait être à l’époque. On était en quête de réussite, d’argent, en famille nombreuse, avec des petits frères qui nous regardaient et nous considéraient comme des références. Sans s’en rendre compte, il pouvait nous arriver de dévier et, du coup, de les emmener dans nos défauts et dans des situations compliquées. New-Jack City, c’est G-Money qui idolâtre son frère Nino Brown. En même temps, ils n’ont aucune autre attache qu’eux deux. Les deux essaient d’évoluer et Nino voit la montée de son frère comme une concurrence, et il attend la moindre erreur pour l’exécuter.

Je me suis dit que notre situation, même si elle n’était pas aussi dramatique, était relativement similaire. "Suis-je le gardien de mon frère ? Oui, je le suis" c’était aussi la formule qui leur permettait de se rassurer et de se retrouver. À la fin, au moment de l’exécuter, Nino lui demande : "suis-je le gardien de mon frère ?" C’était aussi une façon de lui dire qu’il faisait une connerie. Il lui répond en lui disant "oui, je le suis". Et il l’élimine. Le paradoxe il est bien là.

J’ai poussé un peu la réflexion à partir de là, et je me suis dit que la question qu’il aurait fallu se poser, c’était plutôt "Qui suis-je ?". Pour se remettre en question avant de faire ce genre de conneries. Se poser la question sur nos origines et notre parcours c’est se demander quelles sont tes valeurs et tes motivations. J’ai aussi essayé de m’aguerrir à travers des débats, des rencontres. Tout ça m’a permis d’avoir une vision sur les leaders d’opinion, l’influence des textes et de l’image. Avoir différentes visions, ça m’a aussi permis de comprendre l’impact que pouvaient avoir certains artistes sur le public. 

"Oui, je le suis" c’est l’affirmation de l’identité. Aujourd’hui, les jeunes originaires de certains pays ont tendance à rejeter leur identité française. Ils se rallient à leurs pays d’origine et rejettent leur citoyenneté et leurs droits. "Oui, je le suis" c’est une façon d’affirmer qui on peut vraiment être. On ne devrait pas avoir de complexes à avoir une carte d’identité française et la citoyenneté qui va avec. J’aime faire passer ce type de messages aux jeunes et ça me semble important. Il y a des lacunes et des problèmes mais il ne faut jamais rejeter qui on est véritablement. Cette double-culture elle t’apporte beaucoup, c’est une vraie richesse à conserver.

"Aujourd’hui, on communautarise des genres et on en popularise d’autres"

A : La notion d’identité est un élément fort dans toute ta discographie. En parallèle, tu as vécu des évènements marquants, et parfois une exposition au grand public, comme lors des victoires de la musique. Remporter Les victoires de la musique, ça t’a ouvert des portes ? Est-ce que ça t’a aussi mis une certaine forme de pression supplémentaire ?

S : Aucune pression, non. La pression, c’est autre chose. Et je n’ai même pas atteint le quart de mes objectifs. La victoire de la musique c’était juste une étape.

A : Quels sont tes objectifs alors ?

S : Je veux développer l’entertainment, l’artistique, le merchandising. Je considère que les artistes sont comme des multinationales. Ils peuvent se mettre au même niveau que des footballeurs de renommée.  Et pour certains d’entre eux, ils sont encore plus célèbres. Aujourd’hui, les joueurs de foot sont des holdings à eux tout seuls.

À mes yeux, un artiste doit aussi pouvoir remplir des stades, faire des tournées, et garder une identité artistique. Les médias doivent comprendre que certains artistes peuvent toucher un public plus large qu’ils ne pensent. Ils doivent faire avec nous. Parler de variété c’est parler de diversité, de genres différents. Pourtant quand on regarde ce qui compose la variété, on va distinguer deux-trois genres qui se battent en duel. Aujourd’hui, on communautarise des genres et on en popularise d’autres. C’est fait selon l’envie des médias mais pas selon l’envie du public. Il y a un paradoxe entre ce que mettent en avant les programmateurs et ce que le public peut demander. Mon combat il est aussi là.

A : Ce que tu décris rappelle l’émission spéciale de Taratata autour du rap. Pourquoi faut-il faire une émission unique autour du rap, et non l’intégrer régulièrement sur des plateaux musicalement éclectiques ?

S : C’est exactement la question que je me peux poser. J’avais été chez France Inter peu après Les victoires de la musique. C’était dans l’émission de Stéphane Bern. Le mec, je ne le rencontre pas, il ne me dit même pas bonjour. Je me demande souvent qui sont les autres invités des émissions où je peux me rendre. Ça permet parfois de comprendre de quelle manière l’émission a été pensée. L’autre invité c’était Oumou Sangaré, une grande artiste africaine que j’aime beaucoup. [Silence]. Nous rassembler comme ça, ça m’a amené à penser qu’ils considéraient que le rap c’est un peu comme la musique africaine : ça représente l’Afrique. Je ne suis pas contre ça, mais l’intention prise pour monter ce plateau était trop machiavélique. Il n’y avait aucune envie de confronter les genres, d’apporter un peu de diversité.

Ceux qui divisent, ce ne sont pas les artistes. Je ne taperai jamais sur la pop, le rock ou la variété.  J’ai rencontré les BB Brunes, on se dit bonjour, on se parle. C’est la même chose avec William Baldé ou Pep’s. Pep’s est déjà venu ici [NDLR : l’interview a lieu au studio G8] on a écouté nos morceaux respectifs. On est des êtres humains, on se rencontre, on discute de beaucoup de trucs, on a même des idées en commun.

Aujourd’hui, on devrait essayer de sortir tout ça. Pour se faire, il faut assumer le patrimoine musical français. Avec tout ce qui le compose, la pop, la variété, le rock mais aussi le hip-hop. En France, tu as l’impression que le rap est représentatif des émeutes de 2005. Il représente uniquement la banlieue. Même si c’est vrai qu’il y a des jeunes qui se laissent aller et font des conneries – comme partout – ça me semble important de donner d’autres connotations au rap. Même à l’époque des Brassens, les artistes étaient très contestataires. "Gare au gorille" ça ne fait pas écho aux gorilles des zoos. Ce sont les gorilles qui viennent te casser les couilles dans la rue, te font des contrôles incessants.

A : Parmi les rencontres fortes, on a l’impression qu’il y a eu un gros feeling avec Tricky.

S : Je connaissais déjà bien Tricky avant de le rencontrer. Je le connaissais via Massive Attack mais aussi par le cinéma, j’avais vu Le cinquième élément. C’est un très grand artiste. Quelqu’un qui peut passer du trip-hop, au hip-hop, puis au rock ou au trash. Il a toutes ces cultures, il n’a aucun frein. Cette rencontre, elle m’a marquée et on a gardé un bon feeling. Quand il passe par Paris, on se voit. On a même fait un morceau ensemble, il ne l’a jamais sorti mais il doit l’avoir. C’est un truc qu’on a fait de façon très improvisée, et le morceau il est propre.

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