Interview Klub des Loosers

De "Baise les gens" à Vive la vie, du début des années 2000 à aujourd’hui, du Klub des 7 à ses projets annexes, le Klub des Loosers revient sur dix années de rap. Toujours masqué et marqué par un parcours semé d’embûches, Fuzati reste un personnage singulier, tranché et tranchant. Son retour promet.

29/09/2011 | Propos recueillis par Nicobbl avec JB et Kiko | Photos : Jérôme Bourgeois

Interview : Klub des Loosers

Abcdr Du Son : On ne pensait pas que tu ferais l'interview avec le masque. Apparaître masqué c'est devenu une forme de rituel ?

Fuzati : Sans le masque, ce n'est pas Fuzati.

A : Tu considères Fuzati comme un personnage ? Ou simplement c'est toi, avec un masque blanc ?

F : J'ai écrit Vive la vie j'avais 22, 23 ans. Quand il est sorti j'en avais 25. Je considère que quand tu écris, tu as forcément un certain recul. Et ce même si ce que j'ai écrit pouvait être autobiographique. Tu es toujours plus ou moins un personnage. Plus le temps avance, et plus Fuzati devient un personnage. Même si ce personnage reste assez proche de ce que je suis.

A : Vive la vie est sorti en 2004, soit il y a sept ans. Quand tu le réécoutes aujourd'hui, tu réussis à prendre de la distance dessus ?

F : Quand tu écris, tu as toujours une distance. C'est un album assez suicidaire et quand je l'ai écrit je n'étais pas très loin du suicide. Après, quand tu as fait 150 dates, que tu as mixé l'album, tu as tellement vécu avec les morceaux que tu ne les entends plus.

"On avait vu tous ces mecs qu’on avait adulés vendre leur cul. Du coup, je n’avais pas de problème à me moquer un peu du rap et à prendre mes distances."

A : On se posait pas mal de questions sur la perception que les gens pouvaient avoir de ta musique. Notamment le fait qu'à une époque tu as été vu comme un rappeur drôle – comme une forme de parodie de l'image très axée sur la rue du rap – comment tu vivais ça ?

Detect : Il y a eu cette perception à l'époque de "La femme de fer" ou "Baise les gens". La sortie de Vive la vie a changé cette image d'autodérision.

F : Il y a forcément de l'humour dans ces morceaux. Après, il faut remettre les choses dans leur contexte. On a vraiment grandi dans le hip-hop, depuis 1989 pour ma part. Quand j'ai commencé à rapper, je dirais que ça n'était même pas du rap, plutôt du post-hip-hop. C'était de la musique de gens qui avaient grandi avec le hip-hop et avaient une vraie culture hip-hop mais le faisaient à leur manière.

Ce qu'ont fait des gens comme La Caution, James Delleck ou TTC, on ne fait pas du tout la même chose, mais on fait tous du post-hip-hop. Après j'ai joué avec ce décalage parce que je me sentais assez à l'aise avec ça. Pendant toutes ces années où on était à fond dans le rap, on allait à Châtelet, chez Sound Records, LTD, Tikaret, et le rap c'était vraiment un truc de re-noi. Tu allais acheter tes maxis, tu sentais que c'était tendu, qu'en tant que petit blanc t'avais pas grand chose à foutre ici. J'ai fait des soirées Cut Killer où on était les trois-quatre seuls blancs, c'était chaud. Au début des années 2000, quand on est arrivé, en étant blanc on devait toujours en faire deux fois plus. On me disait toujours "Tu rappes bien pour un babtou". Nous, on a vraiment fait le parcours hip-hop comme ça se faisait à l'époque, via des mixtapes. Tu devais aller au fin fond du 93 enregistrer une mixtape, poser un couplet.

En 2001-2002, on avait fait tout ce parcours-là. Du coup, je considère qu'on avait la légitimité pour prendre une certaine distance par rapport au hip-hop. En même temps, le milieu du hip-hop était parti complètement en couilles. Le morceau de Gab'1, "J't'emmerde", est sorti en 2003, et il marque la fin d'une époque. À un moment, tu avais Générations, Radikal, un certain mouvement hip-hop en France. Tout ça a complètement explosé avec Skyrock. Avec un peu de recul, quand tu vois la quantité de mecs qui ont vendu leur cul, tu te dis qu'ils sont très peu à être restés vrai, au sens où on l'entendait.

C'est aussi pour ça que lorsqu'on est arrivé, on était assez décomplexé. On avait vu tous ces mecs qu'on avait adulés vendre leur cul. Du coup, je n'avais pas de problème à me moquer un peu du rap et à prendre mes distances. C'était fait avec respect, c'était fait par des gens qui avaient une culture hip-hop solide. On n'était pas des Kamini.

A : Si Fuzati était noir, son rap serait-il perçu différemment ?

F : Difficile de te répondre. Il faut savoir que j'ai beaucoup accentué le trait sur Versailles. Par exemple, Anne-Charlotte j'aurais pu l'appeler Stéphanie. En sachant que j'assumais totalement le truc, en me décrivant plus bourgeois que je ne l'étais vraiment. Moi venant de Versailles, je passais pour le bourge, quoiqu'il se passe, donc autant jouer un peu avec ça. Mais des bourges tu en as plein dans le rap. Tu as des mecs mille fois plus bourgeois que moi et qui jouent même les caillera. Ce sont toujours des secrets de polichinelle. Tu as des mecs qui ont sorti leur maxi grâce à l'argent de papa.

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