Interview Wendy Day

09/06/2011 | Propos recueillis par JB | English version

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A: Vous avez déjà été découragée de travailler dans ce milieu ?

W : Bien sûr, tous les jours. Je suis découragée chaque putain de journée de ma vie. Mais je persiste car ma mission est plus forte que mes humeurs. Ma mission est de changer cette industrie pour le mieux, afin que les artistes obtiennent une distribution de la richesse plus juste et plus équitable. C'est ça qui me fait aller de l'avant. Quand j'ai fait le deal Cash Money et qu'ils ont refusé de me payer, ça m'a vraiment niquée financièrement. Jusque là, je payais mes loyers à crédit sur ma carte bancaire. Je ne pouvais faire des concerts comme eux, ni vendre des disques. Pendant les neufs mois où j'ai travaillé pour eux, je n'ai pas gagné d'argent. En mars 1998, quand le contrat a été finalisé, qu'ils ont signé les papiers, livré les masters et qu'ils ont dit "On ne va pas payer Wendy", j'étais baisée ! Je n'avais ni boulot, ni revenus. Je suis retournée à Chicago pour faire un peu d'argent en bossant avec des artistes, mais j'ai été virée de mon domicile. J'ai perdu tout ce que j'avais en bossant avec Cash Money. Je n'ai pas la moindre image de moi enfant. On a mis toutes mes affaires devant la porte à Brooklyn. Ce n'est pas difficile d'imaginer ce qu'il s'est passé : quand je suis rentrée chez moi, tout avait disparu! [Rires]

A : Comment avez-vous fait pour rebondir ?

W : Il fallait que je rebondisse. Mon objectif était plus grand. Pour moi, la gloire de tout ça, c'est quand je me pose sur mon sofa, comme hier, que je vais sur Internet et que je lis un article de blog sur Odd Future. Ils ont un buzz énorme. Ils ont le même buzz qu'avait Cash Money à la fin des années 90. Je sais que tous les labels voulaient les signer. Hier, j'ai lu qu'ils ont signé un deal hybride où Sony allait investir sur eux, mais c'est un deal de distribution via Red. C'est exactement ce que j'ai prêché pendant vingt ans. Quand j'ai lu ça, j'ai pris quelques minutes de recul car j'ai réalisé que j'avais enfin obtenu ce que je voulais. J'ai vu un groupe signer un contrat intelligent et je n'ai pas eu besoin d'y contribuer.

A : C'est le seul contrat intelligent ? Il y a eu beaucoup de contrats signés récemment, de Jay Electronica à Drake, à Wiz Khalifa…

W : De mon point de vue, ce ne sont pas de bons contrats. Ces artistes laissent encore échapper leur vie et une grosse part de leur argent en une signature. Je vais prendre Wiz Khalifa en exemple : il y a une boîte de production impliquée, donc il y a un intermédiaire qui récupère une grosse part du gâteau. Ensuite, il a signé un contrat "360", c'est-à-dire qu'ils se gavent sur l'ensemble de ses sources de revenus. Non, je ne suis pas fière de Wiz Khalifa. En tant qu'artiste ? Bien sûr que oui, c'est un grand artiste. En tant que contrat ? Non. Il fait partie du problème. Il est exactement le problème. Il a voulu signer avec le plus offrant. Je ne méprise pas l’apport de ses producteurs. Ces gens ont apporté une contribution et ils vont être très bien récompensés. Mais c'est tout le problème de cette industrie : les investisseurs pensent que l'argent a plus de valeur que le talent. J'emmerde ça.

"Non, je ne suis pas fière de Wiz Khalifa. En tant qu'artiste ? Bien sûr que oui, c'est un grand artiste. En tant que contrat ? Non. Il fait partie du problème. Il est exactement le problème."

A : Hier, vous avez déclaré sur Twitter : "L'industrie du disque est une fosse à fric cruelle, un long couloir de plastique où les voleurs et les maquereaux sont en liberté, pendant que les hommes bons meurent comme des chiens… Et il y a aussi un aspect négatif." C'est aussi horrible que ça ?

W : Cette citation est un hommage à Hunter S. Thompson. Je n'ai pas précisé qu'il en était l'auteur hier car j'étais fatiguée au moment de poster [Rires]. Mais ça résume exactement ce que je pense de l'industrie du disque. C'est un horrible nid de serpents, mais je ne me verrais pas faire autre chose. C'est un tel bonheur et telle une malédiction à la fois ! Souvent, tu réalises ce qu'est vraiment la vie que tu mènes quand tu essaies d'expliquer ce que tu fais à tes parents. L'autre jour, j'ai essayé d'expliquer mon travail à ma mère, car elle n'y comprend rien [Rires] Elle essayait d'expliquer le métier de Wendy à une amie, j'étais assise près d'elle et c'était marrant de l'écouter : "Alors, Wendy négocie des contrats mais pas vraiment, il lui faut une marge de manœuvre et les contrats doivent être spéciaux, et elle ne fait pas seulement ça pour l'argent." En l'écoutant, j'ai réalisé que ça n'avait vraiment pas de sens. Alors j'ai dit "Voilà ce que je fais en vérité : vous vous rappelez ces jouets, quand vous étiez petites, ces clowns qu'on frappait mais qui se redressaient toujours ? Et bien c'est mon métier !" [Rires] Travailler dans l'industrie du disque, c'est comme être marié à quelqu'un qui ne t’aime pas en retour. Tout est tellement négatif que quand il y a une minuscule étincelle de positif, c'est le bonheur. C'est ce qui m'attire vraiment dans ce milieu. Tu te bats, encore et encore, et quand finalement tu décroches une petite victoire, c'est tellement bon que c’en est un million de fois meilleur que si tout s'était passé à merveille à chaque fois.

A : Comment se fait-il que l'argent vous intéresse aussi peu, alors que vous travaillez dans un milieu où l'argent est omniprésent ?

W : Quand j'ai quitté l'université, j'ai travaillé pour un magazine très célèbre, et j'ai gagné beaucoup d'argent très vite. Et ça ne m'a pas rendue heureuse. L’argent a fait ressortir des comportements dégueulasses chez les autres. Des gens m'approchaient pour ce qu'ils pouvaient obtenir de moi, pas pour ce que j'étais. Des rageux qui me connaissaient à peine m'insultaient car j'avais de l'argent et pas eux. Ça m'a beaucoup attristée car je suis d'un naturel généreux et je n'ai jamais été attachée à mon argent. Ça m'a forcé à devenir plus solitaire que je ne l'étais. Puisque l'argent rendait les gens médiocres à mon égard, j’ai décidé que je n'en voulais pas. Il y a des choses plus importantes que l'argent dans la vie. Heureusement que j'ai réalisé ça à l'âge de 30 ans. Attention, je ne dis pas que je veux être fauchée et crever la dalle. J'ai un bon train de vie, j'habite à Atlanta, près d'un lac. J'ai une maison de cinq chambres où je vis seule. Je ne suis pas dans le besoin mais mon objectif n'est pas d'amasser une richesse considérable. Et je ne vais surtout pas profiter d'un autre être humain pour financer mon mode de vie. Hors de question !

A : Que faites-vous aujourd'hui ?

W : Je monte des labels pour des artistes et je leur apprends comment sortir des disques. Je suis très pro-indépendants. Vers 2006, quand les deals 360 sont devenus la norme dans l'industrie du disque, j'ai arrêté de négocier avec les majors. Je ne crois pas en ces deals et je ne mettrai jamais un artiste dans un deal auquel je ne crois pas. Je me suis rendue compte qu'il était devenu plus facile de trouver des investisseurs que des contrats. J'ai déménagé à Atlanta en juillet 2006. La première chose que j'ai fait, c'est me rendre dans les bureaux de Young Jeezy pour les aider à sortir le groupe USDA. Je suis devenue très impliquée dans la communauté à Atlanta. Mon objectif, aujourd'hui, est d'aider les artistes à rester indépendants pour qu'ils puissent se tailler la part du lion. Je préfère voir un artiste gagner 8 dollars par CD en indépendant plutôt qu'il soit une superstar et ne gagne que 15 centimes par album en major.

A : C'est encore possible de faire carrière dans le rap ?

W : Absolument. Je prends en exemple ces artistes qui gagnent leur vie en indépendant, comme Odd Future et Techn9ne. Entre ses albums, ses tournées et son merchandising, TechN9ne est multimillionnaire, Il est très talentueux et il a un excellent sens des affaires. Il a compris très tôt que les majors n'étaient pas la bonne option, il a cru en son mouvement et l'a construit fan après fan. Avec les changements technologiques et la baisse des coûts, tu peux enregistrer un disque chez toi, l'uploader sur net et trouver des gens pour faire le visuel en un temps record. Ensuite tu peux faire ta promotion et construire un lien avec les fans en direct. Dans le monde d'aujourd'hui, la seule utilité d'une major, c'est d'apporter un savoir-faire – que je fournis – ou de l'argent – qu'un investisseur peut apporter. Ça ne veut pas dire que tout le monde a les qualités requises. Derrière chaque Jay-Z, il y a un Damon Dash. Est-ce que Jay-Z aurait pu devenir Jay-Z sans lui ? Absolument pas.

A : Jay-Z, justement, est à l'heure actuelle l'incarnation du succès hip-hop. Quel regard portez-vous sur lui ?

W : Je ne le considère pas comme l'incarnation du succès. Je le vois comme un artiste qui a eu l'opportunité de devenir indépendant et qui a décidé de ne pas le faire. Je ne dis pas qu'il a eu tort, il est simplement différent. Quand il est arrivé dans l'industrie, il a eu deux choix : prendre la voie de l'indépendance, qui n'avait pas de modèle établi à New York, ou prendre le chemin des labels. C'est ce que j'appelle la route des avances : on te donne de l'argent en amont, tu sors un album, et quand il te faut plus d'argent, tu viens négocier une nouvelle avance. C'est ça qui te fait vivre. Tout se joue sur la somme que tu décroches au départ. Il y a deux aspects à ce problème. Le premier est l'avarice : pour beaucoup de gens, c'est toujours plus facile de récupérer beaucoup d'argent d'un coup. Et puis la plupart des prestataires dans ce business veulent que l'artiste soit payé en amont, comme ça ils peuvent prendre un pourcentage. Si un avocat prend 5% sur le contrat de Jay-Z, mieux vaut qu'il fasse un contrat "advance" plutôt que l'inverse. Quand Reasonable Doubt est sorti chez Priority, Jay-Z s'est retrouvé à une intersection : devenir indépendant et faire 10 dollars par CD, ou signer chez un label comme Def Jam pour prendre un pourcentage en amont sur les ventes. Il a choisi la deuxième option – encore une fois, ce n'est ni un mal, ni un bien, c'est juste son choix. Ma perception des success stories dans le rap, elles concernent les gens qui ont pris l'autre voie. Pour moi, le succès se mesure par la propriété. Quand tu possèdes tes masters, ça veut dire que tes arrières arrières petits enfants les posséderont aussi. Pas Def Jam. Au final, les entreprises finissent toujours par faire faillite. Regarde la Motown. Ce n'est plus qu'un nom sur une porte.

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