Interview Alchemist & Just Blaze

21/07/2011 | Propos recueillis par Raphaël | English version

Suite de la page 2

Le sampling... ou presque.

A : Ces dernières années, il y a une grosse tendance à sampler du rock progressif, un genre que vous reprenez depuis longtemps. Est-ce que cette mode est due au fait qu'il est plus difficile de trouver des samples de soul jamais repris auparavant, contrairement au prog-rock ?

Alc : Je ne dirais pas ça.

Just : C'est pas la même chose. On sample des choses différentes selon note humeur. Et honnêtement, cinq producteurs peuvent sampler la même chose, et ça sera différent. [Montrant Alchemist] Nous l'avons fait plusieurs fois, et ça a été différent. Mes morceaux ne sonnent pas comme les siens, et vice versa. Je m'en fous si tu as samplé quelque chose que j'ai déjà samplé. Si ta boucle ou ton découpage ressemble à ce que j'ai fait, je dirais "yo, tu fais quoi là ?" , mais à part ça... C'est juste une question de ce qui sonne bien, peu importe que cela soit un morceau de prog-rock ou autre chose.

Alc : C'est comme aller à la pêche à différents points d'eau. N'importe où se trouve le poisson, si c'est le point soul, le point rock progressif, on est au-dessus à pêcher et à attraper du poisson. Ça n'a pas d'importance. Si tout le monde est au-dessus de celui-là, on va aller ailleurs.

Just : Ouais.

Alc : C'est des sources illimitées, tu sais. Just m'a fait écouté du gospel juste avant, et le truc défonce. [Just rit] C'est jamais fini. Des chansons de country, ou autre, ça n'a pas d'importance.

Just : Il y a des purs breaks de batterie dans la country !

A : Justement, vous disiez que vous avez des samples en commun…

Alc : [Ironique] Je ne sample pas pourtant. [Rire général]

A : Arrête, vous avez même samplé certains artistes tous les deux…

Alc : [Taquin] T'es un avocat ou quoi ?

Just : Tu vas un peu trop loin là !

Alc : Tu te souviens de l'interlude de DJ Premier ? C'est une de mes préférées [Celle à la fin de "Royalty" sur Moment of Truth de GangStarr, ndlr] . Il sort : "Vous êtes tous des balances !" . C'est une bonne interlude. On devrait la jouer maintenant ! [Rire général]

A : OK, on arrête la discussion sur les samples.

Alc : A moins que tu veuilles payer les frais de justice ! [Rires]

Just : J'ai déclaré beaucoup de samples, tu sais... Mais tout le monde ne le fait pas.

Alc : Le sampling est une zone floue, mal définie. Je vois ça comme ça : le hip-hop est hors-la-loi, le graffiti est renégat. Il y a une zone floue autour de de beaucoup de choses que nous faisons. Est-ce que ce que fait Space Invaders est légal ou illégal ?

Just : Techniquement, c'est illégal. Mais ça tourne au profit de la ville. Parce que la ville désigne ça comme leur appartenant. Du genre : "C'est Space Invaders, il prend nos immeubles et met ces trucs dessus" . Donc, techniquement, c'est illégal. Mais c'est de l'art.

Alc : Voilà la zone floue. C'est la même chose avec les samples. La technique qu'on utilise, on doit se rappeler que c'est un truc de hors-la-loi. Je prends des risques à faire la musique que je fais parfois.

A : N'est-ce pas compliqué justement pour des producteurs comme vous aujourd'hui ?

Alc : Je m'en tape, je fais ce que j'aime. Il n'y a pas de règles, tu ne peux pas dire à Space Invaders de ne pas mettre ces choses où il veut. Mais en même temps, à cause de cette zone floue, je vais te semer, faire comme si j'allais à gauche et partir sur la droite. Je vais te dire des trucs qui vont te perturber, un peu comme un magicien, tu vois ? Je dois protéger cette zone floue. Donc je ne peux pas te dire comment je fais mon graffiti. Tu dois respecter ça.

Just : A cause de certains artistes de poids avec qui j'ai travaillé, des gens cherchaient à les poursuivre. Parce que n'importe qui aimerait poursuivre Jay-Z ou Mariah Carey. Je ne peux pas les exposer au danger [en ne déclarant pas mes samples], je n'ai pas le choix. Mais parfois quand tu peux prendre ce risque, des personnes te diront quand même "yo !" . En tant que rebelle, pour moi c'est stupide, j'ai découpé cette chanson en plein de morceaux, mais toi tu veux que je te donne de l'argent, pour quoi ? Je dois payer pour l'utilisation du master de ton morceau, celui que possède la maison de disque, mais je ne paierai pas le publishing. Parce que jusque là, je n'utilise pas réellement ta chanson, j'utilise des notes dans le désordre. Je n'utilise aucune parole, aucun arrangement musical, mais je sample d'un master que la maison de disque possède. Donc je dois leur filer ce qu'ils demandent, alors que je n'ai rien utiliser de leur composition originale. Mais quelqu'un va te répondre que sans la chanson, je n'aurais pas eu ces morceaux. C'est là où est la confusion.

Alc : Rien de neuf au final. Tous les sons là, personne ne possède rien, ou peut affirmer qu'il a créé ou possède quelque chose. Et parfois la raison principale, ce n'est même pas à cause de l'argent. Parce que parfois, ils ne te laisseront rien utiliser quoi qu'il arrive. A cause du contenu des paroles ou un autre facteur, quelqu'un va me dire que je ne peux pas m'exprimer librement. Parce que j'ai utilisé des passages réinterprétés de quelque part d'autre, je ne possède pas ça, mais toi non plus. Ça va au-delà de tout ça, personne ne possède quoi que ce soit. Quand tu vas mourir, tu vas prendre ça avec toi ? Tu ne le possèdes pas, moi non plus. En fait, je pense que c'est plus une histoire d'arrogance d'artiste. Donc j'emmerde ça, personne ne peut me dire ce que je peux faire ou pas. Je prends le risque : j'ai été poursuivi, parfois non. Je ne recommande pas ce que je fais, je te l'avoue. Je fais juste ce que je fais.

1 | 2 | 3 |