Interview Alchemist & Just Blaze

21/07/2011 | Propos recueillis par Raphaël | English version

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Cam'Ron

Alc: J'adore mater ses interviews. Les conneries qu'il peut sortir... [Sourire] Tout est génial chez ce type. Par contre, en studio, je peux pas te dire, parce que j'ai jamais été en studio avec lui. Just pourra sûrement t'en dire plus. J'ai juste envoyé ma prod' a Cam, et il l'a plié. Mais une chose est sure, Cam est l'une des quelques personnes qui seront toujours charismatiques. Pour moi, il ne peut rien rater.

Just : Comme l'a dit Al, c'est un comédien. Lui et moi avons eu des hauts et des bas dans notre relation au cours des années. Mais n'importe quelle personne avec qui tu as une longue relation, il y a toujours des hauts et des bas. C'est effectivement un vrai comédien, mais en studio, ce n'est pas dur de bosser avec lui. Il y a eu un moment où je pouvais lui jouer n'importe quoi, et il rappait dessus. J'avais juste à revenir plus tard et faire quelques arrangements. Faire des morceaux avec lui, c'était pas dur. Ses rimes étaient toujours bien placées, je n'avais pas à le diriger en studio, genre "Tu devrais changer cette rime" . Certains artistes, il faut les aiguiller pendant l'enregistrement, ligne après ligne. Pas lui. Mais il faut se souvenir que Cam a fait ça depuis longtemps. Children of the Corn, c'était au début des années 90. Son premier album [Confessions of Fire] n'est arrivé qu'en 1998, mais il rappait depuis bien des années avant. C'est un vétéran. Il n'a peut-être pas la même cote que certains de ses pairs au cours de sa carrière et de ces dernières années, mais il a une longévité. Une chose que ces pairs n'ont pas. C'est un peu comme ça dans le rap game : souvent, tu ne peux pas avoir à la fois longévité et grand succès commercial. Mais Cam a tenu un bon équilibre entre les deux depuis le début.

Cam'Ron - Wet Wipes (2006, prod. Alchemist)

The Diplomats - I Really Mean It (2003, prod. Just Blaze)

Saigon

Alc : Son album est dingue. Il a d'ailleurs toujours été. J'ai eu la chance de l'entendre tôt, je savais ce qu'ils préparaient.

Just : Alc a joué une grande part dans le fait que je me suis mis à bosser avec Sai. Grâce à des morceaux comme "Stocking Caps". C'est l'un des morceaux que j'ai entendu où je me suis dit "OK, j'aime bien ce mec" . Ce que j'ai vraiment apprécié était son oreille pour les beats. J'avais déjà entendu quatre ou cinq morceaux, je me disais "OK, pas mal" . Après j'ai entendu "Stocking Caps", et là je me suis dit : "Quiconque choisit des beats comme celui-là, je dois le trouver" . [S'adressant à Alc] Je te l'avais jamais dit, mais "Stocking Caps" a été la raison pour laquelle j'ai voulu bosser avec Sai, et t'ai dit "OK, présente-le moi".

Alc : Son album est vraiment énorme. Au moment où ils se sont mis à taffer dessus, il y avait une telle attente, un tel buzz... S'il était sorti à un meilleur moment, il aurait vraiment eu l'accueil qu'il méritait. Je pense que les personnes qui l'ont écouté le savent, ils sont rassasiés, ils ont eu leur dose, et ils en veulent plus. C'est une bonne chose, parce que ça prépare Sai pour l'avenir. Il a acquis de l'expérience.

Just : Il est enfin débarrassé de beaucoup de merdes liées à cette industrie, il a été dans tout ça depuis longtemps maintenant. Et honnêtement, après avoir été repoussé pendant six ans, parce que Atlantic l'a retenu si longtemps, il a fait un score plutôt bon. Il a du faire quelque chose comme 60 000... Et ce sur un label totalement indépendant, qui n'a jamais sorti un vrai album hip-hop avant. Pour lui, d'avoir réalisé ça, c'est ... Et il vend toujours, parce qu'il supporte son album en concert. C'est sûr, j'aurais préféré qu'il sorte en 2006, et vende probablement un demi million. Mais à l'époque actuelle, dans ce climat, avec la situation du business en ce moment, je ne suis pas déçu par ses résultats jusque-là, et je pense qu'il va continuer à vendre.

A : Tu parles de la relation de Sai avec son album, mais pas tellement de ton implication dans cet album. Pourtant, tu as donné beaucoup de toi même dans sa réalisation aussi.

Just : Pour moi, même si j'ai passé un maximum d'heures à travailler sur cet album, plus que quiconque, même plus que Saigon lui-même ou les ingés, à être vissé sur ma chaise et le construire de A à Z… Tu sais, certaines personnes voient ça comme : "C'est ton album autant que le sien" , et je le comprends. Mais de mon côté, je suis juste content qu'il ait enfin pu se faire une place, tu vois ce que je veux dire ? J'ai une bonne situation quoi qu'il arrive. Financièrement, du point de vue de mon statut ou autre chose, ça n'aurait rien changé pour moi si l'album n'était pas sorti, mais ça l'aurait desservi, ainsi que les fans, et la somme de travail qu'on a passé dessus. Je voulais qu'il soit capable de prospérer grâce à tout ça. A un certain point, mon attitude à l'égard d'Atlantic était "Je dois me tenir à l'écart de tout ça, parce que vous ne savez pas travailler cet album, vous faites vraiment n'importe quoi.". Mais ensuite j'ai réalisé que si je maintenais cette posture, ça l'aurait mis dans une mauvaise position, parce qu'il n'avait pas beaucoup de monde pour le soutenir. Donc pour moi, le but était plus de tout faire pour qu'il puisse raconter son histoire et sortir son album.
Évidemment, je savais à quel point cet album tuait, mais je m'y suis habitué à avoir écouté l'album vingt mille fois, sans exagérer. Donc c'était vraiment cool de voir 50.000 personnes qui ne l'avait jamais écouté avant se dire "Oh mon Dieu !". Ça te rappelle la qualité de ce projet. Je savais qu'il y aurait des moments qui bousillerait la tête des gens, comme certaines transitions on d'autres choses, mais d'avoir finalement les retours et les messages des gens c'est juste... ça valait le coup. Toutes ces disputes, ces cris, ces embrouilles, ces négociations, tous ces efforts, ça valait le coup en fin de compte, parce que quelqu'un a finalement lâché un vrai album hip-hop en 2011 qui a eu un peu de succès, et n'a pas eu à baisser son froc pour le faire. On n'a pas vendu 500.000 albums, mais pour moi ça n'a jamais vraiment été le but, ni le maitre-étalon pour juger de son succès. C'était plutôt : "Est-ce que les gens l'aiment ? Les jeunes ? Les plus vieux ? Est-ce qu'il est respecté par les bonnes personnes ?" . Et du moment qu'on avait ça, ça allait, parce que comme on l'a dit avant, tu peux miser sur la longévité ou sur le succès commercial. Et je pense que pour des gens comme moi, comme Sai, et même si je peux pas parler pour Alc je pense que ça le concerne aussi, du moment que tu arrives à maintenir un certain niveau de vie et vivre confortablement en faisant l'art que tu aimes, c'est ce qui compte vraiment. Je préfèrerais avoir ça que de vendre 5 millions de disques en une seul fois et n'être jamais plus capable de vendre de nouveau, de me produire sur scène, de n'avoir personne qui se soucie de moi, du genre : "Tu te retires vite fait maintenant que t'as cartonné avec un seul hit." Mais qu'est-ce que tu vas faire dans dix ans ? T'auras des thunes, et pour certaines personnes c'est une fin en soi. Mais personnellement, je préfère vivre en faisant ce que je fais et avoir le respect des gens.

Saigon - Stocking Caps (prod. Alchemist)

Saigon - The Greatest Story Ever Told (2005, prod. Just Blaze)

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