Interview Hype & Sazamyzy

28/04/2011 | Propos recueillis par Mehdi

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A : A cette époque-là, il était donc chaud pour faire des morceaux avec toi ?

S : Il a toujours été chaud ! C'est ma personnalité qui a fait que, pour le moment, je ne l'ai pas sollicité. Je ne supporterais pas que les gens disent "Il est là grâce à Booba." Booba n'est pas mon pote de rap, c'est mon pote. On s'appelle, on a fait le nouvel an ensemble il y a deux ans à Genève… Il n'y a pas de problème. On l'invitera sur Braquage à l'Algérienne parce que c'est l'album qu'on a toujours voulu sortir. Il s'agit d'un double album et c'est vraiment notre projet initial. Quand cet album sortira, il ne faudra pas nous dire que ce sera grâce à Booba puisqu'on aura sorti deux projets avant. Il faut que les gens connaissent notre patte d'abord. J'ai aussi pensé à ça en voyant The Game et 50 Cent. Même si c'est un peu plus compliqué pour lui aujourd'hui, The Game n'a vraiment pas besoin de 50 mais on lui en reparle constamment. Si on était arrivé avec un morceau en collaboration avec Booba, on nous l'aurait ressorti à chaque fois également ?
A la sortie de prison, on a donc commencé à se remettre à bosser. On récoltait des prods chacun de notre côté mais ça ne nous plaisait pas. On en est venu à rencontrer Dirty Swift, le seul à ce moment-là qui nous a vraiment impressionné. Il faut dire aussi qu'on avait commencé à bosser avec Spike Miller mais, une fois qu'il a sorti "En mode" et signé chez Because, c'était plus compliqué.

H : Une fois qu'on a commencé à bosser avec Dirty Swift, on est reparti en studio. Ceci dit, même avec Dirty Swift, on ne pouvait pas aller exactement où on voulait. On a donc été obligé de faire nos propres instrus. C'est là que le truc est vraiment devenu fou.

A : Vous vous êtes mis tous les deux à la production ?

H : J'ai ramené un compositeur qui n'avait rien à voir avec notre univers. C'est un type qui a fait la fac de musicologie, qui a un vrai savoir musical mais qui ne connaît rien au rap.

S : Un malgache chrétien de 20 ans, qui joue de l'orgue à fond... Rien à voir avec nous !

H : Mais très fort techniquement. On lui demandait quelque chose et il nous le faisait sur le champ. On a bossé un an et demi avec lui et, certaines fois, on finissait la journée avec sept instrus.

A : Pendant près de deux ans, votre beatmaker attitré était donc un malgache de 20 ans qui ne connaissait rien au rap ?

S : Ca n'était pas "notre beatmaker" parce qu'on faisait tous ensemble. Par contre, il faisait en sorte qu'il n'y ait aucune fausse note dans ce qu'on produisait. Même si je jouais un air, il repassait derrière pour corriger le tout.

H : On s'est retrouvé avec 171 instrus et c'est à ce moment qu'on a décidé de créer le label Haute Couture Musicale. On a enregistré 60 morceaux pour en sortir 18.

S : On avait énormément d'instrus. Mais comme Rim-K me disait, tu as beau conduire parfaitement ta voiture, il y a un moment où tu dois en essayer d'autres parce qu'il y en a qui te conviennent peut-être davantage. C'est pareil avec les instrus. C'est ce qui s'est passé avec le projet Grand Banditisme Paris. On bossait sur Braquage à l'algérienne et Mehdi [NDLR : Hype] me dit qu'il est en contact avec Madizm.

H : La connexion avec Madizm s'est faite sur le forum de l'Abcdr Du Son puisqu'on y poste tous les deux. Comme son nom de forumeur est "eezeum", je ne savais même pas au début que c'était lui qui postait. J'ai tout de suite bloqué sur lui parce qu'il débattait comme un dingue sur les francs-maçons [Rires] ! La première fois que je lui ai parlé c'était d'ailleurs pour lui demander la référence d'un livre qu'il citait. Ensuite, on a commencé à parler de choses et d'autres sur Facebook. Un jour, j'étais en Wi-Fi sur mon iPad à une heure pas possible et je reçois un message de Madizm : "J'ai écouté votre projet. Envoie-moi les a capella et je vais les remixer. On mettra le tout sur le net." Forcément, j'étais partant mais il a commis l'erreur de m'envoyer les instrus avant : on a complètement bloqué dessus. Après s'être concerté, on est retourné vers lui pour lui dire qu'on avait adoré la musique qu'il nous avait envoyée et qu'on avait l'opportunité d'enregistrer un projet super rapidement. Je lui ai demandé s'il était partant : "Je suis déjà parti" qu'il m'a répondu [Sourire].
Avant ce projet, il me disait qu'il n'avait plus envie de bosser en France. Au fur et à mesure qu'on a construit Grand banditisme Paris, on le sentait de plus en plus motivé et il nous envoyait régulièrement de nouvelles prods. Il nous a même donné l'opportunité d'avoir des prods de Steve Below, chose totalement inconcevable dans le rap français actuel. Honnêtement, il nous a envoyé des sons en mp3 qui avaient plus de force que l'album de n'importe quel rappeur français [Rires].
Finalement, les gens vont être extrêmement surpris par ce projet. D'une part parce qu'il y a des combinaisons inédites. D'autre part parce que c'est musicalement varié. Quand j'écoute ce qui a été fait, j'ai l'impression qu'il s'agit d'un album.

"Qu'est-ce que peuvent te raconter les mecs qui rappent à 20 ans, sachant qu'ils ont déjà grandi avec des histoires de rap ? A 20 ans, ils ont été à l'école, ont fait quelques boîtes de nuit et ont vendu/volé des broutilles : ils n'ont rien à raconter."

A : Vous disiez tout à l'heure que vous avez rencontré plusieurs acteurs du rap français dans le passé. Vous n'aviez jamais croisé Madizm avant ça ?

H : A l'époque de IV my people, à chaque fois qu'on parlait de Madizm et Sec. Undo, la photo était floue [Rires] ! Peut-être qu'on l'a croisé à l'époque sans savoir que c'était lui.

A : Aujourd'hui, vous approchez la trentaine. C'est un âge relativement avancé dans le rap quand on sort son deuxième projet. Est-ce que c'est tard ou au contraire est-ce que ça sort au bon moment ?

S : Le rap, c'est mieux quand tu as 30 ans [Sourire]. Qu'est-ce que peuvent te raconter les mecs qui rappent à 20 ans, sachant qu'ils ont déjà grandi avec des histoires de rap ? A 20 ans, ils ont été à l'école, ont fait quelques boîtes de nuit et ont vendu/volé des broutilles : ils n'ont rien à raconter. A 30 ans, avec tout ce que j'ai fait dans la vie, je peux me permettre de venir raconter des choses. Les autres vont raconter des choses sur lesquelles ils ne font que fantasmer. Pour nous, le rap est une fenêtre musicale qui nous permet de nous exprimer.

H : La vie a aussi fait qu'on n'a rien pu sortir avant. Après, il s'agit d'une musique qu'on aime faire et qu'on fait différemment des autres. Pour être honnête, cette question de l'âge ne se pose même pas. Je fais de la musique parce que ça me semble cohérent. Il est clair que des choses nous ont retardé… mais il me semble que Reasonable Doubt est sorti alors que Jay-Z avait 29 ans [NDLR : Jay-Z avait 27 ans].

S : Je suis très croyant et je pense aussi qu'il y avait une raison au fait qu'on n'ait rien pu sortir avant. Et puis on ne fait pas du rap pour avoir des sous ou être connu. On s'amuse aussi.

H : Les gens ont trop tendance à croire que les rappeurs réfléchissent à tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils écrivent… Il y a beaucoup de spontanéité dans ce qu'on fait et, quand je réécoute les morceaux à tête reposée, je trouve qu'on propose une alternative. Aujourd'hui, tu as d'un côté les anciens rappeurs qui sont mécontents soit parce qu'ils ne vendent plus de disques soit parce qu'ils ne bossent pas en maison de disques avec toujours cet argument qui consiste à dire qu'aux Etats-Unis ce sont les rappeurs qui sont à la tête des labels. S'ils voulaient que ça se passe comme aux States, c'était à eux de changer la donne quand ils étaient en position de force. De l'autre côté, tu vas avoir des rappeurs ultra-caillera qui finissent par être totalement incohérents. Tu mets un mec qui connaît la vie en face de lui et il lui fera tout de suite remarquer qu'il dit de la merde. Après, t'as l'espèce de rap sac à dos où le mec va sampler le bruit d'une porte qui grince parce qu'il s'agit de la porte de la chambre d'hôtel où John Lennon est mort et faire 60 minutes sur ce que ça fait de ne pas dormir à 4H30 [Rires]. Ça va intéresser quelques personnes mais ça restera faible.
On est différent parce qu'on a le côté rue, on ne néglige jamais l'aspect musical qui demeure primordial et on n'a jamais fait un morceau dans lequel il ne se passait rien. Sazamyzy réalise les morceaux et ça lui prend parfois plus de temps que d'aller dans la cabine pour poser ses couplets. Ça fait tout de suite une différence parce que les autres ne se prennent pas la tête. Il y a des mecs qui ne masterisent même pas ! On veut vraiment proposer cette alternative. Certes, on communique sur un côté ghetto mais on a aussi la touche classe qui ne nous a jamais quitté, tout simplement parce qu'on est comme ça dans la vie.

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