Interview Wendy Day

09/06/2011 | Propos recueillis par JB | English version

Suite de la page 4

A : Comment avez-vous rencontré 2Pac ?

W : Je l'ai rencontré quand il est allé en prison. Quand il était à New York, on racontait qu'il était tombé dans un piège aux Quad Studios [le 30 novembre 1994, 2Pac s’était fait tirer dessus aux Quad Studios, la veille du verdict de son procès pour agression sexuelle, NDLR]. Il racontait à la presse qu'on avait essayé de le tuer. Ça m'a rendue un peu nerveuse car j'en ai déduit qu'il était venu à New York seul, sans soutien dans la rue. J'avais et j'ai toujours des liens très forts avec la Nation Of Islam. Deux jours avant le jugement de Tupac, j'ai appelé Brother Arthur, l'un de mes amis qui était dans les Fruits of Islam. Je lui ai demandé s'ils pouvaient assurer sa sécurité avant qu'il retourne en Californie ou en prison. Tupac ne s'est jamais senti en sécurité mais il ne se sentait en sécurité nulle part, et les Fruits Of Islam l'ont très bien protégé. Je n'ai dit à personne que j'avais arrangé ça. C'était juste entre moi et le type des FOI.
Deux mois plus tard, j'ai reçu une lettre écrite par Tupac depuis sa prison, le Clinton Correctional Facility, au nord de New York. Il me remerciait pour ce que j'avais fait pour lui. J'étais surprise qu'il puisse être au courant. Il ne me connaissait pas, il ne savait même pas que je travaillais dans l'industrie musicale. Sur sa carte de remerciements, il a écrit "C'est beau qu'une personne respecte ma musique au point de faire une chose aussi gentille." Mais en vérité, pour moi, ça n'avait rien à voir avec la musique. Il s'agissait juste d'aider cet homme qui s'était retrouvé tel un poisson hors de l'eau. Je lui ai donc répondu, et pas très gentiment. "Tu l'as bien cherché", lui ai-je écrit. "A chaque fois que je te vois dans un club, tu es bruyant, tu es agressif... Tu es une honte pour le rap ! Tu tires sur des flics qui ne sont pas en service, tu te retrouves au tribunal toutes les 15 minutes et tu n'as probablement plus d'argent car tu dépenses tout en frais d'avocat." C'était un courrier très dur, j'étais en colère. Quand il l'a lu, ça a du le retourner, mais il m'a renvoyé la plus gentille des réponses [Rires]. "Tu as raison, je n'ai plus d'argent, je suis vraiment dans la merde. Je n'avais pas de casier avant mon premier album et me voilà en prison, à purger une peine pour un crime que je n'ai pas commis, et je ne sais pas quoi faire pour en sortir." Cette humilité m'a fait de la peine pour lui, et nous sommes devenus amis. On a correspondu par lettres, beaucoup. Quand il m'a annoncé son intention de signer chez Death Row, j'ai compris pourquoi. J'y étais opposée, mais j'ai compris qu'il se sentait en sécurité avec Suge Knight. Je lui ai donc précisé des points-clés à exiger dans le contrat. Je suis allé le voir, nous avons passé une journée à évoquer tous les petits "panneaux stop" à inclure dans le contrat pour lui éviter de se faire avoir. Un mois plus tôt, quand j'ai vu Suge provoquer Puffy aux Source Awards, j'ai compris qu'il envoyait un message à Tupac : "Regarde ! Tu peux signer chez nous, on te soutient." C'est probablement le coup d'échec le plus brillant que j'ai jamais vu dans cette industrie. Il paraît que ce soir-là fût le soir où Tupac a décidé de signer avec Death Row Records.

A : Ce coup d'échec aura été un bien mauvais coup pour Tupac, au final…

W : Oui, ça se révèlera une bien mauvaise décision. Mais ça s'est terminé comme beaucoup d'entre nous craignait que ça se termine.

A : Vous avez vu venir sa mort ?

W : Pas de cette manière là, mais oui. Je savais qu'il finirait par partir en guerre, peu importe contre qui, la côte est ou les gangs. Quand tu vis par l'épée, tu meurs par l'épée. Tupac a vécu sa "Thug Life". Il est mort comme il a vécu. Et il le savait – dans tout ce que je te raconte ici, il n'y a rien que je n'aie évoqué avec lui.

A : Ce qui me frappe dans votre biographie, c'est que vous évoquez des gens comme Tupac, C-Murder… Ça doit être dur pour vous de côtoyer des jeunes artistes talentueux qui finissent en prison ou morts. Comment vous le vivez ?

W : C'est très dur. J'ai une attraction naturelle pour les gangsters et je ne peux pas expliquer pourquoi. J'ai grandi à Philadelphie où la mafia italienne est très implantée. Petite, les histoires sur eux me fascinaient. J'adore des séries comme The Wire, American Gangsters ou Les Sopranos. Je ne peux pas l'expliquer d'une manière rationnelle. Par exemple, je suis vraiment calée sur les problèmes carcéraux. Chaque mois, j'écris et j'envoie des livres à 38 personnes qui sont incarcérées. Toutes sauf deux viennent de l'industrie musicale. Ils sont de mon monde mais quand même, ce n'est quand même pas commun d'avoir 38 amis en prison ! Pourtant je ne suis pas attirée par la violence, je suis même anti-violence. Je n'aime pas la confrontation. Donc ce n'est pas la négativité des gangsters qui m'attire, c'est cette passion et cette volonté d'être prêt à tout pour survivre. Peut-être que si je fais vingt ans de thérapie, j'en comprendrai l'origine mais là, tout de suite, je n'en sais rien.

A : Ça peut se comprendre. Moi-même, en temps que fan de gangsta rap et The Wire, j'ai parfois du mal à me l'expliquer aussi !

W : C'est bizarre hein ? Je vais te dire à quel moment j'ai réalisé comme c'était bizarre : tu connais Big Meech, de la Black Mafia Family ? Quand il était libre, je l'évitais comme la peste. S'il entrait dans un club, je sortais. Quand il venait à Memphis – j'habitais là-bas à sa grande époque – je quittais la ville [Rires]. Je fuyais cet homme car je savais que tôt ou tard, un membre de son équipe allait m'approcher pour que je m'occupe du contrat de Jeezy, qui était un artiste B.M.F. Moi, je ne voulais pas être près d'eux. Ils étaient trop clinquants, trop bruyants. Où qu'ils aillent, ils étaient si nombreux qu'il y avait toujours des embrouilles, des bagarres, des coups de feu… Beaucoup trop d'emmerdes. Et puis Meech a été condamné à 30 ans de prison et j'ai trouvé cette peine disproportionnée au regard des preuves et de son implication. Je ne dis pas qu'il est non-coupable. Je ne fais pas un jugement de valeur pour établir si Meech est un homme bon ou mauvais. Je fais le jugement d'un système qui le condamne à 30 ans de prison pendant qu'un violeur d'enfant sort au bout de deux ans et demi. Mon problème est là. J'ai commencé à lui écrire et nous sommes devenus très proches. Il est probablement la personne de qui je suis le plus proche en ce moment dans ma vie. Quand tu parles avec quelqu'un sans être parasité par l'extérieur, tu peux vraiment dire ce que tu ressens. Ce n'est pas comme si tu étais assis au bar à causer pendant qu'un cul se trémousse devant ton visage. Là, quand tu discutes, tu discutes vraiment. Quand je vais le voir, je peux passer six heures avec lui sans voir le temps passer.

A : Vous ressentez quoi quand vous entendez son nom à la radio, dans le morceau "B.M.F." de Rick Ross ?

W : J'ai détesté ce morceau. Lui l'a adoré. Il a adoré le fait que quelqu'un se souvienne de lui et cite son nom. C'est important pour lui. Moi, je suis à l'opposé. Je considère que les vrais mauvais garçons ne font pas de vague. Ça ne me faisait pas trop kiffer que Rick Ross, un ancien gardien de prison, utilise notre John Gotti à nous pour faire décoller sa carrière. Mais j'étais encore plus énervée qu'il utilise le nom de Larry Hoover. Larry Hoover n'a jamais été le genre à "claquer des thunes vite fait". Il est une icône à Chicago, et il est incarcéré dans l'un de nos Supermaxes [nom donné aux prisons de haute sécurité aux Etats-Unis, NDLR]. Voilà un homme qui a lancé un programme permettant aux gamins pauvres d'avoir un petit déjeuner avant d'aller à l'école. Ça, c'est Larry Hoover. Si tu veux faire un morceau sur lui, c'est ça que tu dois raconter. Ne dis pas qu'il faisait sauter le champagne en club, car il n'était pas ce type là. C'était un leader, pas un fêtard. Il ne vient pas d'une époque d'excès comme Meech. Ça m'a mise en colère que Rick Ross invente une image de Larry Hoover aussi opposée à ce qu'il représentait vraiment. Mais Meech adore le morceau, alors ça me va. Ça l'a rendu heureux, et ça faisait bien longtemps que je ne l'avais pas vu heureux.

"Larry Hoover était un leader, pas un fêtard. Ça m'a mise en colère que Rick Ross invente une image de Larry Hoover aussi opposée à ce qu'il était et ce qu'il représentait vraiment."

A : Quelle est la photo sur votre compte Twitter en ce moment ?

W : C'est Rick Ross et la maman de Big Meech, sur scène à Détroit.

A : Pourquoi cette image ?

W : La vraie raison, c'est que je suis entrain de négocier quelque chose pour Meech, et cette image me permet de m'en rappeler chaque jour. L'une des difficultés à travailler avec une personne emprisonnée, c'est que tu ne la vois pas. On ne te rappelle pas en permanence ce que tu es censée faire pour elle. Comme je fais quinze trucs à la fois, j'ai tendance à mettre ses trucs de côté. L'avoir en avatar Twitter, ça me rappelle de faire ce que je suis censée faire. Comme un post-it. C'est aussi simple que ça [Rires].

A : Cette chose que vous négociez pour lui, c'est une chose que vous pouvez évoquer dans cette interview ?

W : Non, je suis désolée.

A : OK. Quelle est la personne qui vous a le plus impressionnée dans le monde du disque ?

W : Tupac. Il était plusieurs personnalités en une seule personne. Le plus frappant chez Tupac, c'est qu'il était ce que nous sommes tous. J'ai différentes facettes. J'aime les gangsters mais je déteste la violence. Nous avons tous en nous des contradictions qui n'ont aucun sens mais qui sont là, c'est tout. Tupac, lui, montrait toutes ses contradictions. Il vivait sa vie très bruyamment, très publiquement. D'un côté, il avait des chansons comme "Brenda's got a Baby" et "Dear Mama". De l'autre côté, c'était "Hit em up". Il y avait donc, comme chez nous tous, ce paradoxe vivant à l'intérieur d'un homme. La seule différence, c'est que moi je ne suis pas célèbre. Tu ne verras jamais les opposés qui existent en moi. Ce sont des choses qu'on ne voit pas habituellement. A propos, le 2Pac qu'on voyait dans les médias, c'était exactement le vrai 2Pac. Il ne faisait pas le spectacle. Il était ce qu'on le voyait être.

A : Si vous deviez retenir un seul souvenir de votre parcours, quel serait-il ?

W : Juste un ? Alors je pense que ce serait quand David Banner vivait avec moi à New York. En 1999/2000, j'ai vécu dans un loft avec quatre DJ's qui faisaient de la house. C'était un loft géant où nous avions chacun une petite chambre. Comme tu le sais déjà, je ne suis pas très sociable. Je passais du temps dans ma chambre. Elle était petite, probablement quatre mètres sur cinq. Pourtant David a dormi sur mon sofa pendant six mois. Et pendant ces six mois, Ras Kass a dormi par terre pendant un mois. Il y a donc eu une période où j'avais David Banner et Ras Kass qui vivaient dans ma petite chambre, dans un loft rempli de DJ's à New York. Même si j'étais un peu crispée sur le moment, j'ai réalisé la valeur que ça avait. En dehors du fait que ça nous a beaucoup rapprochés, ça m'a prouvé que j'étais prête à tenir ma parole. Il y a beaucoup de gens qui disent qu'ils sont prêts à tout pour le hip-hop, mais ils ne mettent jamais leurs paroles à l'épreuve. Ils n'ont pas à abandonner des relations, des emplois, des modes de vie, des maisons, des biens pour le hip-hop. Moi, j'ai été mise à l'épreuve de toutes les manières imaginables. Et ce test-là était énorme pour moi car je devais sacrifier mon espace personnel. Je n'y étais pas obligée, mais j'ai choisi de le faire car Banner était sans domicile et il voulait faire son trou dans la communauté hip-hop. C'était un vrai défi pour lui car il ne faisait pas du rap à la new yorkaise. Il a donc noué contact avec des gens comme Noreaga, RZA, Dead Prez et Talib Kweli. Des gens avec qui ça ne collait pas forcément, à première vue. J'ai vu à quel point la vie à New York à fait changer son état d'esprit, mais c'était aussi le test ultime pour moi. Mon temps et mon espace personnel sont les deux choses auxquelles j'attache le plus d'importance. Et j'ai été prête à les sacrifier pour le rap.

Wendy Day sur Twitter

1 | 2 | 3 | 4 | 5 |