Interview La Canaille

07/04/2011 | Propos recueillis par Greg avec zo. | Photographie : Draft Dodgers

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A : Quel est votre rapport aux médias dominants et/ou minoritaires ? Et même simplement par rapport à la presse musicale ?

M : Je lis plus trop de presse musicale maintenant. Quand j'étais jeune je lisais Groove, Radikal ou RapMag, mais vu les trois quarts du rap qu'ils mettent en avant, je me sens moins représenté là-dedans et je m'y intéresse plus trop. Et puis la presse musicale c'est cher ! On n'a pas trop une culture de magazines. Franchement tu trouveras rarement des gens des milieux populaires abonnés à des magazines spécialisés. Pour la presse d'information je lis CQFD et j'y ai été abonné, je peux lire Le Monde mais toujours avec un esprit critique, il faut savoir trier, faire la part des choses. Internet est aussi un bon vecteur d'information, je vais faire un tour sur Mediapart ... Et puis il y a aussi les discussions au bistrot...
Quant aux sites musicaux j'y vais pas trop, je vais plutôt sur les Myspace... Je vais aller voir 90bpm, l'Abcdr Du Son et basta, après je vais chiner moi-même sur le Net, sur Deezer, ou des potes qui me font écouter des choses, ou des grosses sessions d'écoute à la FNAC – c'est par périodes.

A : Parlons un peu politique et militantisme, d'autant que le morceau "Le soulèvement aura lieu" prend un sens un peu particulier en ce moment [ l'interview a eu lieu fin février - NDLR], de ce que tu peux en dire sur "Ma ligne de mire"... Comment vous vous situez par rapport au système électoral, par exemple ? Que signifie aujourd'hui appartenir à l' "extrême gauche" ou la "gauche radicale" ?

M : En tant qu'artiste je n'ai aucune étiquette et j'ai pas du tout envie de me retrouver figure de proue d'une organisation ou d'un parti politique. Vraiment pas. Par contre en tant que citoyen, dans le domaine privé, là c'est autre chose. Je vote, je trouve ça très important et autour de moi à chaque élection, je milite dans mon cercle privé et on parle beaucoup politique. La politique c'est vraiment dans les discussions de la vie de tous les jours. Tout est politique finalement. Donc je suis vraiment la politique française et internationale, parce que j'ai toujours cette phrase en tête : "Si tu t'occupes pas de politique, la politique s'occupera de toi." Je trouve ça très vrai et plus ça va, plus c'est vrai. À La Canaille ça va pas voter UMP ni PS, j'ai des obédiences d'extrême gauche, clairement. Mais après en tant qu'artistes, nous on est des témoins. Je veux rester dans cette idée de "témoin", libre et indépendant. Il s'agit pas de suivre une ligne, cette liberté doit rester absolue.
Sur le vote c'est étrange : j'ai plein d'affinités avec le monde libertaire qui considère que forcément, le changement ne viendra pas des urnes parce que c'est un système pensé et créé par des bourgeois pour défendre, avant tout, les intérêts de la bourgeoise. Et ça c'est sûr que c'est un discours que j'entends. Mais après, voilà, à chaque échéance électorale je participe à cette "mascarade" (selon les libertaires) parce que je considère que certains sont morts pour le droit de vote, et puis j'ai envie à la limite, même si personne me représente, d'aller dire que personne me représente : il y a le vote blanc... En tout cas j'irai voter pour des idéaux et jamais pour la théorie du "moins pire".
Quant à savoir ce qu'est l'extrême gauche, la gauche, la droite... Les limites paraissent de plus en plus en infimes, on n'arrive plus trop à savoir qui est de droite, qui est de gauche, et qu'est-ce que ça veut dire être de gauche, de droite, quand tu vois que maintenant entre le PS et l'UMP c'est le même discours, ils s'habillent pareil, ont les mêmes tics... Et l'extrême gauche maintenant commence à mettre de plus en plus d'eau dans son vin...

W : On est un peu en train de vivre le phénomène américain : tout glisse vers la droite tout doucement. La gauche n'existe pas vraiment là-bas. Et quand tu vois aux États-Unis la différence entre les Démocrates et les Républicains...

M : Elle est dérisoire ! Après j'aimerais que les partis d'extrême gauche soient de plus en plus... C'est comme un phare quelque part. Même si l'époque est trouble, il y a quand même des notions, des valeurs qui sont là. Et c'est clair que c'est de plus en plus difficile de le voir, ce phare, de voir où il brille.

W : Le problème avec la politique, c'est qu'une personne qui atteint un certain niveau de pouvoir, une fois qu'elle est là... À la base la politique c'est une activité noble, c'est vraiment gérer une société, construire une société, comment vivre ensemble et tout, mais aujourd'hui on parle plus de ça, on parle de comment faire une carrière, donc ça veut dire que les valeurs passent après. Donc même l'extrême gauche, si elle arrive au pouvoir, à ce moment là elle n'est plus extrême gauche. Ou alors elle refuse le pouvoir...

M : ... ou alors c'est que c'est la Révolution ! [Rires]

"En tant qu'artiste je n'ai aucune étiquette et j'ai pas du tout envie de me retrouver figure de proue d'une organisation ou d'un parti politique. Par contre en tant que citoyen, c'est autre chose."

A : D'où vous vient votre politisation ?

M : Ce qui a fait que j'ai essayé de "me cultiver", mais je dis ça sans aucune prétention, c'est que j'ai grandi avec le complexe de ma condition sociale. De par mon éducation et mon milieu d'origine, le discours c'est : "Rase les murs, dérange pas trop, ne prends pas de partis pris très affirmés, faut pas faire de vagues, faut s'intégrer." Je suis fils d'immigrés, donc l'enjeu de ma famille, c'était d'abord de s'intégrer avant de foutre un coup de pied dans l'Histoire. Et à force de grandir dans cette optique d'intégration, je me suis rendu compte que j'ai fini par me désintégrer. À un moment, merde, faut pas avoir honte d'être pauvre, de sa condition sociale, je me suis dit : vu que, issu de quartiers défavorisés, où on préfère te voir sur les terrains de foot ou de basket, ou à vendre du shit, plutôt que dans les bibliothèques à lire et trouver des "armes", je me suis dit : arrête de te faire bananer et de suivre comme un mouton, et va puiser du savoir pour pouvoir mieux te positionner après, savoir te documenter pour comprendre de quoi on te parle, surtout quand ça a l'air très affirmé. Et ça c'est primordial.
C'est ce pour quoi je milite quand on fait des ateliers d'écriture avec les enfants – parce qu'on en fait beaucoup – que j'ai en tête tout le temps et que j'arrête pas de leur dire, parce que je suis issu de la même réalité qu'eux mais vingt ans en arrière. À partir du moment où je suis allé chercher le savoir, je me suis émancipé. Et l'émancipation, surtout quand tu viens de quartiers populaires, c'est hyper dur à aller puiser. Il faut être curieux, il faut aller la chercher parce qu'elle va pas venir à toi. "J'ai faim", c'est ça la thématique : pas faim de bouffe, mais de remplir mon cerveau pour être capable de me positionner.

W : Et aussi être moins manipulable.

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