Interview Wendy Day

09/06/2011 | Propos recueillis par JB | English version

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A : Aujourd'hui il est évident qu'Eminem est une superstar, mais à l'époque…

W : C'était évident aussi. Je l'ai rencontré devant l'Atheneum Hotel à Detroit. J'étais accompagné d'un rappeur de Chicago qui s'appelle Rhymefest. Il rappait dans un cercle avec Eminem. C'est lui qui m'a donné sa démo. Moi, j'avais la dalle. Je venais de parler pendant un séminaire, j'avais fait cinq heures de route en voiture le matin même, j'étais courbaturée de partout, je voulais juste aller manger un morceau. On est entrés dans la voiture et j'ai jeté la démo d'Eminem au pied du siège passager. Rhymefest m'a regardée et m'a dit "Alors ça c'est vraiment nul ! Tu es blanche, tu sais combien c'est dur. Ecoute au moins sa démo, ce gosse est trop fort." Je lui ai répondu "Oui, il est trop fort, j'ai entendu, mais c'est un rappeur blanc et aucun rappeur blanc ne peut réussir. On n'en est pas encore là." Fest était dégoûté. Pour l'apaiser, j'ai introduit la cassette d'Eminem dans l'autoradio. A la moitié du premier morceau, j'ai compris qu'il était une superstar en puissance. Il était tellement spécial… J'ai fait demi-tour sur l'autoroute, je suis allé à la rencontre d'Eminem et j'ai commencé à tout lui dire : "Voilà comment marchent les éditions, voilà comment marche l'industrie du disque…" [Rires] Ensuite, on est resté en contact. Quand je suis revenue à New York, Paul Rosenberg, qui était alors stagiaire dans un cabinat d'avocat, m'a contactée pour me dire qu'il était le manager d'Eminem. Il m'a demandé de l'aide. Paul était un type très gentil. Le genre de mec qui envoie des cartes de remerciements. Quand venait le temps pour Eminem de distribuer les disques d'or, j'étais toujours la première personne à en recevoir un exemplaire.

A : Vous êtes toujours en contact avec Eminem aujourd'hui ?

W : Non, plus du tout. Une fois que mon boulot est fait, je ne suis pas du genre à garder contact avec les artistes. Ce n'est pas de la froideur, c'est juste que je ne suis pas très sociable. Je suis au téléphone vingt heures par jour pour mon travail. La dernière chose que j'ai envie de faire à 3 heures du mat', c'est de passer un coup de fil à Eminem pour prendre des nouvelles. Je sais que c'est nul mais je ne suis pas ce genre de personne. Quand tu es une accro du travail, parfois tu ignores les plaisirs sociaux. Et moi, je les ai carrément ignorés. Je ne suis pas là pour me faire des amis. Je suis là pour changer le statu quo. Et je l'ai fait.

A : Eminem représente un peu le scenario idéal en termes de succès. Quel regard portez-vous sur son parcours ? Vous pensez qu'il est un homme heureux aujourd'hui ?

W : Je ne suis pas proche de lui, donc je ne peux pas dire s'il est heureux ou pas. Ce que je peux dire, c'est qu'après la sortie de son premier album, je l'ai vu au Lyricist Lounge. Je venais de négocier le contrat de Cash Money, donc j'étais très populaire dans la communauté musicale de New York [Rires]. Tout le monde croyait qu'avec moi, ils pourraient avoir un deal à la Cash Money. J'avais plein de gens autour de moi, Eminem aussi. Juste avant qu'il monte sur scène, je l'ai pris dans mes bras et je lui ai demandé "Est-ce que ça correspond à tout ce que tu imaginais ?" Il a rigolé et m'a répondu "Ça ne ressemble en RIEN à ce que j'imaginais. J'arrêterai après mon deuxième album." Je ne lui ai plus jamais parlé depuis. Il n'y a pas d'embrouille, juste que nous sommes dans des mondes très différents. J'étais très proche de Proof qui m'appelait régulièrement et on communiquait par son intermédiaire. Pour moi, il était évident qu'après chaque tournée, Eminem allait en cure de désintoxication. De l'extérieur, ça m'a frappé, il avait clairement un problème avec son cycle de sommeil. Mon hypothèse – et je le répète, je ne suis pas dans son camp – c'est qu'il utilisait des stimulants artificiels, à la fois pour rester éveillé et pour dormir. C'est quelque chose de très addictif. D'ailleurs, il y a énormément d'artistes qui font ça quand ils sont en tournée. A leur retour, ils s'envoient en cure à cause de ce qu'ils se sont infligés pendant les 45 ou 60 jours de tournée. C'est un rythme éreintant. Je me rappelle avoir demandé à Proof "Pourquoi Eminem n'arrête pas ses putains de tournée ? C'est bon, il a assez d'argent !" Eminem devait arrêter d'abuser son corps comme ça, c'est impossible pour lui de vivre heureux de cette façon. Proof m'a pris dans ses bras et m'a dit "J'arrête pas de lui dire ça à longueur de journée. Il croit qu'il doit continuer à tourner pour que tout le monde puisse manger grâce à lui." Je lui ai répondu "Ce n'est pas sa responsabilité. Va lui dire de faire autre chose pour faire de l'argent, d'aller faire un film, mais normalement il a déjà assez. Va dire aux branleurs qui l'entourent d'aller se trouver un job ! Le métier d'Eminem n'est pas de nourrir la Terre entière !"

"Je ne pense pas que les frères Williams soient de bons êtres humains. Ceci dit, ils sont de grands businessmen."

A : Comment s'est passé le contrat avec Cash Money ?

W : Ce fut mon plus gros contrat, et celui pour lequel je suis la plus connue. Ce n'était pas mon meilleur deal, mais ça a été le plus populaire. Il y avait tellement d'argent en jeu, les gens ont eu tendance à croire qu’argent égal réussite. Pas moi [Rires]. Pour moi, réussite égal opportunités. On a beaucoup parlé de moi dans la presse. Des magazines ont dit que c'était "le meilleur contrat de l'histoire de la black music." J'étais honorée. Je ne pensais pas que le deal serait aussi énorme.

A : Comment les avez-vous rencontrés ?

W : Quand j'ai rencontré l'équipe Cash Money, ils venaient de sortir 31 disques en six ans, ce qui est beaucoup pour un label indépendant. En les rencontrant, j'ai su qu'ils étaient spéciaux. C'était dingue que personne ne les aient encore signés. J'ai eu du mal à les trouver. Pendant le week-end du Mémorial, en 1997, je suis allée à la Nouvelle Orléans. J'ai traversé les quartiers pour trouver leur trace – pas la meilleure chose à faire pour une petite blanche comme moi. Impossible de les trouver. Je suis rentrée en août, juste avant mon anniversaire. Mon téléphone a sonné. C'était un promoteur de Houston appelé Lump. Il m'a dit "Wendy, c'est pas toi qui cherchais les Cash Money ? Je travaille avec les deux frères qui gèrent le label, tu veux leur parler ?" Je lui ai répondu "Tu plaisantes ? Bien sûr que je veux leur parler, passe-les moi !" Brian et Ronald ont donc décrit leur vision. Ils m'ont dit qu'ils m'avaient choisie car j'avais négocié le contrat de Master P et c'était leur concurrent. La seule instruction qu'ils m'ont donnée, c'était qu'ils voulaient un meilleur contrat que lui, et ils savaient que c'était dans mes cordes. Trois ou quatre années étaient passées, le rap était plus populaire, donc c'était facile. Le plus que Cash Money avait vendu, c'était 25 000 disques. Le moins, 5000. La première chose que j'ai faite a été d'élargir leur marché. Ils vendaient des disques principalement en Louisiane et au Texas. Comme j'avais bossé avec Do Or Die et Twista, toutes mes relations étaient dans le Midwest et le Sud. C'était facile pour moi de placer B.G. et les Big Tymers dans mon réseau.

A : Ça veut dire qu'avant d'aller démarcher les majors, vous construisiez d'abord autour du label ?

W : Oui, je devais faire monter les enchères. Cash Money produisait beaucoup mais ils n'étaient pas bons pour travailler leurs sorties assez longtemps. Ils avaient vu Master P sortir un album toutes les six semaines. Ils voulaient en faire autant mais c’était impossible sans une machine derrière eux. En six semaines, tu vends peu et tu te retrouves sur ta sortie suivante avant même d'avoir atteint le point de basculement sur la première. J'ai donc mis à l'œuvre mon savoir en matière de vente. Depuis Twista, je connaissais la formule côté marketing, eux se chargeaient d'apporter la bonne musique. C'était un boulevard. En parallèle, je démarchais les maisons des disques. J'avais la pression, presque un pistolet sur la tempe. Il fallait que j'assure, car tous les labels avaient les yeux sur nous. Dans ces moments-là, tu n'as aucune excuse. Tu ne peux pas dire "Je n'ai pas pu rentrer sur ce marché parce que ceci, on n'a pas pu faire cette tournée parce que cela…" Les labels n'en ont rien à secouer ! Nous n'avions pas d'autre choix que d'exceller. D'ailleurs, je suis entrain de faire la même chose actuellement avec Rock City [Rires].
Si le contrat Cash Money a été aussi énorme, c'est parce que les mecs m'ont laissée dire non aux labels pendant neuf mois. On était intéressés, certes, mais pas par un contrat à la con. En août 1997, la première offre qu'on nous a faite venait de Penalty Records via Tommy Boy. Il s'agissait d'une offre à 75 000 dollars, pour Juvenile uniquement. En mars 1998, les mecs ont signé un contrat leur donnant une avance de deux millions de dollars sur trois ans, avec un partage à 80/20. Voilà la différence qu'on obtient en neuf mois et un succès établi.

A : Que pouvez-vous dire au sujet de Brian et Ronald Williams? Ce sont deux personnages mystérieux…

W : Je n'ai pas beaucoup de bonnes choses à dire à leur sujet. Après avoir négocié leur contrat, ils ne m'ont pas payé, j'ai du leur faire un procès. Donc je n'aurai pas de grandes histoires pleines d'humanité sur eux, car je ne pense pas qu'ils soient de bons êtres humains. Ceci dit, ils sont de grands businessmen. Surtout Brian, qui a ce truc pour sentir ce que veut la rue. Il a autour de lui des gens qui sont proches de la rue. C'est un peu le Puffy sudiste. Je pense que sa défaite vient du fait qu'il a trop voulu être une star, ça l'a éloigné de ses incroyables tactiques marketing. Quant à Ronald, c'est un génie. Il est vraiment très intelligent. Il est calme, en retrait, mais il a un esprit très business.

A : Est-ce que Cash Money a vraiment décliné ? Aujourd'hui, ils restent quand même une force dans l'industrie du disque…

W : C'est Young Money qui est une force à l'heure actuelle. Ils ont été très malins. Quand je démarchais pour eux, Master P venait de tenter une carrière dans le basket et No Limit paraissait affaibli. On disait qu'ils étaient finis. Les artistes était frustrés, et même C-Murder voulait quitter le label. Quand ton propre frère veut se barrer, c'est que la fin est proche. Donc quand j'allais voir les labels, mon argument était de dire "Voilà ceux qui vont prendre la place de No Limit. Ils vont occuper un terrain qui sera grand ouvert d'une minute à l'autre. Cash Money, c'est LE truc du moment. Ils vont cartonner." Je pense que de leur côté, Baby et Slim ont réalisé qu’ils n’avaient vraiment que trois à six ans pour vraiment exploser dans le Sud. Il fallait qu'ils trouvent un moyen d'évoluer tout en restant à la mode. C'est ce qu'ils ont fait en lançant Young Money pour occuper le créneau de Cash Money. C'était brillant.

A : Le parcours de Lil Wayne vous a-t-il surprise ?

W : Non. Lil Wayne a toujours été mon préféré. Tu peux retrouver des vieilles interviews où je le disais déjà, ce n'est pas de la mémoire sélective [Rires]. Je savais qu'il pourrait casser cette barrière new-yorkaise – New York a tendance à détester tout ce qui n'est pas New York. Wayne pouvait tenir tête aux rappeurs les plus lyricaux. B.G., lui, racontait de bonnes histoires. Chopper City in the Ghetto est probablement son meilleur album. Mais quelqu'un qui vivait à New York ou en Iowa ne pouvait pas s'y reconnaître. La différence de Wayne, c'est qu'il est arrivé dans le label à 13 ans, donc il a grandi dans l'industrie du disque. Il n'a pas vraiment grandi dans la rue comme les autres. Ses histoires étaient donc plus universelles. Moi, j'ai toujours senti le potentiel de Lil Wayne. L'artiste préféré de Baby, c'était B.G. Il n'en avait que pour lui. J'adore B.G., il est toujours mon ami aujourd'hui. C'était un talent incroyable. Brian le chouchoutait comme un père chouchouterait son fils.

A : De votre point de vue, l'imagerie No Limit / Cash Money était proche de la réalité ?

W : Non. L'imagerie, c'était ce que voulaient les fans. Pour moi, c'est la base du business : tu ne livres pas ce que tu veux, tu ne livres pas ce que tu penses que les fans veulent, tu livres ce que tu sais que les fans veulent. Si le public veut des pochettes avec des diamants et des grosses fesses, tu leur donnes. Là où ça devient problématique, c'est quand une personne plus intelligente vient dire "Attendez un peu, on présente des images qui ne sont pas positives, ce sont des images qui nuisent à l'image des Noirs. C'est ce qu'ils veulent mais ça ne les aide pas." Libre à chacun de gérer ça comme il le peut. Certains ne peuvent pas le gérer et s'en détournent, d'autres n'ont aucun problème avec ça et d'autres encore sont comme moi : ça ne les satisfait pas mais ça ne les dégoûte pas non plus.

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