Interview La Canaille

07/04/2011 | Propos recueillis par Greg avec zo. | Photographie : Draft Dodgers

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A : Pour parler du rap tu parles plus volontiers de "mouvement" que de "culture". C.Sen nous faisait remarquer récemment que c'est tellement présenté aux gens à travers des canons culturels, qu'on parle uniquement de culture et pas de mouvement, comme si à un moment donné ça avait été figé.

M : C'est générationnel, c'est les vieux cons qui parlent en termes de mouvement ! [Rires] Pour notre génération, le "mouvement" était clairement affiché à travers des gens comme Afrika Bambaataa, il y avait vraiment une identité de mouvement, avec l'idée : tous les galériens, au lieu de se gratter les couilles, de zoner ou de rentrer dans l'illicite, on va essayer de s'organiser, de transformer la rage du quotidien en quelque chose de positif. C'est par ce prisme là, même un peu naïvement, que je suis rentré dedans et donc que je parle encore de mouvement. Je me reconnaissais dans cette revendication des quartiers : on va prendre la parole et on va faire notre musique, même si on n'a pas fait de solfège ou le conservatoire on est capables de s'exprimer.
Maintenant, avec de la bouteille, je suis moins naïf. J'ai plutôt envie de me considérer comme un artiste, un rappeur, et moins mettre en avant tout ça parce qu'il y a peut-être un côté un peu romantique derrière, dont je suis revenu. Quand tu vois la gueule du "mouvement"... Et puis de quel rap tu parles ? Parce qu'il y a plein de styles... C'est un peu flou quoi. D'ailleurs ça l'a peut-être été depuis le début, mais comme j'étais jeune, le côté "romantique" du truc, je suis rentré dedans à fond.

A : De là aussi le paradoxe : tout se passe comme si pour revenir aux racines du rap, il fallait sortir du cadre du rap [on évoque rapidement le projet de Zone Libre vs. Casey et Hamé puis B.James, et un groupe comme In Vivo avec Djamal de Kabal]. Et inversement des éléments fondateurs disparaissent en partie, comme le DJing...

M : Je vois tout à fait... Le DJ, c'était pourtant la pièce maîtresse musicale des origines du rap ! Même moi je ne comprends pas pourquoi les DJ sont juste relégués au rôle de presse-boutons. Maintenant dans les concerts de rap, surtout en français, ils lancent et ils arrêtent l'instru, c'est tout. Et je me dis : mais merde, pourquoi ? C'est un musicien le gars, et ça fait partie du show. Je ne sais pas pourquoi c'est si peu présent. Peut-être parce que les bons DJ sont rares et donc débordés...

A : Mais vous vous sentez pas trop à l'étroit dans le case "rap français" ? Vous avez le temps d'en écouter ?

M : Ces derniers mois ça a été tellement intensif que j'ai pas eu le temps de m'y pencher vraiment. Mais je reste quand même à l'écoute des sorties rap dès que je peux. Je reste curieux, friand de trucs qui ont le fond et la forme, parce que c'est vraiment le style que je préfère. Dans ce sens là, je trouve que L'être humain et le réverbère de Rocé est un album magnifique, que Libérez la bête est un bel album même s'il est très sombre, j'aime bien ce que fait Casey. Dans le futur, s'il y avait des featuring à faire en français, ça pourrait être avec eux Casey, Rocé et la Rumeur, ça aurait du sens artistique. Flynt aussi ! J'avais bien aimé son album, sincère et authentique, c'est un amoureux du rap et ça se sent. Ça fait un moment qu'il a pas sorti un album je crois... Comme lui, on veut pas sortir des disques juste pour sortir des disques.

A : Et la fusion du milieu des années 90, des groupes comme Urban Dance Squad, Clawfinger, Rage Against the Machine, voire des trucs un peu différents comme Infectious Groove, c'est quelque chose qui a pu vous inspirer ?

M : Clairement, on en a beaucoup écouté. Rage Against the Machine c'est une des plus réussies. Il y avait le discours politique, une énergie qui fonctionnait grave sur scène... Bon maintenant j'en reviens un peu, parce que quand j'étends qu'ils vont jouer pour un million de dollars, je me dis : mais tu chantes pour qui là, c'est quoi ton discours, t'es vraiment en cohérence avec ton propos ?

W : Après musicalement, pour moi toutes ces références c'est très proche. Musicalement derrière c'est plus rock, mais ça me paraît normal que le rap et cette fusion hardcore des années 90 se rejoignent.

"Moi j’ai le "spectre du Mac Do" : me retrouver, si ça marche pas, comme un con, avec un petit boulot de merde. Parce que j’ai tout mis dans la musique."

A : Et le flow, tu l'appréhendes comment, sachant que dans votre son, il y a des très souvent des variations, des modulations au sein des couplets ?

M : Quand j'écris, au départ c'est sur une boucle minimaliste entêtante. En fait j'écris jamais sans son, et là je ne veux surtout pas de variations, il faut que je reste dans la même énergie, la même atmosphère. Là je peux construire mon texte de A à Z. Et c'est une fois qu'on a le cheminement de la pensée qu'on trouve des variations musicales par rapport aux variations du texte. Notre implication musicale, c'est à chaque fois de trouver le meilleur "lit" pour que les mots résonnent. On part sur basse/batterie et un sample, et une fois que le texte est fini, on part dans les arrangements.

W : C'est surtout dans le rap que j'ai trouvé ça, mais j'ai toujours trouvé ça fort aussi dans le reggae : à un moment il faut une certaine humilité en tant que musicien, parce que c'est ton instrument qui parle, mais il est là pour porter le texte. Bien sûr ça existe aussi dans la chanson... Tu ne joues pas un coup de basse juste pour le jouer ou juste pour toi : ce coup de basse tu dois le mettre à un endroit qui appuie le rythme ou le texte. C'est hyper noble. Et puis Marc a des super musiciens avec lui, capables de faire des petites subtilités sans que ça le "dérange" !

A : Dans pas mal de groupes qui jouent avec des musiciens, souvent il y a une volonté d'en faire trop, de se racheter, et ça donne des albums assez surfaits, où le groove devient limite un peu grossier...

W : C'est quand la musique prend trop le pas, quelque part. La Canaille n'existe pas sans les textes. L'émotion, les vibrations me viennent du texte. Et quand je joue, je joue pour le texte, je serre le texte. C'est ça qui me plaît et que j'ai trouvé nulle part ailleurs. Je prends un pied terrible à faire en sorte que ma basse soit indispensable, mais qu'elle soit là pour mettre le texte en avant. On porte un message aussi en tant que musicien. J'ai du mal à comprendre les musiciens qui arrivent à jouer en se foutant du texte. L'humilité c'est de faire quelque chose de riche, sans surpasser le propos.

A : Et plus largement, au-delà du rap, c'est quoi votre rapport avec le hip-hop en général, le graffiti, la danse ? La part du sampling par exemple. On le voit par les crédits, mais c'est pas toujours facile de distinguer ce qui est samplé et joué...

M : Il y a clairement du sampling. Nico, ses programmations, c'est cette école. Dans son antre, tout est branché. Il peut sampler sur des cassettes audio ou VHS ou des vinyles, tout est relié à sa MPC. Dès qu'il entend un truc, hop une rythmique et il part sur un morceau.

W : Il y a une anecdote là-dessus [Rires]. Pendant deux mois on jouait une intro qui tuait, et en fait un pote à nous s'est aperçu que c'était le départ d'un morceau de Balavoine... On a dû l'abandonner, ça nous a fait mal au cœur...

M : On kiffait et il s'était bien gardé de nous dire d'où ça venait ! Mais vu que c'était un gros sample d'enculé, on s'est dit : c'est pas possible. Mais lui il écoute que la zique quoi.

W : C'est vrai que ça pète. Son talent justement, c'est d'avoir eu l'idée de faire une boucle à part de ça.

M : Pour le graff, moi j'ai jamais graffé, mais j'ai toujours aimé : c'est la même énergie. T'as pas de moyen d'expression et tu vas les chercher. À la base, je trouve que mettre un peu de couleur sur des murs gris, c'est quelque chose que je respecte à fond.

A : "Car si le rap tord du cul nous les néons / Dis-toi qu'elle ne rappe plus, non / Elle gueule comme un keupon" ("Ma poésie ne se lave pas"). Dans la tension entre le texte et le son, est-ce que tu arrives à écouter des morceaux faibles textuellement, mais forts musicalement ? En anglais et en français ?

M : Ouais, clairement ! [Rires] Bon, en français j'arrive à un moment où si vraiment je ne me reconnais pas dans les valeurs du texte, je peux plus. Surtout quand je vois que ça vient de mecs qui n'ont pas 17-18 ans mais arrivent à la trentaine. En ricain, même si je comprends bien l'anglais, c'est plus facile d' "oublier" les textes. Par exemple il y a des morceaux de Snoop ou Dre où si tu traduis c'est une boucherie totale, mais bon il y a cette énergie qui fait que je vais adhérer. Mais c'est vrai que je suis de plus en plus exigeant sur le fond et la forme. En tout cas j'achète plus un disque – parce que je télécharge très peu, j'achète toujours mes disques, je suis amoureux de l'objet – qui n'allie pas les deux, c'est devenu indissociable.

A : "Car le plus dur n'est pas de rentrer en résistance / Le plus dur reste à tenir la distance" ("Ma ligne de mire"). C'est une référence à des rappeurs qui ont eu un début assez politisé, et puis qui finalement... ?

M : Par rapport à moi aussi : je sais pas combien de temps je vais tenir dans cette direction artistique, parce que c'est dur.

A : C'est une angoisse, ça ?

M : Clairement, c'est une angoisse de tous les jours. Moi j'ai le "spectre du Mac Do", de me retrouver, si ça marche pas, comme un con, avec un petit boulot de merde. Parce que j'ai tout mis dans la musique. Et voilà, c'est pas le tout de faire un premier album : faut continuer, donc avoir des choses à dire. Or moi j'ai pas du tout envie de faire du remplissage. Et si je fais de la musique, c'est pas du tout pour faire carrière, j'en ai rien à foutre de finir millionnaire avec des hits, des tubes qui vont passer sur NRJ ou Skyrock. Si je tombe dans ce travers là, c'est tout mon rapport à la musique qui n'a plus de sens, et si ça a plus de sens j'arrête tout de suite. Donc j'ai toujours cette angoisse de la feuille blanche, de me dire que j'ai déjà tout dit. Je fais partie de ces gens qui considèrent qu'à partir du moment où tu montes sur scène tu prends la parole et cette parole, c'est important.

W : Il faut pas la gâcher.

M : Tu demandes aux gens de t'écouter, tu te dois d'avoir quelque chose à leur dire. Moi les mecs qui oublient ce truc là, qui entrent dans un truc "Ouais, on s'en fout, ça va, c'est délire...", je me dis : les gens ont payé leur place pour t'écouter, tu te dois d'avoir quelque chose à proposer de consistant quoi ! Et cette consistance là, certains artistes l'ont perdue tout en continuant en gros pour la thune, et moi c'est quelque que je ne ferai jamais. J'arrêterai. Donc c'était aussi une réflexion personnelle : ce n'est pas le tout de dire qu'on va faire un rap "militant", "conscient", "subversif" : la difficulté c'est de rester sur cette ligne artistique.

A : Autre limite : "J'aimerais quitter la noirceur des mes mots." Il y a des fois où tu voudrais être moins "sombre", rapper autre chose ?

M : Ouais, mais c'est dur. Par exemple on parlait d' Ombre est lumière tout à l'heure : des morceaux comme "Attentat", il y a de l'humour mais pas seulement, c'était pas n'importe quoi, en même temps ils dénoncent les travers de la caste qu'on appelle maintenant "bobo", il y a avait aussi un message derrière. Et je trouve que ces chansons là, c'est les plus dures. C'est le plus dur de faire quelque chose de léger mais qui, en même temps, garde du fond derrière. Je me suis déjà cassé la gueule là-dessus, c'est jamais sorti parce que je suis jamais allé au bout de la thématique. Mais pour le troisième album, je vais y arriver ! [Rires]

A : Donc ça veut dire qu'il est déjà en ligne de mire, ce troisième album !

M : Ouais clairement, maintenant on a envie d'être dans une énergie où tous les ans, tous les ans et demi, on sort quelque chose.

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