Interview La Canaille

07/04/2011 | Propos recueillis par Greg avec zo. | Photographie : Draft Dodgers

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A : Quel regard vous portez, avec le recul, sur le premier maxi et le premier album ?

M : Plein d'affection parce que c'était les fondations. On arrivait en autoprod', on cherchait à poser les bases de notre recherche musicale, de nos valeurs, comment on se positionne clairement par rapport à l'industrie du disque, quel côté du rap on représente... Après forcément ils n'ont eu qu'un succès d'estime, ils n'ont pas été trop relayés...

A : Quelles ont été les ventes ?

M : L'album Une goutte de miel dans un litre de plomb : 2000.

[Walter et Marc se marrent en nous voyant ouvrir les yeux comme des soucoupes, vu l'écart avec certaines grosses ventes...]

M : Mais c'est pas perdu, d'ailleurs on va le rééditer là. Il y a vraiment que les curieux et les chineurs qui sont tombés sur cet album. Très peu de diffusion radio à part FIP qui nous avait soutenus, et aussi des petites radios indépendantes comme Radio Libertaire, qui nous suit depuis le 1er EP, Radio Campus aussi. Mais pas de gros médias : à leurs yeux on n'était qu'un petit groupe éphémère, ils n'avaient pas misé de billes sur nous. Mais bon, ça nous a permis de tourner, on a dû faire pas loin de quarante dates. On déboulait quoi. Et ce premier album, il me représente complètement. Le clip de "Une goutte de miel...", c'était de l'huile de coude, tout le monde a bossé gratos sur le projet, des potes qui nous ont aidés à aller jusqu'au bout grâce à leur talent... Parce qu'on avait pas une thune. D'ailleurs on est toujours en autoprod', la situation reste la même.

A : À ce propos, il y a eu un changement de distributeur (de Discograph à L'Autre Distribution) entre les deux albums : qu'est-ce que ça signifie ?

M : C'est une bonne nouvelle. C'est comme si tu comparais une grande surface et une petite épicerie. Dans Discograph on était coulé dans le flot, dans la masse, il n'y avait pas de travail particulier sur la sortie. Alors qu'à L'autre Distrib', déjà ça a été une relation construite sur la durée. À partir des premières maquettes, des premiers mixs, ils ont vu que c'était construit et ils ont eu envie de nous défendre. Leur première entrée c'était les textes, ils sont plutôt chanson. Le premier album de rap qu'ils ont sorti c'était Libérez la bête de Casey. À partir de là, ils se sont penchés sur ce que les rappeurs avaient à dire. Donc on est le deuxième projet rap qu'ils ont signé. On est ravis de cette collaboration parce qu'on sent vraiment qu'on est sur le même bateau, tous derrière le même projet, dans la mise en bacs, dans leur effort de com'... Ils font peu de sorties donc ils les travaillent beaucoup. Quand tu vois le distributeur venir en concert avec tous les commerciaux, tu te dis qu'ils veulent vraiment s'impliquer.

W : C'est rassurant quoi. C'est une rencontre humaine aussi. Discograph, on les avait jamais rencontrés, c'est resté virtuel.

A : Le logo originel du groupe n'apparaît pas sur Par temps de rage : c'est un abandon calculé ?

W : On a décidé tous en commun de changer. On voulait pas en rester prisonniers. On l'adore hein, il restera de toute façon toujours en petit quelque part. Mais de là à en faire la pochette à chaque fois…

M : Si on déboulait à nouveau avec ce logo là pour le deuxième album, chaque album allait être estampillé graphiquement, or on voulait pas s'enfermer dans un seul visuel. On veut garder la liberté artistique de pouvoir changer de son. On sait pas dans quoi partira le troisième, et si ça part dans un truc électro il faut que le visuel concorde.

A : Comment s'est faite la connexion avec Run, qui a réalisé cette nouvelle pochette ? Vous connaissiez son taf dans la BD ?

M : Run est un pote de notre premier graphiste, qui est un peintre à l'origine, et qui nous l'a conseillé, par rapport au son. Or justement on voulait vraiment un truc "street art", ce style et cette couleur là. On ne connaissait pas avant, on a découvert son univers à ce moment là.

A : La Canaille, c'est aussi une association : vous pouvez nous en dire plus ?

M : Elle s'est créée dès le premier projet. C'est notre fonctionnement, on est fiers d'être dans ce statut là, ça veut dire que nous sommes un collectif. À terme, elle a pour but de promouvoir et de diffuser le travail d'artistes, qu'ils soient plasticiens, danseurs, musiciens... Évidemment, pour l'instant, c'est une toute petite association donc tous les efforts se concentrent sur la musique, mais le but c'est qu'elle devienne une espèce de label, qu'elle puisse mettre des billes sur des projets qui nous touchent, où il y a du talent.

A : Il y a eu aussi un peu de changement dans la composition du groupe, en tout cas dans la répartition des rôles...

M : Oui. Il y a pas du tout eu une grosse embrouille, juste des chemins qui se séparent naturellement : à un moment donné, c'était hyper dur financièrement... C'était un peu la mort dans l'âme d'ailleurs. Marc Barnaud, le premier guitariste, à la base est comédien et musicien de théâtre. Il a eu un gros projet, grosse tournée, scène nationale, 80 dates, et il pouvait pas refuser ce projet, surtout que financièrement il était vraiment acculé. Nico le DJ c'est plus récent, depuis cet été. Il a eu un deuxième enfant, il fallait qu'il se recentre... Il a participé à toute la composition et l'enregistrement de l'album, simplement il est plus disponible pour défendre l'album sur scène parce qu'il est passé à autre chose. Mais il reste toujours dans le cercle de La Canaille, c'est des gens qui gravitent. On n'est pas du genre à virer les gens... D'ailleurs Marc était revenu après coup jouer avec nous à la Boule Noire pour la sortie du premier album. Il participe aussi au morceau "La colère".

"Si l'album s'appelle Par temps de rage, c'est qu'on peut pas le décontextualiser de l'époque de crise."

A : Si on compte le nombre de morceaux que vous avez sorti, ça fait 6 + 6 + 12...

M : Ah putain j'avais pas capté, c'est bien pair tout ça ! Ah les mecs carrés ! [Rires]. On est une secte en fait, pour nous c'est un chiffre très spécial [Rires]. Non non, c'est pas du tout fait exprès.

A : Mais ça renvoie à une question plus sérieuse sur la finalisation d'un disque : quand est-ce qu'on décide qu'un album est terminé ? Comment se prend la décision ?

M : Il est jamais terminé, on nous impose qu'il soit terminé. Si ça tenait qu'à nous, on pourrait rester ad vitam æternam sur un titre...

W : ... mais bon on engage des partenaires, et quelque part c'est eux qui nous posent des délais – qu'on respecte plus ou moins, parce qu'on est des artistes donc forcément...

M : ... il y a une période où il faut se dire : là c'est terminé, il faut que ça sorte, sinon on aura pas le temps de s'organiser, pour la promo, etc. Il faut savoir s'arrêter, même si on a du mal de nous-mêmes, qu'on a toujours envie de creuser, en éternels insatisfaits. Il y a pas un texte où je me dis : ça y est c'est terminé. J'ai toujours envie de retoucher, de me dire : est-ce que ma pensée est assez claire, est-ce que je l'ai bien exprimée, est-ce que ça groove assez, est-ce que le flow est bien en place ? Je suis un psychopathe en fait ! [Rires] Du coup, on fait confiance à notre entourage.

A : Et il y a des morceaux qui n'ont pas passé le cap de la sélection ? Ou des demi-morceaux pas terminés ?

M : On a écrit, composé et enregistré l'album en huit mois. Ce qui pour nous est super rapide. Pour le premier on avait plus de recul, ça a mis trois ans en tout, mais parce qu'on avait tous des millions de tafs à côté et donc pas beaucoup de temps pour se retrouver et faire de la musique. Là ça s'est fait d'une traite. J'ai pas écrit plus de douze titres, par contre chaque titre a connu deux ou trois instrus différentes, on a fait plusieurs versions... mais elles sortiront pas de chez nous ! [Rires]

A : Et pour l'ordre des morceaux, comment ça s'est défini ?

W : Ah moi je suis nul pour ça !

M : Honnêtement, c'est notre distribution qui nous a fait une proposition... On avait d'autres tracklistings possibles, un pour chaque membre du groupe à la limite, mais ils nous ont convaincus, notamment pour les six premiers titres. Sachant que dans notre démarche, il n'y a pas de calcul de single : on écoute nos tripes. Après, il n'y a pas UN tracklisting qui est LE bon. L'ordre peut varier, ça n'enlèvera pas la force de l'album de mettre tel ou tel morceau en 3, 4 ou 6.

W : Moi par exemple, au départ j'étais contre mettre "J'ai faim" en premier. Je trouvais ça un peu "commercial" comme démarche. Mais à partir du moment où on sait qu'on a été sincères sur le fond, dans la création artistique, on crache pas non plus sur des stratégies qu'on ignore...

A : Pour le premier, ça avait été pareil ? On se disait par exemple que c'était pas un hasard que "Allons enfants" avait été placé au milieu.

W : Non, et même le son était différent car il y avait deux morceaux qui avaient été mixés six ou sept mois après...

M : Il y avait eu un intervalle, "Allons enfants" et "Arrêtez ce train" avaient été mixés six mois plus tard. Et c'est marrant parce que d'une certaine manière ils amènent un peu ce deuxième album, dans la recherche du son.

A : À ce propos, Reptile avait participé au mixage du premier, mais visiblement pas de celui-ci ?

M : Oui, il a mixé le premier et Lucas est arrivé pour ces deux derniers morceaux. On a fait connaissance sur ces deux derniers titres. Et comme on était ravis du rendu, on s'est dit qu'on ferait le suivant ensemble, cette fois d'une traite.

A : Au niveau du son, avec notamment le départ de Marc qui jouait entre autres du oud, du sitar, etc., Par temps de rage n'a pas tout à fait la même coloration que Une goutte de miel... C'est le fruit d'un processus conscient, ou ça se fait comme ça, dans l'improvisation ?

M : C'est sûr que Marc part avec ses couleurs, donc on ne les a plus. En plus il y a aussi une volonté, en tout cas pour moi, de quelque chose de plus hip-hop, avec des rythmiques plus présentes, plus épurées, et au final moins de pistes. Parce que le travers du premier, c'est des morceaux très très chargés. Du coup ça s'accumule, ça fait des super belles partoches, mais tu peux pas vraiment profiter... Là on s'est dit : on va faire davantage confiance à la partoche, moins charger la mule, plus se concentrer sur une grille d'accords ou un instrument pour que ce ne soit pas noyé.

W : C'est aussi une prise de confiance, quelque part. À un moment donné on se dit qu'avec cinq pistes ça suffit, ça peut tourner.

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